Portail philosophiqueConnexion

Bibliothèque | Sitographie | Forum

Philpapers (comprehensive index and bibliography of philosophy)
Chercher un fichier : PDF Search Engine | Maxi PDF | FreeFullPDF
Offres d'emploi : PhilJobs (Jobs for Philosophers) | Jobs in Philosophy
Index des auteurs de la bibliothèque du Portail : A | B | C | D | E | F | G | H | I | J | K | L | M | N | O | P | Q | R | S | T | U | V | W | X | Y | Z

Pierre Clastres et la naissance de l’État

5 participants

descriptionPierre Clastres et la naissance de l’État - Page 3 EmptyRe: Pierre Clastres et la naissance de l’État

more_horiz
kercoz a écrit:
Votre analyse montre bien que le rôle du "chef" est plus proche de celui de l' ouvrier communal que celui du despote. Pourtant cette "polygamie des chefs" à la fois récompense et motivation pour un rôle peu recherché et main d' œuvre accrue du service communal, peut elle, être à l' origine de la dynamique étatique. Lévi Strauss mentionne le déséquilibre des jeunes couples occasionné par cette polygamie. Ce déséquilibre induirait une procédure de "razzia" de femmes chez des voisins. Procédure probablement pré existante dans des périodes de disette ou les "no man 's land" frontières sont exploités.
Les implications itératives de ces captures sont nombreuses et imprévisibles. Entre autres, celle du développement des échanges et du commerce sur lequel un développement d' une structure centralisé étatique peut s'appuyer. Celle , aussi, du développement d' une Aristocratie guerrière patriarcale s'opposant au matriarcat initial.

J’aime bien votre idée de l’« ouvrier communal », ça me semble une bonne image. Pour ce qui est de votre question, selon l’analyse de Clastres, la polygamie des chefs est là pour créer une dette que le chef ne peut parvenir à rembourser et donc à le mettre en situation permanente de débiteur. Cette situation ne lui permet pas d’acquérir plus de pouvoir, au contraire. Les « razzias » chez les voisins et autres actes de violence sont également là pour conserver ce refus de l’UN, comme Clastres l’analyse dans Archéologie de la violence, la guerre dans les sociétés primitives, vous trouverez un résumé (trop succinct) des idées ICI.

Vous mentionnez également les échanges et le commerce et ce sont effectivement des structures qui sont du côté de l’UN que la société sans État veut combattre, par la primauté de la violence justement.

Dire qu’aucune société n’a pu basculer du NOUS à l’UN à la faveur d’un chef un peu trop entreprenant, aidé par des circonstances particulières, je ne serais pas aussi catégorique, qui sait… Par contre, ça semble réellement être un mode de basculement très improbable tant la chefferie est mise sous contrôle. Clastres identifie une autre source à ce basculement que j’indiquerai plus tard et qui me semble également plus crédible.

aliochaverkiev a écrit:
Je ne crois pas que l'État surgisse d'une Idée (l'Un) je crois que les organisations sociales surgissent d'une confrontation des sociétés avec des réalités qui changent selon les endroits. Confer Ian Morris (Pourquoi l'Occident domine le monde..pour l'instant) où son fil directeur ne sont pas les Idées mais...la Géographie.

Certes non et ce n’est pas ce que Clastres propose non plus. L’UN et le NOUS ne sont des idées que dans la tête de l’ethnologue qui tente de catégoriser ces deux types d’organisation de la société. Ce qui fait surgir l’État est justement la question de fond de Clatres et ce que nous allons parcourir ici. Ce n’est certainement pas une idée qui peut opérer ce basculement et vous avez parfaitement raison sur ce point. Reste qu’à un moment, les sociétés sans État abandonnent le NOUS au profit de l’UN dans un mouvement qui semble aller totalement à l’encontre de tout ce qu’elles ont construit et c’est ce moment de bascule, absurde a priori, qu’il convient d’étudier.

aliochaverkiev a écrit:
Questions : concernant les sociétés que vous décrivez ce sont  des sociétés de chasseurs-cueilleurs ? Sont-ils néanmoins sédentarisés ? (ont-ils un territoire donné?).

