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Corriger les idées reçues ?

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Geisterwelt
Thrasymaque
jem
Vangelis
JimmyB
Euterpe
Georges Réveillac
11 participants

descriptionCorriger les idées reçues ? - Page 6 EmptyRe: Corriger les idées reçues ?

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Thrasymaque a écrit:
Kthun a écrit:
Georges Réveillac, ne seriez-vous pas influencé, dans le cadre de votre démarche, par ce que l'on appelle le "néo-conservatisme" ?

Qu'est-ce qui vous fait penser ça ? (question sérieuse)

Évidemment, ses propositions ne correspondent pas exactement au "néo-conservatisme". Néanmoins, on trouve un certain nombre de caractéristiques communes entre ce mouvement et Georges Réveillac. D'une part, à l'origine, les néo-conservateurs se recrutent parmi les anciens trotskistes (donc l'extrême-gauche) comme Irving Kristol. D'autre part, Georges Réveillac fait dire à Sartre, en se plaçant d'un point de vue géopolitique, que "l'enfer c'est les autres". On en tire logiquement les conséquences suivantes : on est d'emblée dans une conception agonistique des rapports entre États-nations. L'autre représente un danger en puissance dans la mesure où il ne nous ressemble pas (sous-entendu qu'il ne respecte pas ouvertement les principes de la démocratie libérale des pays occidentaux). Ce qui peut constituer une justification de l'interventionnisme extérieur (c'est-à-dire exporter les principes de la démocratie libérale par la force).

Il me semble, au fond, que l'objectif proposé par Georges Réveillac est indéfini (on ne sait pas à quoi ça correspond), intangible. Il préconise certes, dans le cadre d'une gouvernance mondiale, un "État transnational". Or, on ne voit pas, là encore, à quoi ça pourrait correspondre dans les faits. Si ce n'est réduire la part de l’État dans chaque société (ce qui n'est pas l'effet voulu initialement) ! En effet, si il ne s'agit pas d'un empire, alors, comme l'a montré Hayek, l'internationalisme prôné par tel régime communiste ne s'accompagne pas d'une mise en application : le régime tend à privilégier l'échelle nationale étant donné qu'il est difficile de gouverner plusieurs sociétés à la fois (autrement dit, le socialisme peut mener au nationalisme). Par conséquent, une gouvernance mondiale paraît, de ce point de vue, difficilement imaginable.

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Euterpe a écrit:
J'en profite pour vous signaler, Georges Réveillac, que vous n'avez toujours pas répondu à mes questions. Si c'est volontaire, merci de le préciser et de l'expliquer.

Je n'ai pas répondu à vos questions faute de temps. Je ne veux faire de réponse sans l'avoir mûrement travaillée. Éventuellement, je fais des recherches sur internet ou dans ma bibliothèque pour ne citer que des faits avérés, dans la mesure de mes limites, bien sûr. Je n'ai pas encore eu le temps de faire cela pour vos deux batteries de questions. Je n'y arriverai pas, d'ailleurs. Je devrai faire un choix, et je ne sais quand, car mes enfants et leurs familles arrivent bientôt.

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Kthun a écrit:
D'autre part, Georges Réveillac fait dire à Sartre, en se plaçant d'un point de vue géopolitique, que "l'enfer c'est les autres". On en tire logiquement les conséquences suivantes : on est d'emblée dans une conception agonistique des rapports entre États-nations. L'autre représente un danger en puissance dans la mesure où il ne nous ressemble pas (sous-entendu qu'il ne respecte pas ouvertement les principes de la démocratie libérale des pays occidentaux). Ce qui peut constituer une justification de l'interventionnisme extérieur (c'est-à-dire exporter les principes de la démocratie libérale par la force).

