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Une hiérarchisation du racisme ?

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Vangelis
JimmyB
Zingaro
Silentio
aldolo
Euterpe
10 participants

descriptionUne hiérarchisation du racisme ? EmptyUne hiérarchisation du racisme ?

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Quelques remarques préliminaires.

Je ne m'étendrai pas sur le cas Dieudonné, dont les propos antisémites sont avérés, aussi bien en dehors que dans certains de ses spectacles (puisque alors il n'y pratique pas l'antiphrase ni une quelconque autre forme de l'ironie, qui seule permettrait d'affirmer qu'il ne dit pas ce qu'il pense). Je ne discuterai pas non plus du délit d'opinion. Ce qui m'interpelle, c'est le rapport de plus en plus direct entre la société civile et la société politique. A vrai dire, il semble que la société a complètement fini d'absorber le politique, lequel n'existe plus (les institutions, qui impliquent une dépersonnalisation, n'existent plus). Pour être plus précis, après Sarkozy - dont je ne sais pas s'il est le déclencheur, ou l'occasion, ou l'accélérateur d'un phénomène inévitable et prévisible -, nous avons assisté cette année, avec le concours (la complicité ? mais le terme n'est qu'une approximation) de la presse, à deux épisodes mettant face à face, sans aucune médiation (dont la disparition est diagnostiquée par Pierre Manent depuis une quinzaine d'années), un président de la République et une collégienne kosovare, un ministre de l'intérieur avec un humoriste. Dans les deux cas, des décisions sont prises par des individus qui occupent une fonction politique et publique, mais qui n'agissent pas comme tels (comme un président et comme un ministre). J'y vois un même symptôme ; mais je décèle deux décisions qui se télescopent.

Dans le cas de Leonarda, la collégienne, on a pu assister à quelque chose d'absolument odieux (nous sommes au delà de la seule maladresse ou de la légalité).
Dans le cas de Dieudonné, l'humoriste, c'est comme si nous avions assisté à l'intervention d'un Saint, d'un Missionnaire guidé par une Justice transcendantale, soudain habité par toutes les modalités et facettes du Bien contre le Mal. Avec celle-ci, on a soulevé la question de l'intégration à la française, d'aucuns n'hésitant pas un rapprochement avec la rafle du Vel' d'Hiv', certes, mais on n'a pas soulevé la question, autrement plus brûlante, du racisme "à la française" comme une question globale. Avec celui-là, le monde politique et journalistique n'a que l'antisémistisme à la bouche.

Certains, à raison, pointent le doigt sur la banalisation de l'antisémitisme, sur le racisme ravalé au rang d'opinion, normalisé. Mais ces mêmes dont on voit bien qu'ils ont déjà tout analysé avant qu'un événement ne survienne, ont une difficulté inquiétante à se rendre présents à l'esprit le racisme non moins banalisé dont les maghrébins sont les victimes, entre autres.

Pourquoi la classe politique ne fait-elle pas du racisme dont les maghrébins et les africains peuvent être victimes, une affaire aussi nationale et sacrée qu'elle le fait avec Dieudonné ? Pourquoi une telle différence dans la mobilisation des uns et des autres ? La Ligue de Défense Juive (LDJ), interdite aux États-Unis et en Israël (!), agit en toute impunité en France, alors qu'elle est officiellement déclarée organisation terroriste...

Me voilà fort embarrassé face à ce que j'ai du mal à ne pas assimiler à une forme de déni, d'orthodoxie, et de jacobinisme. Assistons-nous aux prodromes d'une guerre civile (dont on sait que l'histoire de France est émaillée de part en part). Vous vous en doutez, j'ai mes opinions à propos de ce qu'il se passe en France depuis quelques mois, mais il me paraît plus intéressant de lire les vôtres. (Tâchez d'être constructifs et de laisser aux vestiaires les susceptibilités, nous ne parlons pas de nous mais de l'objet de nos opinions, ou de la question de savoir à quel objet nous avons affaire.)

descriptionUne hiérarchisation du racisme ? EmptyRe: Une hiérarchisation du racisme ?

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Bonjour Euterpe,

Je voudrais juste faire un préambule, peut-être banal, mais je pense nécessaire, pour préciser que les racismes anti-juifs et anti-arabes ne renvoient pas à la même chose, au même imaginaire.

Le racisme anti-arabe a été l'objet d'une longue prise de bec entre gauche et droite sous Sarkozy, ce dernier étant clairement accusé d'une sorte de racisme, sans doute plus paternaliste que viscérale (encore que) ; et qui a eu pour effet de "décomplexer" une frange de la population qui, elle, n'a pas hésité à prendre les arabes comme boucs-émissaires de leur xénophobie latente.
La gauche a voulu se démarquer ; la droite s'est offusquée ; les polémiques ont eu lieu ; les choses ont été dites.