C’est variable en fonction des sociétés, certaines sont nomades et vivent de chasse et de cueillette (Nambikwara et Guayaki), d’autres plus ou moins sédentarisées et cultivent des jardins même si la chasse reste primordiale (Ashuar). Il me semble qu’il y a toujours une sorte de « territoire donné », même pour des nomades, car autour se trouvent des tribus plus ou moins « hostiles ».

aliochaverkiev a écrit:
Intéressante cette énumération. Car nous retrouvons cette notion de chefferie dans quantité de micro-communautés actuelles. Prenons une équipe d'experts (ne disons pas  experts en quoi) composée de femmes et d'hommes de même formation (universitaire ou assimilée) formant communauté au sein d'un ensemble économique plus grand -ce sont donc des salariés- et bien cette communauté de salariés aura un chef (je prends cet exemple parce que c'est un exemple d'expérience personnelle, donc c'est un exemple que j'ai éprouvé et donc je peux en parler d'une manière qui ne soit pas qu'intellectuelle). Ce chef devra, pour durer, respecter les trois critères ci-dessus : apaiser les conflits, être généreux de son temps, et...savoir parler. La Parole est effet le vrai lieu du pouvoir. Celui qui possède la parole possède le pouvoir A CONDITION DE NE PAS EXERCER LA PAROLE EN SON NOM MAIS AU NOM DE PRINCIPES QUI TRANSCENDENT LA COMMUNAUTE.

aliochaverkiev a écrit:
Ce que vous décrivez là se passe dans les micro communautés dont je vous parlais plus haut. Si vous embarquez votre équipe dans une impasse, ce sera à vous de trouver les solutions. L'équipe ira "dormir" et attendra.

aliochaverkiev a écrit:
C'est passionnant ! car c'est c'est ce qui se passe dans nos démocraties. Si le "chef" veut embarquer le peuple dans une voie dans laquelle le peuple de se reconnaît pas ça ne marche pas (le Brexit... ou la défiance de tant de gens en l'Europe; parce que l'Europe ne se fait qu'en embarquant les élites alors elle ne peut se faire;  il faut embarquer tout le monde! et non pas suivre ses seules convictions. Au fond nos démocraties ne sont pas aussi éloignées des sociétés "sauvages" que vous décrivez)

aliochaverkiev a écrit:
Ce qui est étonnant c'est que votre travail peut être détourné de son objectif, votre travail peut permettre de remettre les pendules à l'heure dans nos sociétés actuelles  (et je ne parle pas seulement de la tête de l'État, mais aussi de toute micro-commuauté réunie autour d'un objet commun, comme ici-même) en décrivant comment la chefferie doit être exercée pour parvenir à une certaine harmonie.

Attention, vous sombrez là dans un ethnocentrisme fatal à la compréhension de l’auteur. Nous ne vivons pas dans le même type d’organisation sociale et les exemples que vous indiquez ne sont en rien comparables aux organisations sans État. La différence politique est très facile à voir (lorsqu’une loi est votée, elle s’impose à vous) et l’organisation même des entreprises ne laisse aucun doute sur ce point (le salariat est une relation de subordination). Le chef dans une société à État a un pouvoir de coercition, de même que celui qui vous paye dans une entreprise.

aliochaverkiev a écrit:
N' y a t il pas là une hiérarchie tout de même? les hommes sont au dessus des femmes non ? elles semblent être des objets.

Il y a généralement une séparation des tâches très marquée, mais parler de hiérarchie est assez risqué. Chez les Guayaki, par exemple, l’outil de l’homme est l’arc (pour la chasse) et celui de la femme est le panier (pour la cueillette) et cette différence est même marquée par un tabou : l’homme ne touche pas au panier et la femme ne touche pas à l’arc. Il y a une « préférence sociale » globale pour l’homme pourvoyeur de gibier et cette préférence oriente par exemple le choix des victimes dans les sacrifices (on sacrifiera moins facilement un futur chasseur), ce qui entraîne un déficit de femmes et, par suite, une polyandrie. Cependant, ça ne marque pas pour autant une domination systématique de l’homme sur la femme et cette dernière aura le dernier mot, par exemple, lorsqu’elle décidera de prendre pour mari secondaire un chasseur dont elle se sera entichée. Au-delà des préférences sociales qui touchent à la survie du groupe (en ce sens vous pouvez éventuellement parler de « hiérarchie » même si ça me semble délicat), l’homme n’a pas plus de pouvoir sur sa femme que le chef sur les membres de sa communauté. Quant à parler de les considérer comme des objets, ça n’a aucun fondement : ce qui est donné au chef, c’est la possibilité de se marier plusieurs fois, pas la "possession" de plusieurs femmes. La nuance est importante, une femme Guayaki à laquelle le premier mari refuserait un mari secondaire pourrait bien décider de le quitter pour ce second chasseur, le laissant sans aucune épouse et probablement sans espoir d'en trouver une nouvelle.