Je suis allé chercher ceci dans Wikipedia.
« « L'enfer c'est les autres » a été toujours mal compris. On a cru que je voulais dire par là que nos rapports avec les autres étaient toujours empoisonnés, que c'était toujours des rapports infernaux. Or, c'est tout autre chose que je veux dire. Je veux dire que si les rapports avec autrui sont tordus, viciés, alors l'autre ne peut être que l'enfer. Pourquoi ? Parce que les autres sont, au fond, ce qu'il y a de plus important en nous-mêmes, pour notre propre connaissance de nous-mêmes. Quand nous pensons sur nous, quand nous essayons de nous connaître, au fond nous usons des connaissances que les autres ont déjà sur nous, nous nous jugeons avec les moyens que les autres ont, nous ont donné, de nous juger. Quoi que je dise sur moi, toujours le jugement d'autrui entre dedans. Quoi que je sente de moi, le jugement d'autrui entre dedans. Ce qui veut dire que, si mes rapports sont mauvais, je me mets dans la totale dépendance d'autrui et alors, en effet, je suis en enfer. Et il existe une quantité de gens dans le monde qui sont en enfer parce qu'ils dépendent trop du jugement d'autrui. Mais cela ne veut nullement dire qu'on ne puisse avoir d'autres rapports avec les autres, ça marque simplement l'importance capitale de tous les autres pour chacun de nous. »
— Sartre, Commentaire sur le CD Huis Clos, 1964.

Et je ne me reconnais pas dans ce que vous dites de moi. Cependant, je n'irai pas jusqu'à dire que vous êtes mon enfer.

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Georges Réveillac a écrit:
Kthun a écrit:
D'autre part, Georges Réveillac fait dire à Sartre, en se plaçant d'un point de vue géopolitique, que "l'enfer c'est les autres". On en tire logiquement les conséquences suivantes : on est d'emblée dans une conception agonistique des rapports entre États-nations. L'autre représente un danger en puissance dans la mesure où il ne nous ressemble pas (sous-entendu qu'il ne respecte pas ouvertement les principes de la démocratie libérale des pays occidentaux). Ce qui peut constituer une justification de l'interventionnisme extérieur (c'est-à-dire exporter les principes de la démocratie libérale par la force).

Je suis allé chercher ceci dans Wikipedia.
« « L'enfer c'est les autres » a été toujours mal compris. On a cru que je voulais dire par là que nos rapports avec les autres étaient toujours empoisonnés, que c'était toujours des rapports infernaux. Or, c'est tout autre chose que je veux dire. Je veux dire que si les rapports avec autrui sont tordus, viciés, alors l'autre ne peut être que l'enfer. Pourquoi ? Parce que les autres sont, au fond, ce qu'il y a de plus important en nous-mêmes, pour notre propre connaissance de nous-mêmes. Quand nous pensons sur nous, quand nous essayons de nous connaître, au fond nous usons des connaissances que les autres ont déjà sur nous, nous nous jugeons avec les moyens que les autres ont, nous ont donné, de nous juger. Quoi que je dise sur moi, toujours le jugement d'autrui entre dedans. Quoi que je sente de moi, le jugement d'autrui entre dedans. Ce qui veut dire que, si mes rapports sont mauvais, je me mets dans la totale dépendance d'autrui et alors, en effet, je suis en enfer. Et il existe une quantité de gens dans le monde qui sont en enfer parce qu'ils dépendent trop du jugement d'autrui. Mais cela ne veut nullement dire qu'on ne puisse avoir d'autres rapports avec les autres, ça marque simplement l'importance capitale de tous les autres pour chacun de nous. »
— Sartre, Commentaire sur le CD Huis Clos, 1964

Et je ne me reconnais pas dans ce que vous dites de moi. Cependant, je n'irai pas jusqu'à dire que vous êtes mon enfer.

Je n'ai jamais dit le contraire :
Kthun a écrit:
D'autre part, Georges Réveillac fait dire à Sartre, en se plaçant d'un point de vue géopolitique, que "l'enfer c'est les autres".

Il est question, dans ce fil, de rapports entre États-nations et non entre individus.
A l'aune de cette échelle de grandeur, je ne peux être votre "enfer" puisque je suis un individu (comme vous) et non un État.