Contrairement à ce que vous en dites, il me semble à moi que le racisme "viscéral" n'existe plus vraiment en France en ce qui concerne les juifs.
La vieille image d'avant-guerre du juif possédant richesses et pouvoir, devant être stigmatisé voire contré en tant que tel, moi je ne la ressens plus... plus en France donc, à part quelques tarés dont il est inutile de parler. À part quelques arabes aussi, sans doute plus des mômes qu'autre chose, qui s'imaginent fortement impliqués à travers un discours identitaire, disons autour du conflit israélo-palestinien pour résumer... donc plus une histoire politico-identitaire qu'un racisme viscéral là encore.

Ce qui fâche, ce n'est donc peut-être pas tant le racisme, un "racisme anti-juif", que l'idée qu'après la Shoah on puisse encore oser imaginer remettre le couvert. Ce n'est pas tant le racisme anti-juif qui est stigmatisé que l'adhésion de facto aux doctrines nazies. Parce qu'après Hitler, on est censé "savoir"...

Enfin, à la question de savoir pourquoi la classe politique (la gauche donc) ne fait pas du racisme anti-arabe ou anti-noir une affaire prioritaire, on doit pouvoir répondre que soulever un tel débat - allant des problèmes des banlieues à celui du chômage, de l'immigration etc – est inutile quand on imagine que le politique n'a aucune réelle solution à proposer. Ce serait la porte ouverte à une surenchère de populisme, soit une source d'emmerdements sans fin.

descriptionUne hiérarchisation du racisme ? EmptyRe: Une hiérarchisation du racisme ?

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Mon message manque de précision. D'abord, le "Saint" dont je parle, c'est Manuel Valls. Ensuite, ma question ne porte pas sur l'antisémitisme, mais puisque vous en parlez, on pourra remarquer que le terme n'est plus employé que pour parler des juifs, alors que les arabes sont sémites (cette réduction, sans qu'il soit utile d'extrapoler à ce sujet, paraît quelque peu significative) ; surtout, sans pouvoir développer maintenant, je crois que les Français sont beaucoup plus antisémites qu'ils ne veulent bien l'admettre, et que la comédie qui s'est jouée cette semaine est faite pour donner le change, comme souvent quand il est question de ce genre de choses. Tous, nous avons rencontré et entendu tel ou tel affirmer qu'il n'est pas raciste, mais que... Or je note que ce genre de prévention affectée est souvent prononcée avant d'énoncer une critique lapidaire et générale à l'encontre des arabes. Ce qui me permet d'en revenir au sujet.

Ce que les Arabes et les Africains dénoncent me paraît le plus souvent minimisé au moyen d'arguments fallacieux : détail (qui ne dit pas son nom) de l'histoire ; comprendre : ça fait partie de l'histoire, or l'histoire ce n'est plus exactement de la réalité. Autre version : le ventre de l'histoire est une forme de banalisation - qui ne fait honneur, ni à l'histoire, ni à celui qui invoque l'histoire, puisque cette histoire n'a pas l'air d'être remontée dans la mémoire collective, tout de même... Tandis que la France vichyssoise a des choses à se faire pardonner. Mais elle n'accepte pas que les autres y regardent de trop près (inutile de rappeler ce que Paxton souleva en son temps). Or, comme elle n'a pas elle-même l'initiative de l'autocritique (le discours symbolique de Chirac, en son temps, fut moins révélateur qu'on a bien voulu le dire... c'est une manière collective de se dédouaner). De sorte qu'on surjoue la réaction bouleversée face à l'antisémitisme, quand dans le même temps on se contrefout des cas arabe et africain (le prêchi-prêcha de la gauche, de la presse et de la jet set, depuis 30 ans, ne doit pas tromper).

Enfin, depuis la semaine dernière, les discussions auxquelles on peut assister dans les établissements scolaires confirment ce que certains avaient anticipé sur quelques plateaux télé : l'impression, évidemment très mal formulée par la plupart des élèves, d'une inégalité entre les "racismes". Les convulsionnaires de l'antisémitisme ne mesurent pas le mal qu'ils font aux recalés du racisme, et d'une manière générale brouillent les pistes au point de rendre encore plus inintelligibles les identités et les histoires collectives des uns ou des autres.

descriptionUne hiérarchisation du racisme ? EmptyRe: Une hiérarchisation du racisme ?

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Euterpe a écrit:
Ce qui m'interpelle, c'est le rapport de plus en plus direct entre la société civile et la société politique.

Marcel Gauchet en parle très rapidement ici : http://www.philomag.com/les-idees/marcel-gauchet-il-devient-legitime-de-parler-de-soi-4119
Euterpe a écrit:
A vrai dire, il semble que la société a complètement fini d'absorber le politique, lequel n'existe plus (les institutions, qui impliquent une dépersonnalisation, n'existent plus).

Cf. le lien posté au-dessus. Ce qui m'interpelle dans cette dissolution de l'autorité, c'est autant la libération de l'opinion que le retour de la morale. Mais je ne sais pas comment analyser ce paradoxe (apparent, très certainement). En même temps, s'il n'y a plus d'autorité, la charge est pourtant extrêmement virulente contre les institutions. Et ceux qui se font directeurs de conscience tentent d'incarner une autre forme d'autorité, mais qui d'une certaine manière contribue à former l'opinion et à la radicaliser. Si bien qu'il me semble très mystérieux que subsiste une sorte de consensus sur certaines valeurs (principalement le "débat") qui pourtant devraient bien finir par se dissoudre sous l'effet conjoint de la perte de l'autorité et de la radicalisation des opinions.
Euterpe a écrit:
Avec celui-là, le monde politique et journalistique n'a que l'antisémistisme à la bouche.