descriptionPierre Clastres et la naissance de l’État - Page 3 EmptyRe: Pierre Clastres et la naissance de l’État

more_horiz
Merci pour vos réponses. En fait à propos des trois qualités du chef, pacifier, être généreux, savoir dire la Parole, je ne cherchais pas à plaquer notre situation sociale d'aujourd'hui sur celle des sociétés primitives mais au contraire à plaquer la structure des sociétés primitives sur notre société ! De même que la structure d'une cellule primitive est la même que celle des cellules des organismes évolués, ne pourrait-on pas penser que les trois qualités d'un chef, même noyé dans un environnement différent, devraient être exigées aujourd'hui encore pour que l'harmonie sociale soit mieux assurée ? Bien sûr c'est pure spéculation !!! Je vous laisse continuer.

descriptionPierre Clastres et la naissance de l’État - Page 3 EmptyRe: Pierre Clastres et la naissance de l’État

more_horiz
aliochaverkiev a écrit:
Merci pour vos réponses. En fait à propos des trois qualités du chef, pacifier, être généreux, savoir dire la Parole, je ne cherchais pas à plaquer notre situation sociale d'aujourd'hui sur celle des sociétés primitives mais au contraire à plaquer la structure des sociétés primitives sur notre société ! De même que la structure d'une cellule primitive est la même que celle des cellules des organismes évolués, ne pourrait-on pas penser que les trois qualités d'un chef, même noyé dans un environnement différent, devraient être exigées aujourd'hui encore pour que l'harmonie sociale soit mieux assurée ? Bien sûr c'est pure spéculation !!! Je vous laisse continuer.

Difficile d’aller contre des qualités de ce type, ce sont probablement des atouts intéressants pour un leader, aujourd’hui comme hier. Cependant, les limites de la comparaison entre les deux modes d’organisation sont toujours présentes et dans un sens comme dans l’autre, le rapprochement me semble hasardeux. Nous pouvons trouver actuellement des modes de management ou la « pacification » et la « parole » sont laissées au second plan au profit de « l’efficacité » par exemple. Même si chacun peut réprouver ce type de choix, l’UN tend vers une efficacité dont le NOUS n’a absolument pas besoin et les organisations prendront une allure toute différente sur ce simple point de départ. Il y a certainement pas mal d’idées à tirer d’une comparaison de ce type, mais je ne me sens pas à l’aise pour m’y exercer. Pas pour l’instant en tout cas.

kercoz a écrit:
Je me permets une remarque.
Il faut bien discerner violence et agressivité.
La violence peut être une des formes de l' agressivité. Mais il en est beaucoup d'autres bien plus efficaces. L' agressivité inhibée et même retournée contribue à la structuration du groupe. Je cite souvent les coiffes Bretonnes qui diffèrent à chaque village et qui sont inconsciemment une forme atténuée, voire ludique de l' agressivité ( entre groupe cette fois ci)

Certainement, de nombreuses situations de confrontation agressives surviennent dans le groupe lui-même et entre groupes tels que des luttes ritualisées. Certaines de ces confrontations sont organisées pour résoudre les conflits à l’intérieur du groupe (« jepy rave » chez les Guayaki, la « feinte vengeance » se terminant par un coup d’arc sur la tête d’un rival amoureux) ou à l’extérieur (lutte rituelle à coup de bâton pour faire « passer la colère » entre groupes chez les Yanomami).

Je posterai demain la suite de ma restitution.

descriptionPierre Clastres et la naissance de l’État - Page 3 EmptyRe: Pierre Clastres et la naissance de l’État

more_horiz
Afin de mieux comprendre comment une société sans État peut donner naissance à ce nouveau mode d'organisation, je vous propose d'analyser les fondations de la société dans son mode d'organisation premier. Nous pourrons ensuite étudier les éléments qui caractérisent cette bascule pour enfin prendre en compte ce que Clastres pressent comme point d'origine de ce changement radical.