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Euterpe a écrit:
Georges Réveillac a écrit:
Mais si je m’avisais de toutes les remettre en cause, je serais paralysé. Il nous faut donc faire avec.
Pourquoi paralysé ? Les moments de remise en cause totale qui se sont produits dans l'histoire n'ont pas provoqué de "paralysie", mais des crises et donc des réorientations historiques.

Georges Réveillac a écrit:
Quand les hommes cherchent ensemble des moyens d’assurer au mieux leur existence, s’ils se montrent capables de remettre en cause les idées reçues les plus suspectes de conduire au fossé, et parmi celles-là, en premier lieu les dogmes, ils augmenteront leur chance d’avancer vers une juste voie.
Deux remarques. D'abord, si "assurer au mieux son existence" devait être l'objectif principal de l'humanité, le jeu n'en vaudrait pas la chandelle. Du moins cela ne peut pas, cela ne doit pas être un "idéal", un "but". Autant se proposer de faire une bonne partie de tennis. Ça vaut mieux. Aucune des civilisations que l'histoire a jugé dignes d'elle ne s'est donné pour tâche essentielle, vitale, d'assurer son existence, même quand ça avait l'air d'être le motif principal de ses actions. Ensuite, vous mentionnez une "voie juste" sans prendre la peine d'expliciter ce qu'il faudrait entendre par là. La lettre de ce que vous écrivez implique de considérer que cette "voie juste" n'est guère plus que le moyen ou l'ensemble des moyens à mettre en œuvre pour "assurer notre existence". Nous sommes loin de la philosophie. Pour le reste, ça manque de poésie, de noblesse, de bien des choses qui justifient d'accorder une quelconque consistance à ce qu'on appelle "humanité". Pour espérer savoir ce que pourrait être une "voie juste", il faudrait déjà savoir à quoi on croit, savoir ce qui nous anime, nous fait vivre, ce à quoi on tient, ce par quoi nous sommes tenus. Nos croyances, en somme. Autrement dit, ce qui nous fait vivre. Or, ce qui nous fait vivre, ce ne sont pas les "moyens d'assurer au mieux notre existence".

Georges Réveillac a écrit:
Un bon moyen, parmi d’autres, de tester la validité d’une idée reçue, c’est de retracer son histoire, de refaire sa genèse. Alors, on peut s’apercevoir que les raisons qui ont poussé certains hommes à l’adopter en leur temps n’existent plus. Ainsi, le « Croissez et Multipliez » de la Bible, fut initié en un temps où les groupes humains étaient encore à la limite de la survie ; d’ailleurs, plusieurs espèces d’hommes avaient déjà disparu, telles l’Homme de Neandertal. Mais à notre époque, c’est la surpopulation qui menace notre existence.

Alors ?

De plus, cette démarche peut entraîner une catharsis :
La prise de conscience historique réalise une véritable catharsis, une libération de notre inconscient sociologique un peu analogue à celle que sur le plan psychologique cherche à obtenir la psychanalyse.

H.-I. MARROU, De la Connaissance hist., 1954, p. 273.
Cette démarche sera probablement exceptionnelle. Plus ordinairement, il est toujours possible d’examiner l’idée reçue suspecte à la lueur de la raison.

En lançant cette discussion, j’avais en tête l’inefficacité remarquable des débats censés trouver des remèdes aux maux de la planète. Et si l’on pouvait faire mieux ?
Justement, la question a déjà été étudiée, par Ortega y Gasset. Il s'agit de ce qu'il appelle les crises historiques (toute théorie du changement, en sociologie, devrait puiser chez Ortega...). Que vit l'homme qui vit une crise historique ?
la sensation de se trouver sur la ligne de partage de deux formes de vie, de deux mondes, de deux époques. Et comme la nouvelle forme de vie n’a pas encore germé, qu’elle n’est pas encore ce qu’elle va être, nous ne pouvons faire la lumière sur elle, sur notre futur, qu’en retournant la tête vers la vieille forme de la vie, vers ce que nous venons d’abandonner. C’est précisément parce que nous la voyons achevée que nous la voyons avec le maximum de clarté. […]. La vie, disais-je, est une opération qui se fait vers l’avant. Nous vivons originellement vers le futur, projetés vers lui. Mais le futur est ce qu’il y a d’essentiellement problématique, nous ne pouvons prendre pied en lui, il n’a pas de figure fixe, de profil déterminé. Comment en aurait-il, s’il n’est pas encore ? Le futur est toujours plural, il consiste en ce qui peut se produire. Et il peut arriver bien des choses diverses, contradictoires même. De là vient la condition paradoxale, essentielle à notre vie : l’homme n’a pas d’autre moyen de s’orienter dans le futur que de se rendre compte de ce qu’a été le passé, dont la figure, elle, est inéquivoque, fixe et immuable. […]. Le passé est le seul arsenal où nous trouvions les moyens de rendre notre futur effectif.