Est-ce une façon d'avouer qu'en attaquant les Juifs on attaque le "système" (ou ceux qui en profitent), et réciproquement que l'accusation d'antisémitisme traduit la réaction du système contre sa critique, système qui serait dirigé par les Juifs ? (L'accusation d'antisémitisme serait le moyen qu'a le système de se protéger de toute remise en cause.) Cela signifierait que notre Ministre de l'Intérieur n'a pas compris qu'il donnait hélas raison à Dieudonné. D'ailleurs, si l'on critique l'impossibilité de remettre en cause la Shoah, c'est parce que l'impératif moral sert d'arme au pouvoir contre la critique du "système". Et voilà la paranoïa des uns et des autres qui s'emballe. Réduire plus encore la liberté d'expression n'aura pour effet que d'accroître considérablement ce que l'on combat : l'opposition à un ennemi fantasmé, figuré sous les traits du banquier juif - qui, malheureusement, détient bien des capitaux et le pouvoir médiatique, en partie du moins (mais pas en sa qualité de Juif).
Euterpe a écrit:
Me voilà fort embarrassé face à ce que j'ai du mal à ne pas assimiler à une forme de déni, d'orthodoxie, et de jacobinisme. Assistons-nous aux prodromes d'une guerre civile (dont on sait que l'histoire de France est émaillée de part en part). Vous vous en doutez, j'ai mes opinions à propos de ce qu'il se passe en France depuis quelques mois, mais il me paraît plus intéressant de lire les vôtres.

A quoi pensez-vous ? Pour ma part, je constate la détérioration des élites qui tentent de se maintenir en place face à une population énervée gagnée au populisme et qui succombe facilement à la théorie du complot, et malheureusement se trouve encore et toujours le même bouc-émissaire (parce qu'il est plus facile de viser le représentant traditionnel du capitalisme qu'un rapport social). Je vois des abrutis partout, pour vous dire la vérité, j'ai très peu confiance dans les uns et les autres. Ce qui se passe actuellement, c'est peut-être la préparation d'une guerre civile, suivant vos mots, c'est peut-être également une façon de masquer le problème plus général et concret du racisme ordinaire, mais c'est, je le crains, la porte ouverte à un antisémitisme qui aura des effets concrets une fois que la mentalité populiste sera bel et bien devenue la norme. On ne vivra pas longtemps qu'au sein du discours...
Euterpe a écrit:
je crois que les Français sont beaucoup plus antisémites qu'ils ne veulent bien l'admettre

Ils n'aiment que leur propre nombril. Même la glorification de l'Histoire de France (et de sa pseudo-identité) n'est qu'une manière de s'aimer narcissiquement au travers elle, comme si l'on était le reflet de cet idéal, ou bien cet idéal le produit de notre génie (alors que ce n'est que l'objet imaginaire de nos fantasmes).
Euterpe a écrit:
De sorte qu'on surjoue la réaction bouleversée face à l'antisémitisme, quand dans le même temps on se contrefout des cas arabe et africain (le prêchi-prêcha de la gauche, de la presse et de la jet set, depuis 30 ans, ne doit pas tromper).

Le problème c'est que cela génère un antisémitisme bien réel, par "concurrence déloyale" entre les mémoires, sachant que le Juif, aujourd'hui, est bien plus intégré que beaucoup d'autres (et il est haï pour cela). L'écart se creuse, et avec lui le ressentiment croît, tant que l'on continue à mettre le projecteur sur ceux qui réussissent en temps de crise, à rappeler leur existence (sur-représentée dans les médias, eux seuls donnant existence à ce qui est dans l'opinion et les représentations sociales), tandis que par là sont d'autant plus occultés les véritables problèmes d'intégration (avec des populations qui ne subissent pas que les inégalités économiques, et souffrent d'être oubliées par l'Histoire, voire méprisées par elle, car si leur mémoire n'est pas reconnue elles ne peuvent trouver leur place, ce qui d'ailleurs leur est, en plus, reproché).

descriptionUne hiérarchisation du racisme ? EmptyRe: Une hiérarchisation du racisme ?

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La question est presque attendrissante (sauf votre respect). Oui il y a une hiérarchisation du racisme, claire et nette. Prenez le cas des Roms... Les gens éclatent de rire si on parle de racisme dans leur cas : ils n'ont pas même droit à cette reconnaissance-là, le déni est total

http://www.leparisien.fr/flash-actualite-monde/rep-tcheque-une-porcherie-sur-le-site-d-un-ancien-camp-nazi-25-07-2013-3007795.php

Par rapport à ce à quoi nous assistons, je me suis posé précisément la même question de la "guerre civile" voilà quelques semaines après être resté hébété plusieurs secondes dans les couloirs du métro en tombant sur :

Une hiérarchisation du racisme ? Lepoint_21

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