Un premier point intéressant à noter dans l'organisation des sociétés sans État concerne leur position par rapport à leur histoire propre : l'histoire n'existe pas réellement dans ce type de société, elles sont dans un présent qui diffère radicalement d'un passé fondateur. Leurs lois et leurs coutumes viennent généralement de ce passé fondateur, extérieur à la société.
Pierre Clastres, Recherches d’anthropologie politique, Chapitre 5, P65 a écrit:
l’ordre de la Loi, comme institution du social (ou du culturel), est contemporain non pas des hommes, mais d’un temps d’avant les hommes, il s’origine dans le temps mythique, pré-humain, la société trouve sa fondation à l’extérieur d’elle-même, dans l’ensemble des règles et instructions léguées par les grands ancêtres ou les héros culturels souvent désignés, les uns et les autres, du nom de Père, Grand-Père, ou Notre Père Véritable.

Dans toutes ces sociétés, nous trouvons un groupe de mythes fondateurs situés dans un passé très lointain expliquant la majorité des comportements à avoir ou à ne pas avoir dans la société présente. Cette dernière semble alors suspendue dans un éternel présent fait de la répétition du même à l'infini. Cette répétition du même est un moyen de conservation d'un ordre social immuable. Il permet d'interdire une évolution qui aboutirait, par exemple, à la prise de pouvoir d'un individu sur les autres, à la naissance de l'UN.

D'autres mécanismes sont en place pour éviter cette naissance de l'UN. Par exemple, le NOUS est marqué concrètement dans la chair de chacun des individus au travers de rites de passage dont la douleur marquera les esprits aussi durablement que les cicatrices laissées sur la chair.
Pierre Clastres, La société contre l’État, Chapitre 10, p159 a écrit:
Les sociétés archaïques, sociétés de la marque, sont des sociétés sans État, des sociétés contre l’État. La marque sur le corps, égale sur tous les corps, énonce : Tu n’auras pas le désir du pouvoir, tu n’auras pas le désir de soumission. Et cette loi non séparée ne peut trouver pour s’inscrire qu’un espace non séparé : le corps lui-même.

Pour vous donner une idée de ce que ce type de cérémonie représente, voici celle du jaycha bowo, marquant le passage à l’âge adulte chez les Guayaki (vers 22 ans environ).
Pierre Clastres, Chronique des Indiens Guayaki, Chapitre IV, P141 a écrit:
Lorsque le temps est venu, un ancien de la tribu dit : « Tu n’es déjà plus un betagi. Tu es un homme fait; c’est pourquoi je veux fendre le tatouage; je serai celui qui fendra ton dos. » Ce n’est pas une demande, mais un constat : la chose doit se faire maintenant et le betagi doit en passer par là. L’homme s’en va à la recherche d’une pierre; parfois, il faut aller loin, on ne la trouve que dans le lit de certains ruisseaux. Elle doit avoir un côté bien tranchant, mais pas comme l’éclat de bambou qui coupe trop facilement. Choisir la pierre adéquate exige donc du coup d’œil. Tout l’appareil de cette nouvelle cérémonie se réduit à cela : un caillou.
Lorsqu’il a trouvé ce qui lui convient, le bowaregi abat un jeune arbre au tronc lisse, au milieu d’un espace dégagé, de telle façon qu’en tombant il demeure appuyé aux branches d’un autre; le tronc coupé est ainsi en position oblique. Tout est prêt, l’opération (qu’il faut entendre ici en son sens presque chirurgical) peut commencer. On attend que le soleil soit au zénith. Le jeune homme s’allonge sur le tronc incliné, qu’il entoure de ses bras; il est sur le ventre, le dos offert, la peau bien tendue. Le « fendeur » prend sa pierre et tranche en profondeur du haut de l’épaule jusqu’au sommet des fesses. Ce n’est pas une incision légère et superficielle, que permettrait par exemple l’éclat de bambou affilé comme un rasoir; c’est vraiment une fente dans le dos, sur toute l’épaisseur de la peau. Pour creuser ainsi le sillon, avec un instrument qui est loin d’offrir le fil du couteau de bambou, il faut avoir une bonne poigne, car la peau est résistante. Le bowaregi appuie de toute ses forces, il déchire. C’est toute la surface du dos qui est ainsi labourée de lignes droites et parallèles, d’une épaule à l’autre; il y a au moins dix incisions. Le sang coule abondamment, le jeune homme en est couvert, et les bras de l’officiant, l’arbre et le sol tout autour de lui. La douleur est atroce, disent les Aché : rien de comparable au percement de la lèvre, à peine ressenti. Le jaycha bowo tue presque celui qui le subit. Mais, pas plus que pendant l’imbu mubu, on entendra le jeune homme laisser échapper plaintes ou gémissements ; plutôt perdra-t-il connaissance, mais sans desserrer les dents. A ce silence se mesurent sa vaillance et son droit à être tenu pour un homme accompli.