Ortega y Gasset, Le schéma des crises, in Idées et croyances, Stock, Paris, 1945, p. 166.
Il y a cependant un certain type d’événements qui empêche de puiser à la source du passé pour trouver les moyens de notre futur : la révolution. En effet, elle consiste à décréter un changement dans le cours même de l’histoire, se substituant à elle pour instituer un commencement ou un recommencement, ce qui implique de détruire tout ce qui la précède. Or, nous ne sommes pas sortis de la révolution de 1789 (l'Occident est en crise depuis plus de deux siècles - je renvoie aux œuvres d'Ortega, mais on peut lire Martin Malia aussi, outre Ellul et Castoriadis - je n'ai pas le temps de développer suffisamment). Notre crise possède une double caractéristique qui laisse penser que nous n’avons pas les moyens d’en sortir. D’abord, la place que nous accordons à la culture historique. D’un côté, l’histoire a une grande importance, mais la façon même dont nous nous intéressons à elle fait que nous la regardons comme quelque chose de mort ; de l’autre, nous manquons de culture historique :
il est fort possible que l’une des causes qui rendent si grave la désorientation de l’homme actuel soit que, durant les quatre dernières générations, l’homme moyen, qui sait tant de choses, n’a rien su en fait d’histoire. Bien des fois je l’ai fait remarquer : le type de l’homme qui, au XVIIe ou au XVIIIe siècle correspondait à ce que nous appelons aujourd’hui l’homme moyen, connaissait beaucoup mieux l’histoire que nous. Il savait du moins l’histoire grecque et romaine, et ces deux passés servaient de fond à son actualité, lui donnaient une perspective. Aujourd’hui, l’homme moyen se trouve par son ignorance historique à peu près au niveau du primitif, du premier homme, et de là vient, entre autres causes, qu’en effet, à l’intérieur de sa vieille âme super-civilisée, jaillissent brusquement des modes inattendus de sauvagerie et de barbarie.

Op. cit. p. 189.
Nos connaissances historiques, pour être bien plus perfectionnées, nous ne les mobilisons pas, dans notre vie, pour résoudre les problèmes que nous affrontons. Car nos problèmes prennent leur source dans quelque chose qui semble abolir le passé, le rendre superflu, au mieux une curiosité pour intellectuels. Le passé est forcément moins bien : nous croyons encore au progrès. Mais quel progrès ? Pas un progrès moral : le seul progrès technique. Et il me semble que c'est de cela dont vous parlez à travers les moyens d'assurer nos moyens d'existence... (Encore faudrait-il mobiliser les deux questions de l'égalité et de la culture...)
Nous sommes en train de sortir de l’âge moderne (vivre de la raison - dogme actuel), pour entrer dans un autre âge : la raison cartésienne ne nous convient plus ; elle ne répond pas correctement aux problèmes qui sont les nôtres, car nous vivons des circonstances étrangères aux circonstances qui ont vu naître la raison cartésienne. Mais nous n’en finissons pas de sortir de l’âge moderne. Nous sommes comme bloqués dans une crise qui perdure. Pourquoi ne sommes-nous pas encore parvenus à inventer notre monde, c’est-à-dire « l’ensemble des solutions que l’homme découvre en face des problèmes que lui pose sa circonstance » (Ortega) ? Notre circonstance n’est pas la même que celle de l’homme moderne, mais nous nous obstinons à répondre aux problèmes qu’elle nous pose avec les solutions que l’homme moderne créa pour résoudre les problèmes que lui posait sa circonstance.
Nous ne savons pas ce qui nous arrive, mais c’est là précisément ce qui nous arrive : ne pas savoir ce qui nous arrive. L’homme d’aujourd’hui commence à se trouver désorienté par rapport à lui-même, dépaysé, jeté dans une circonstance nouvelle comme dans une terre inconnue. Telle est toujours la sensation vitale qui s’empare de lui dans les crises historiques.

