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Crise économique, crise démocratique ?

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baptistecanazzi
Georges Réveillac
etticeticettac
The Laughing Man
8 participants

descriptionCrise économique, crise démocratique ? - Page 5 EmptyRe: Crise économique, crise démocratique ?

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NOU-JE a écrit:
Le travail comme humanisation, et même l'humanisation du travail


Je ne comprends pas. Vous voulez dire que le travail viendrait humaniser l'homme ? Mais le travail est lui-même humain.

C'est exactement la même chose. Or vous en oubliez une, essentielle, alors même que vous semblez vouloir indiquer qu'il ne faut pas l'oublier. Je vais le dire selon une autre terminologie, et en faisant un détour en guise de rappel.

Le travail est un procès, un processus, une activité de transformation. Il transforme tout autant celui qui le réalise que ce sur quoi il intervient. Il y a coïncidence entre homme et travail. Si le travail est processus de transformation, l'homme est lui-même un processus de transformation. Bien. Le travail, en tant que transformation de l'objet travaillé et de l'homme qui travaille, humanise le monde et humanise l'homme. L'homme devient homme en travaillant. Tant qu'il ne travaille pas, il n'est pas un homme. En termes hégéliens (et vous ne comprendrez rien à Marx si vous ne comprenez rien à Hegel - et à Aristote, qui n'est pas réductible à la chrématistique, qui ne consiste pas en une réunion de traders -, c'est pourquoi vous devriez vous montrer beaucoup plus prudent en brandissant la citation rebattue sur le monde qui mène les idées...), le travail est central, c'est le nœud de la dialectique, parce qu'il est à la fois négation et affirmation. Il est un moment, il est le moment de la réalisation de l'homme par l'homme. Moment, en allemand, signifie moteur, mouvement, ce qui met en mouvement. On voit que ce que d'aucuns appellent "idéalisme" chez Hegel mériterait un peu plus de patience dans la lecture de son œuvre, et il faut se méfier de certaines boutades de Marx, adressées aux hégéliens plutôt qu'à Hegel.

Maintenant, se demande Marx, comment se fait-il que le travail soit aliénant (la mauvaise aliénation) ? Il regarde du côté des conditions de travail. Il conserve la dialectique de Hegel (Marx est un penseur dialectique de part en part), mais il court-circuite le fameux cercle (vicieux) du "réel est rationnel" et du "rationnel est réel" par un coup de génie : le matérialisme. On obtient le matérialisme dialectique et plus précisément historique, et on est libéré du hégélianisme tout en conservant l'histoire comme processus de transformation du monde avec, comme moteur, les rapports sociaux, dont le centre de gravité est le travail, qui permet de distinguer la ligne de démarcation entre les deux principales classes sociales, selon qu'elles sont propriétaires ou pas du capital et donc aussi et nécessairement des moyens de production. La classe non propriétaire est aliénée, prolétarisée : déshumanisée. Quelque chose cloche. Marx est le premier à voir qu'il faut humaniser le travail. Oui, le travail c'est l'homme, oui le travail humanise l'homme, en théorie. Marx valorise le travail comme le faisait déjà Hegel. Mais il dispose d'un avantage dont Hegel ne disposait pas, et dont on ne saurait lui imputer la faute : Marx vit en direct live la seconde révolution industrielle, la vraie, en Angleterre, où la question de la durée du temps de travail journalier est pressante. De Marx à Blum, pour faire très court, il est question d'humaniser le travail, i. e. les conditions de travail. Au total, si le travail est un processus d'humanisation, les nouvelles conditions de travail impliquées par la révolution industrielle imposent de reconsidérer ce processus, en prenant conscience que le travail n'est pas nécessairement un processus d'humanisation, qu'il peut dévoyer les hommes.

Maintenant, sortons un peu du monde moderne, qui n'est pas à lui seul la vérité ultime de l'humanité ou de l'histoire. Vous ne tenez aucun compte de certaines réalités impérieuses jusqu'au XVIIIe siècle et même jusqu'au XIXe dans certains pays de l'Europe, et que Marx lui-même a négligées, trop occupé de son critère lié à la propriété du capital. Jusqu'à Hegel et Marx, le travail est une valeur négative. La noblesse (d'épée) ne travaille pas ; travailler est le fait des classes "viles et abjectes", comme on disait encore sous l'ancien régime. Le Tiers-état nous semble à nous un fouillis social indéchiffrable parce que nous ne comprenons pas que la division des classes sociales puisse se faire autrement que selon le travail, quand, sous l'ancien régime, il n'y a que des ordres et un ordre dont le point commun à tous ses membres, riches et pauvres, est le travail : ce sont tous des travailleurs, bourgeois, artisans, paysans, etc. A partir du XVe siècle, les différences entre certaines catégories du tiers étant de plus en plus marquées, ceux dont le travail est le plus "intellectuel" possible vont progressivement jouir de vagues de promotion. Seules les activités impliquant l'usage des mains ne pourront s'élever socialement. De sorte qu'au XVIIIe siècle, on se retrouve avec 3 ordres institués, mais avec un tiers-état qui n'a rien d'homogène, puisque les plus favorisés sont des aspirants à la noblesse (de robe) et aux offices, tandis que les autres ne sont plus que des travailleurs. Un exemple illustre bien la chose. La noblesse se poudre pour marquer de sa blancheur son oisiveté (entre autres raisons) ; être bronzé au XVIIIe siècle c'est trahir une extraction sociale "vile et abjecte".