Le mode de production lui-même est gardé sous contrôle et les dangers d'une surproduction laissée libre ont bien été identifiés par la société sans État. En effet, toute surproduction est une production qui va au-delà des besoins. Dès lors, cette surproduction est, de fait, une aliénation de la force de travail des membres de la société. Et qui pourrait bien avoir besoin de cette force de travail aliéné dans ce type de société ?
Pierre Clastres, La société contre l’État, Chapitre 11, p168 a écrit:
Pour l’homme des sociétés primitives, l’activité de production est exactement mesurée, délimitée par les besoins à satisfaire, étant entendu qu’il s’agit essentiellement des besoins énergétiques : la production est rabattue sur la reconstitution du stock d’énergie dépensée. En d’autres termes, c’est à la vie comme nature qui – à la production près des biens consommés socialement à l’occasion des fêtes – fonde et détermine la quantité de temps consacré à la reproduire. C’est dire qu’une fois assurée la satisfaction globale des besoins énergétiques, rien ne saurait inciter la société primitive à désirer produire plus, c’est-à-dire à aliéner son temps en un travail sans destination, alors que ce temps est disponible pour l’oisiveté, le jeu, la guerre ou la fête. À quelles conditions peut se transformer ce rapport de l’homme primitif à l’activité de production ? À quelles conditions cette activité s’assigne-t-elle un but autre que la satisfaction des besoins énergétiques ? C’est là poser la question de l’origine du travail comme travail aliéné.

C'est un sujet qu'a également analysé Sahlins, que Clastres cite à plusieurs reprises dans ses travaux. (MPD = « Mode de production domestique », mode de production basé sur la consommation du groupe)
Pierre Clastres, Recherches d’anthropologie politique, Chapitre 8, P135 a écrit:
structuralement, écrit Sahlins, l’ « économie » n’y existe pas. C’est dire que l’économique, comme secteur se déployant de manière autonome dans le champ social, est absent du MPD ; ce dernier fonctionne comme production de consommation (assurer la satisfaction des besoins) et non comme production d’échange (acquérir du profit en commercialisant les surplus).
\[…]
La société primitive assigne à sa production une limite stricte qu’elle s’interdit de franchir, sous peine de voir l’économique échapper au social et se retourner contre la société en y ouvrant la brèche de l’hétérogénéité de la division entre riches et pauvres, de l’aliénation des uns par les autres. Société sans économie certes, mais, mieux encore, société contre l’économie : telle est l’éclatante vérité vers laquelle nous conduit la réflexion de Sahlins sur la société primitive

Nous nous trouvons donc en face d'une société qui puise ses règles et coutumes dans un passé hors du temps ; qui appose la même marque continuellement sur les corps et dans les esprits de ses membres afin qu'ils aient en permanent à l'esprit leur place dans le NOUS global ; qui refuse toute dérive économique en ne laissant produire que ce qui est nécessaire au moment "présent". Attention, il convient de ne pas prendre "présent" dans un sens trop littéral, la société sans État est parfaitement capable de prévoir les ressources nécessaires dans quelques semaines ou mois si ce type de prévision est nécessaire à la survie du groupe.

Ce mode de fonctionnement qui semble tourner à l'infini sur un même cercle qui se reproduit lui-même ne doit cependant pas nous induire en erreur, la société sans État n'est pas totalement statique et repliée sur elle-même. Cet apparent immobilisme cache en fait tout un jeu social complexe dans lequel la guerre joue un rôle capital.
Pierre Clastres, Archéologie de la violence, p43 a écrit:
Convenons-en : à ce niveau d’analyse, la structure générale de l’organisation primitive est pensable dans la pure statique, dans l’inertie totale, dans l’absence de mouvement. Le système global paraît en effet pouvoir fonctionner en vue seulement de sa propre répétition, en rendant impossible toute émergence d’opposition ou de conflit. Or, la réalité ethnographique nous montre l’inverse : loin d’être inerte, le système est en mouvement perpétuel, il n’est pas dans la statique mais dans la dynamique, et la monade primitive, loin de demeurer dans la fermeture sur elle-même, s’ouvre au contraire sur les autres, dans l’intensité extrême de la violence guerrière.