Op. cit. p. 186.
D'où l'importance de regarder du côté de la "culture" et de l'art depuis au moins la fin du XIXe siècle. Or, que révèle l’art moderne depuis la fin du XIXe siècle ? Reprenons Ortega : l’homme moyen actuel, donc, serait au niveau du primitif, du premier homme. Que veut-il dire au juste ? Pour bien le comprendre, il faut reprendre son concept de crise historique. « Il se réfère à ce qui dans la vie humaine est changement. La crise est un changement historique particulier. » Il ne s’agit pas seulement d’un changement dans le monde, mais d’un changement du monde lui-même. La crise est une forme exacerbée du changement historique normal, qui implique une continuité. La crise est une rupture, une mutation :

il y a crise historique lorsque le changement de monde qui se produit consiste en ceci qu’au monde ou au système de convictions de la génération antérieure succède un état vital dans lequel l’homme demeure sans ces convictions, et pour autant, sans monde. L’homme en revient à ne plus savoir que faire, parce qu’il en revient, vraiment, à ne plus savoir que penser sur le monde. Ainsi le changement au superlatif devient une crise et revêt le caractère d’une catastrophe. Le changement du monde a consisté en ce que le monde dans lequel on vivait s’est effondré, et en cela seulement. C’est un changement qui commence par être négatif, critique. On ne sait plus que penser, on sait ou l’on croit savoir seulement ceci, que les idées et les normes traditionnelles sont fausses, inadmissibles. On ressent un mépris profond pour tout ou presque tout ce que l’on croyait hier, mais la vérité c’est qu’on n’a pas encore de croyances nouvelles et positives à substituer aux traditionnelles. Comme ce système de convictions ou ce monde était le plan qui permettait à l’homme de cheminer avec une certaine sécurité parmi les choses et qu’à cette heure il manque de plan, l’homme se sent de nouveau perdu, déconcerté, sans orientation. Il se jette de ci de là, sans ordre et sans se concerter, il va d’un côté à l’autre sans que ses efforts soient soutenus par une pleine conviction : il feint seulement d’être convaincu. Et je tiens à vous faire souligner ce que je viens de dire. Dans les époques de crise les positions fausses ou feintes sont fréquentes. Des générations entières se falsifient elles-mêmes, je veux dire qu’elles s’entichent de styles artistiques, de doctrines, de mouvements politiques sans sincérité, qui remplissent le vide laissé par les convictions authentiques.

Op. cit. pp. 147-148.
L’homme de la crise, donc, ne forge pas ses propres croyances, mais les emprunte à ses prédécesseurs sans y croire. Pris par le doute, il réagit d’abord en feignant d’y croire encore, basculant dans le primitivisme dont parle Ortega, car cette feinte n’est pas durable, puisque les croyances ne répondent pas aux problèmes de l’homme de la crise. Quand la feinte ne fonctionne plus, il ne reste plus rien. « L’homme primitif est un homme socialisé, sans individualité. » La socialisation de l’homme est son aliénation. Il doit donc reprendre contact avec lui-même.
Il ne lui reste donc plus que de s’attaquer à cette culture, de la secouer, de s’en dépouiller, de s’en retirer, pour se mettre de nouveau devant l’univers dans sa chair vive, et à vivre de nouveau de vérité. De là viennent ces périodes de “retour à la nature”, c’est-à-dire à ce qu’il y a en l’homme d’autochtone, en face de ce qu’il y a en lui de cultivé et contre cela. Par exemple la Renaissance, par exemple Rousseau et le romantisme et… toute notre époque.