On pourrait prendre d'autres exemples. L'hypothèse d'un travail humain est une hypothèse moderne, qui a ses raisons, d'autant plus légitimes que l'enjeu est immense. Pour autant, et en cela je rejoins etticettac, le travail doit être décentré de nos considérations sociales et politiques (du reste il l'est de plus en plus dans les faits, même si ça reste bien discret), parce qu'il correspondra de moins en moins à nos réalités. Observez comme le secteur tertiaire, qui est le secteur dominant, a redistribué les cartes sociales. La productivité, ça compte encore, mais le productivisme est derrière nous. Nous sortons, tout doucement, mais sûrement, de ce paradigme du travail = homme ; de plus en plus de personnes signaleront avec détermination qu'elles s'en contrefichent et que pour elles l'essentiel, leur accomplissement, leur vocation, tout ce qu'on voudra, est ailleurs. La financiarisation abjecte des entreprises achève de nous convaincre pour longtemps que travailler n'a rien d'une sinécure, que la question n'est même plus dans l'exploitation, mais dans le cynisme, ou dans des inégalités si injustifiables qu'aucun sacrifice n'est acceptable. Travailler, aujourd'hui, c'est être pris pour un imbécile, et être sommé de dire qu'on l'est. L'homme est ailleurs.

Dernière édition par Euterpe le Ven 29 Juil 2016 - 12:20, édité 1 fois

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NOU-JE a écrit:
En outre, je suis conscient de l'héritage aristotélicien chez Marx, je sais qu'il a basé sa thèse d'étudiant de philosophie en grande partie sur la philosophie de la potentia (moteur, mouvement, ce qui met en mouvement comme vous dites) chez Aristote, de sa perception du mouvement dans la matière, de l'actuel et du potentiel.
En effet. Il a même beaucoup étudié Épicure et les matérialistes grecs. Mais, non content d'étudier les Grecs, il un a bagage juridique vraiment consistant. Marx, ça ne rigole pas.

NOU-JE a écrit:
Personnellement, je trouve que cette philosophie ressemble à l'intempestif chez Nietzsche, le pensez-vous ?

Lui-même a écrit son œuvre de manière à ne pas la figer.
En tout cas, je suis plus que satisfait, personnellement, de voir que l'époque le rend nécessaire. Il y a vingt ans, on pensait à tort qu'il était bon à ranger dans un placard. On découvrira bien vite que, non seulement on n'en a pas fini avec Marx, mais que les choses sérieuses commencent. Je note, également, que les libéraux sérieux lisaient Marx, dans le temps. On va faire connaissance avec le Marx philosophe et politique, plutôt qu'avec le Marx économiste et historien.

descriptionCrise économique, crise démocratique ? - Page 5 EmptyRe: Crise économique, crise démocratique ?

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Mais ils l'étudiaient surtout parce que des régimes qui se réclamaient de lui existaient, non ? Je peux me tromper, mais Aron par exemple pensait que le vrai Marx était le Marx du Capital qui rejettait le Marx d'avant L'idéologie allemande. Dans les Marxismes imaginaires il se moque de Sartre qui "accepte entièrement la vérité du Capital" (cf. Critique de la raison dialectique) alors que l'histoire et les faits économiques (ça se dit ?) le contredisent. Du coup, si je suis Aron, la lecture de Marx est surtout utile pour comprendre une époque (même si Marx a des idées géniales, comme tous les vrais philosophes). Je lis souvent que Marx est plus actuel que jamais, mais je ne vois pas vraiment en quoi il est plus actuel que Nietzsche ou n'importe qui d'autre.