Comme indiqué dans le lien cité dans mon message du 4 juillet, Clastres analyse les mécanismes en jeu dans les conflits permanents que l'on trouve dans la plupart des sociétés sans État. A noter cependant une exception à cette généralité : certains peuples Inuit ne semblent pas connaître de conflits de ce type. Ce peut être une exception intéressante à analyser et j'y reviendrai brièvement par la suite. Pour l'instant, considérons le cas le plus général : les sociétés sans État sont engagées dans des conflits permanents qui, même s'ils ne donnent pas lieu systématiquement à des affrontements violents, en conservent tout du moins le potentiel (l'état de "guerre de tous contre tous" tel que l'imagine Hobbes). Sur le plan de la politique intérieure, le mode d'organisation "hors du temps", le refus d'un débordement de l'économique, la main mise sur tous les lieux potentiels de prise de pouvoir comme la chefferie ou le chamanisme, tout est fait pour conserver la société dans son mode d'organisation sans État.
Pierre Clastres, Archéologie de la violence, p59 a écrit:
La guerre comme politique extérieure de la société primitive se rapporte à sa politique intérieure, à ce que l’on pourrait nommer le conservatisme intransigeant de cette société, exprimé dans l’incessante référence au système traditionnel des normes, à la Loi ancestrale que l’on doit toujours respecter, que l’on ne peut altérer d’aucun changement. Par son conservatisme, que cherche à conserver la société primitive ? Elle cherche à conserver son être même ; elle veut persévérer dans son être. Mais quel est cet être ? C’est un être indivisé, le corps social est homogène, la communauté est un Nous. Le conservatisme primitif cherche donc à empêcher l’innovation dans la société, il veut que le respect de la Loi assure le maintien de l’indivision, il cherche à empêcher l’apparition de la division dans la société. Telle est, tant au plan de l’économique (impossibilité d’accumuler des richesses) qu’au plan de la relation de pouvoir (le chef est là pour ne pas commander), la politique intérieure de la société primitive : se conserver comme Nous indivisé, comme totalité une.

Mais cette "politique intérieure" n'est pas suffisante et la société doit doubler ce premier mécanisme d'un second capable d'empêcher toute unification qui serait fatale au NOUS : ce second mécanisme est la guerre incessante que se livrent les différentes tribus.
Pierre Clastres, Archéologie de la violence, p64 a écrit:
Qu’est-ce que la société primitive ? C’est une multiplicité de communautés indivisées qui obéissent toutes à une même logique du centrifuge. Quelle institution à la fois exprime et garantit la permanence de cette logique ? C’est la guerre, comme vérité des relations entre les communautés, comme principal moyen sociologique de promouvoir la force centrifuge de dispersion contre la force centripète d’unification. La machine de guerre, c’est le moteur de la machine sociale, l’être social primitif repose entièrement sur la guerre, la société primitive ne peut subsister sans la guerre. Plus il y a de la guerre, moins il y a de l’unification, et le meilleur ennemi de l’État, c’est la guerre. La société primitive est société contre l’État en tant qu’elle est société-pour-la-guerre.

Et si ces sociétés nous apparaissent morcelées, tel que Clastres l'analyse, la guerre n'est pas la cause de ce morcellement, mais l'effet souhaité.
Pierre Clastres, Archéologie de la violence, p35 a écrit:
L’extrême morcellement sous lequel se présente partout la société primitive serait la cause, a-t-on souvent écrit, de la fréquence de la guerre dans ce type de société. L’engendrement mécanique, décrit dans la séquence : rareté des ressources – concurrence vitale – isolement des groupes, produirait comme effet général la guerre. Or, s’il y a bien une relation profonde entre la multiplicité des unités sociopolitiques et la violence, on ne peut comprendre leur articulation qu’en renversant l’ordre habituel de leur présentation : ce n’est pas la guerre qui est l’effet du morcellement, c’est le morcellement qui est l’effet de la guerre. Il n’en est pas seulement l’effet, mais le but : la guerre est à la fois la cause et le moyen d’un effet et d’une fin recherchés, le morcellement de la société primitive. En son être, la société primitive veut la dispersion, ce vouloir de la fragmentation appartient à l’être social primitif qui s’institue comme tel dans et par la réalisation de cette volonté sociologique. En d’autres termes, la guerre primitive est le moyen d’une fin politique. Se demander par conséquent pourquoi les Sauvages font la guerre, c’est interroger l’être même de leur société.