Op. cit. p. 165.
L’homme de la crise se livre volontiers au mépris de la culture, à l’insolence anti-culturelle. Or, si nous admettons que l’homme moderne est en train de disparaître et qu’essaie d’émerger à sa place un type d’homme nouveau, qui n’y parvient pas, et sachant que l’homme moderne est le rationaliste, alors on peut commencer à comprendre que « bien des hommes d’aujourd’hui veulent secouer cette obligation de raisonner, qu’ils renoncent, avec un dédain agressif, à avoir raison ». L’homme de la crise se comporte comme un premier homme. Et nous sommes encore loin du compte, avec un être à la fois hypersocialisé mais sans individualité. Remettre en cause tout et n'importe quoi, il sait faire. Mais quant à réinventer de nouvelles croyances (de nouvelles erreurs historiques), c'est ce dont il s'est montré, pour lors, incapable, du moins ne semble-t-il pas désireux de le faire. Ainsi, ce que dit Marrou n'est vrai que pour ceux qui ont une histoire, autrement dit qui vivent encore de l'histoire, ceux que le passé fait vivre.

Vite avant que les enfants arrivent.
J’ai eu tort d’employer l’expression « idées reçues ». On entend par là, le plus souvent, des idées simplistes généralement fausses. J’employais cette expression littéralement, je voulais parler des idées apprises depuis la naissance jusqu’à maintenant. Je pensais même à tous les acquis, non seulement dans le domaine des idées et du langage, mais aussi dans l’éducation des sens et de la motricité.
Le titre de ce débat, « Corriger les idées reçues ? », n’est donc pas approprié. Un meilleur titre serait : « Peut-on rendre plus féconds les débats internationaux sur l’avenir de l’humanité ? ». Est-il encore possible de faire cette correction ?
Vous pensez, Euterpe, que l’existence ne peut pas être une valeur. Je suis d’accord : elle ne peut pas être une valeur car elle est la source de toutes les valeurs. Je m’explique.
Je vois l’homme animé par un puissant besoin d’existence, que d’autres désignent par « élan vital », ou « énergie vitale », ou un autre synonyme.
Ce besoin a déjà créé tout au long de l’histoire de multiples réalisations portées par toutes les cultures du monde. Cette existence-là, celle qui est déjà réalisée, n’est pas un mystère. Mais celle que nous allons inventer, à partir d’éléments nouveaux ou simplement à partir de notre insatisfaction, celle-là reste un mystère aussi longtemps qu’elle n’est pas réalisée.
Prenons l’ordinateur et internet, par exemple. Il existe quelques personnes qui ne touchent ni à l’un, ni à l’autre. Il y a le plus grand nombre qui a vu l’intérêt d’utiliser ces outils nouveaux pour pratiquer, de manière plus efficace, des activités qu’ils connaissaient déjà : écrire, envoyer des lettres, faire des recherches sur le web plutôt que dans les bibliothèques, acheter en ligne… Enfin, il y a ceux qui utilisent ces nouveaux outils pour inventer des activités nouvelles, celles que l’on ne pouvait prévoir : mobiliser des militants en quelques clics, se construire un réseau d’amis sur Facebook, faire je ne sais quoi sur Twitter, construire des images virtuelles.. Et nous ne sommes sûrement pas au bout des innovations les plus surprenantes.
Quand nous rendons la société responsable de la médiocrité de notre existence, il nous faut dialoguer dans l’espoir d’une amélioration. Si ce mouvement prend de l’ampleur, il pourra déboucher sur la mise en cause de certaines de nos valeurs et leur remplacement par de nouvelles. Mais dans tous les cas, même celui d’une révolution, la part des acquis restera énormément plus élevée que celle des nouveautés. Quelles que soit leur inimitié, il y a plus de ressemblances entre un Japonais et un Chinois qui partagent un fond commun culturel, qu’entre un communiste cubain et un communiste chinois.