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Je crois que, sur ce point, Aron est tout autant prisonnier des intellectuels qu'il dénonce, parce que toute l'époque était prisonnière. On lisait Marx en fonction de la réalité économique, comme l'instrument de prévisions, d'attentes, d'espoirs, etc. Bien sûr, l'actualité historique semble invalider certaines thèses de Marx (les plus importantes aux yeux de qui misait sur lui comme aux yeux de qui le combattait). Mais l'engagement de l'homme Marx s'explique beaucoup par l'urgence sociale et économique de son temps. Au point peut-être que lui-même, abusivement, rejeta certaines de ses œuvres. Mais, comme on dit, les œuvres échappent toujours à leurs auteurs, surtout quand elles sont grandes.

Alors, sans conteste, la première impression ne peut pas ne pas être, comme vous dites, que Marx est moins actuel que Nietzsche, lequel observe les mœurs comme des symptômes qu'il faut savoir diagnostiquer, quand Marx a déjà diagnostiqué une maladie de son siècle, et qu'il en est à chercher les solutions. Marx est prospectif, et beaucoup en le lisant ont eu la tentation de saisir ou de provoquer le bon moment historique, celui de la révolution ; tandis que Nietzsche est plutôt prophète, ce qui est une autre manière d'être prospectif. Mais les deux hommes sont historiens, chacun attaché au temps présent.

Une autre différence, c'est que Nietzsche pense l'individu, quand Marx pense les classes sociales. Du coup, là encore, il a l'air d'être moins actuel, parce que les classes sociales ne sont plus exactement les mêmes que de son temps. Mais détachez la figure ouvrière de la pensée de Marx : restent les propriétaires du capital, et ceux qui n'en sont pas les propriétaires (même si la "nature" du capital a changé, ou plutôt même si le capital est affecté à autre chose, en particulier la finance, qui lui permet de s'autoalimenter et de "gonfler" dangereusement (cf. les bulles financières aussi)). D'une manière générale, avec la disparition de la classe moyenne, seul argument du "libéralisme", on assiste à une prolétarisation de toutes les classes, à l'exception des privilégiés. Et si c'est le retour des privilégiés, alors c'est le retour de la révolution. Bien sûr, le travail est moins central aujourd'hui, mais ça rend la question de la propriété du capital d'autant plus urgente à envisager, au moins parce que les écarts gigantesques entre les riches et les pauvres, au cœur de l'Occident, nous ramènent à des réalités qui sont celles des anciens pays en voie de développement. Les inégalités, au fond, les gens les supportent, à condition qu'ils puissent se les expliquer. Quand on voit que rien ne peut expliquer l'enrichissement des uns face à l'appauvrissement des autres, il y a un problème d'autant plus sérieux que nous avons inventé les travailleurs pauvres, nous les Occidentaux, chose que la seule mondialisation ne peut expliquer.

Enfin, son matérialisme est dynamique, et à l'instar d'un Tocqueville, il est très instructif pour des sciences aussi prospectives que le sont les sciences sociales actuelles. Alors, bien sûr, sa pensée de la condition humaine n'a pas le "romantisme", la "noblesse", les élans de contemporains comme Nietzsche. Mais Marx est un guerrier, comme Nietzsche, quoique leurs combats ne soient pas les mêmes. D'un côté, la "science" ; de l'autre, la "poésie" (j'insiste sur les guillemets).

descriptionCrise économique, crise démocratique ? - Page 5 EmptyRe: Crise économique, crise démocratique ?

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Je ne voulais pas renvoyer dos à dos Nietzsche et Marx, j'ai pris Nietzsche au hasard, j'aurais pu prendre Kant. Bon, c'est vrai que je pense que Nietzsche est plus actuel que Kant pour nous, simplement parce que tout le monde est consciemment ou inconsciemment nietzschéen, on a chacun notre petit perspectivisme personnel.

Je comprends ce que vous dites, mais Marx n'est pas le seul à parler des classes et des rapports entre classes. Platon parlait des rapports entre "classes" etc. Pour penser les rapports entre le petit nombre et le grand nombre, entre les privilégiés et ceux qui ne le sont pas, entre les riches et les pauvres en tant que classes, on peut mobiliser Marx, mais aussi beaucoup d'autres... Alors que justement, pour penser la finance, c'est plutôt du Marx économiste (actualisé ?) que du Marx de L'idéologie dont on a besoin, non ? Pour penser les fonds de pension par exemple.

Quand on voit que rien ne peut expliquer l'enrichissement des uns face à l'appauvrissement des autres, il y a un problème d'autant plus sérieux que nous avons inventé les travailleurs pauvres, nous les Occidentaux, chose que la seule mondialisation ne peut expliquer.
Certes. D'ailleurs, pour expliquer ça, je ne connais pas grand-chose mis à part le robespierrisme (les pauvres sont pauvres parce que les riches sont riches et méchants) et la théorie du complot. Et je ne parle même pas des solutions. :|
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