Plusieurs explications ont été données sur ce morcellement et ces conflits permanents et chacune d'elle est écartée par Clastres. Je ne souhaite pas recopier les éléments déjà résumés dans le lien indiqué plus haut, mais rappelons simplement les points essentiels :
- Le discours naturaliste (Leroi-Gourhan) qui présente la guerre comme manifestation de l'agressivité naturelle de l'homme ne tient pas, car il ne prend pas en compte la dimension sociologique de la guerre ;
- Le discours économique (anthropologie marxiste) qui y voit une nécessité du fait de la rareté des ressources ne tient pas non plus, car cette rareté n'existe que dans la tête des anthropologues ayant proposé cette théorie. Un point à noter d'ailleurs, les seules sociétés dans lesquelles la présence de cette guerre permanente n'est pas attestée (certains groupes d'Inuit) sont celles dans lesquelles les ressources sont objectivement les plus rares. De là, nous pourrions être tentés d'émettre l'hypothèse contraire que dans ces sociétés, les ressources sont justement assez rares pour que la guerre ne soit pas nécessaire au maintien du niveau de morcellement voulu (il ne me semble pas avoir lu que Clastres aille jusque-là cependant) ;
- Le discours échangiste (Lévi-Strauss) qui place la guerre dans le prolongement des échanges, comme la situation d'un échange qui aurait mal tourné, ne tient pas non plus, car la guerre est beaucoup trop universelle pour n'être qu'un échec de l'échange. De plus, l'échange lui-même est mis sous contrôle et semble donc second par rapport à la guerre.

La société sans État est donc une machine bien construite, faite pour reproduire indéfiniment le même, disposant de lois immuables ancrées dans un passé hors de toute atteinte. Ses institutions sont mises sous bonne garde et les chefs, guerriers et autres shamans sont condamnés à servir la collectivité sans pouvoir l'asservir. L'économie est maintenue au niveau souhaitable pour assurer la survie de la société sans qu'aucun débordement ne puisse entraîner un déséquilibre dans les richesses et le pouvoir de chacun de ses membres. L'échange entre les tribus n'est là que pour assurer les alliances nécessaires à la survie dans les conflits incessants qui sont destinés à maintenir le bon niveau de morcellement entre les groupes, le niveau qui garantit qu'aucune prise de pouvoir n'est possible.

Très bien, mais l'histoire nous indique que ce basculement du NOUS vers l'UN a bien eu lieu. Dans ce type de société qui refuse viscéralement l'UN, à un moment donné, il se produit quelque chose qui permet la prise de pouvoir par un sous-groupe et qui conduit ensuite à la naissance de l'État.
Pierre Clastres, La société contre l’État, Chapitre 11, p169 a écrit:
Quand, dans la société primitive, l’économie se laisse repérer comme champ autonome et défini, quand l’activité de production devient travail aliéné, comptabilisé et imposé par ceux qui vont jouir des fruits de ce travail, c’est que la société n’est plus primitive, c’est qu’elle est devenue une société divisée en dominants et dominés, en maîtres et sujets, c’est qu’elle a cessé d’exorciser ce qui est destiné à la tuer : le pouvoir et le respect du pouvoir. La division majeure de la société, celle qui fonde toutes les autres, y comprit sans doute la division du travail, c’est la nouvelle disposition verticale entre la base et le sommet, c’est la grande coupure politique entre détenteurs de la force, qu’elle soit guerrière ou religieuse, et assujettis à cette force. La relation politique de pouvoir précède et fonde la relation économique d’exploitation. Avant d’être économique, l’aliénation est politique, le pouvoir est avant le travail, l’économique est une dérive du politique, l’émergence de l’État détermine l’apparition des classes.