Oui, je crois que ce qui nous fait vivre, c’est le besoin d’exister. Les valeurs n’en sont que les productions, plus ou moins adaptables au fur et à mesure que les moyens d’existence évoluent.
Les pensées d’Ortega, telles que vous les rapportez dans les citations, me conviennent, en particulier celle-ci : "Telle est toujours la sensation vitale qui s’empare de lui dans les crises historiques".
Mais je n’y trouve pas l’outil qui permettrait probablement de sortir de l’impasse : comprendre l’histoire pour mieux connaître l’homme et l’aider à construire le monde dont il rêve, monde à portée de sa main dont il n’est séparé que par les insuffisances de sa pensée. En effet, si nous considérons la terre comme un domaine, nous avons tous les éléments matériels et techniques pour en faire le paradis de la mythologie chrétienne. Pourquoi n’y parvenons-nous pas, nous qui sommes si intelligents ?
Depuis qu’il a essayé d’asseoir son existence sur la raison plutôt que sur la religion, l’homme a échoué dans son interprétation de l’histoire. D’une manière très grossière, on peut voir ainsi cette aventure.
Avec Rousseau, nombre de penseurs du 18ème croyaient que l’homme était naturellement bon. S’il était devenu mauvais, c’était parce que la société l’avait corrompu. Or, l’homme n’est ni naturellement bon, ni naturellement mauvais. Il reste pourtant quelque chose de cette erreur dans les idéologies de gauche.
A la suite de John Locke, Condorcet, et des idéologues français, on a essayé d’établir une science de l’esprit humain laquelle devait déboucher sur une science de la politique (Création en France de l’Institut des Sciences Morales et Politiques). De fil en aiguille, cela a conduit Karl Marx et Auguste Comte à essayer d’expliquer scientifiquement l’histoire. L’idéologie élaborée par Auguste Comte, l’Église Positiviste, a fait long feu. Les idéologies communistes appuyées sur le marxisme ont conduit aux échecs que vous connaissez. Leur grosse erreur était d’appeler science ce qui ne l’était pas. Outre cela, Comte se trompait en pensant que les hommes avaient besoin de cérémonies religieuses. Quant à Marx, il pensait que l’histoire se résumait à la lutte des classes ; dans la société communiste, les classes sociales étant abolies, ce serait la fin de l’histoire et le paradis sur terre.
Parmi ces échecs, ceux des partis communistes ont été particulièrement catastrophiques ; pensez au Grand Bond en Avant de Mao qui a fait quelques 30 millions de morts. Chat échaudé craint l’eau froide : des penseurs tels Albert Camus (« L’histoire est absurde ») ont cru que l’Histoire ne pouvait être une science et qu’il ne fallait plus tenter d’établir des règles politiques sur cette base. En ce moment, la démarche qui est la mienne et qui consiste a essayer malgré tout d’expliquer l’histoire, un peu à la manière dont Darwin explique la vie, cette voie maudite est taboue.
Eh bien, en me laissant guider par le modèle que j’ai élaboré pour expliquer autant que possible l’histoire, j’arrive aux constats simples que j’ai soumis à votre réflexion dans 2 débats :
- notre existence est mondiale alors que nos gouvernements ne sont que nationaux ; la pollution chinoise du 21ème siècle empoisonne mon air et modifie mon climat.
- dans les débats, les interlocuteurs sont prisonniers de convictions issues de l’histoire et dont ils ont oublié l’origine ; à partir de ce constat, on pourrait déjà trouver quelques moyens pour faciliter l’entente entre les nations.
En bref, ma "Structure de l’Existence Humaine" conduit vers des propositions de solutions aux crises. En les exploitant, nous pourrons peut-être améliorer nos conditions d’existence et inventer un monde meilleur.
Je ne peux répondre à tout. C’est un peu bâclé. Veuillez m’en excuser : ma famille est prioritaire.
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