Les bases étant posées, il me semble que nous pouvons maintenant suivre Clastres dans l'analyse de ce changement radical. Je vous propose d'aborder ce point dans une troisième partie dans laquelle je traiterai à la fois la question de la naissance de l'État et celle de ses origines selon les hypothèses avancées par Clatres.

descriptionPierre Clastres et la naissance de l’État - Page 3 EmptyRe: Pierre Clastres et la naissance de l’État

more_horiz
kercoz a écrit:
Juste une remarque :
Le lien que fait P. Clastres entre le morcellement et la guerre me semble hypothétique. La guerre, comme la violence physique n'est qu'une des formes de l'agressivité. Si l'on établit une analogie, ou même une homologie, entre les interactions et leurs processus inhibiteurs qui existent entre les individus d'un groupe, avec les interactions entre groupes, on peut envisager qu'il peut exister aussi un processus inhibiteur de cette agressivité capable de la réguler sans que la violence soit posée comme systématique. C'est une position structuraliste qui utiliserait un modèle fractal par ailleurs en usage dans la plupart des systèmes vivants

Bien sûr que Clastres propose ici une hypothèse. Difficile d’être catégorique dans ce type d’analyse, une démonstration formelle a peu de chance d’aboutir. Par contre, cette hypothèse me semble plus solide que celles que vous mettez en avant ici et j’ai déjà indiqué dans mon précédent message que Clastres réfute tant l’hypothèse naturaliste (agressivité naturelle) que structuraliste (discours échangiste). Par ailleurs, attention, vous regroupez ici ces deux hypothèses alors qu’elles sont totalement différentes. Si vous souhaitez regarder plus avant ces éléments, vous pouvez consulter Archéologie de la violence qui est disponible dans un petit volume séparé (70 pages environ).

Un simple fait devrait vous montrer que cette hypothèse d’un simple débordement d’agressivité n’est pas plausible : la guerre est un phénomène social quasi total dans ces sociétés. La violence est, de fait constaté, systématique. Comme indiqué ci-dessus, les rares exceptions connues devraient être intéressantes à analyser, mais le phénomène est trop universel et présente des composantes sociales trop fortes pour n’être que cela. L’agressivité au sein du groupe est gérée assez facilement, il ne serait pas plus difficile de la gérer aussi efficacement entre les groupes si c’était là l’objectif. Pour ce qui est de la comparaison avec d’autres systèmes vivants, vous connaissez mes réticences à ce type d’amalgame (le piège réductionniste n’est jamais loin).

kercoz a écrit:
Pour rester dans l'imagerie mathématique, une société morcelée, donc, sans état, peut être posée comme un modèle originel "naturel".

Il n’y a pas de raison pour qu’elle soir considérée comme plus (ou moins) naturelle qu’une société à État. Ce sont tout simplement deux modes d’organisation sociale radicalement différents.

kercoz a écrit:
Dans son livre "Claude LEVI-STRAUSS" , Marcel HENAFF (les dossiers belfond/pp 246), développe cette thèse. L. Strauss critique l'histoire purement événementielle. Il critique la position qui consisterait à considérer les sociétés dites "primitives", comme une image de notre passé, comme en attente d'historicité. Ce serait la dimension historique qui devrait leur conférer le sens qui leur manque. ""Songeons aux pages condescendantes de Hegel sur le "continent noir""".
» »L’approche structurale répond : il y a une autre intelligibilité possible de ces sociétés... le sens est tout entier dans cet ensemble synchronique, précisément parce que cet ensemble fonctionne en vue de sa propre permanence. Les événements de la diachronie sont constamment rapportés à ce référent stable et annulés en lui. Le changement n'est pas pensable parce que les institution mêmes sont ordonnées à son rejet. On n'est donc pas simplement dans un défaut d'histoire ; on est dans une logique ou la possibilité même de l'histoire (comme processus cumulatif) est écartée.

Oui, encore une fois, ce sont deux modes d’organisation sociale radicalement différents. L’aspect historique ne peut fonctionner dans la société sans État, car les règles doivent être définies en dehors de la société elle-même. La société sans État n’est certainement pas une société en attente de l’État, mais au contraire, comme le dit Clastres, une société contre l’État. J’ai déjà indiqué tout ceci dans mes messages précédents.

Là où Clastres s’écarte de Lévi-Strauss, c’est qu’il conteste le discours échangiste qui pose la guerre comme échange raté. Il montre en effet que la société est de toute façon contre l’échange et que ce dernier n’est toléré qu’en tant que moyen de lier des alliances pour la guerre. Contrairement à ce que propose Lévi-Strauss, pour Clastres la guerre est première et l’échange second.
privacy_tip Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum