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Libéralisme économique et structures traditionnelles.

3 participants

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Voici un sujet dont on n'interroge jamais les présupposés.

Généralement, on admet comme allant de soi l'idée suivante : depuis le XIXème siècle, les révolutions politiques et économiques (dont le développement du "capitalisme sauvage") ont remis en cause les structures traditionnelles (État, École, Religion, Famille) qui avaient pour fonction de fournir des repères solides ainsi que des valeurs stables aux individus. La conséquence de cette idée est de considérer que la société aurait le "néolibéralisme" comme idéologie dominante, avec la disparition progressive de l'État providence. Il est ainsi fort courant en France d'entendre dire que le marché et le "néolibéralisme" seraient responsables de tous les maux : légitimation des inégalités sociales, sécurité sociale en voie de disparition, développement de l'individualisme forcené, de l'égoïsme, etc.

Or si on examine l'idée, on peut remettre en cause le lien mécanique supposé entre libéralisme économique et effritement des structures traditionnelles. Prenons historiquement la France avec son idéalisme républicain existant depuis la fin du XVIIIème siècle avec l'ambition, sous la Terreur, de voir disparaître la religion (que l'on peut percevoir comme une source d'autorité en tant qu'institution). L'ambition républicaine a permis l'effacement des différences régionales en France, avec la perte de légitimité de certaines langues et coutumes (basques, bretonnes). Bref, on voit nettement, grâce à ces exemples, que ce n'est pas nécessairement la "mondialisation" qui serait la cause de l'effritement des structures traditionnelles mais bien l'État qui aurait une part de responsabilité. Souvenons-nous de Tocqueville qui disait que l'État est le seul lien de l'individu avec la société (étant donné que les associations étaient prohibées), mais que ce même État est éloigné de l'individu qui est donc "atomisé". Prenons un autre exemple (caricatural) avec un citoyen ayant un casier judiciaire vierge issu de la France contemporaine : qu'est-ce qui m'empêche, une fois mes impôts payés, de me comporter comme un "salaud" ? C'est-à-dire en ne respectant rien ni personne, en n'ayant aucune valeur, etc. ? Peut-on vraiment dire que ce comportement a quelque chose à voir avec le développement du marché et les délocalisations ? On peut supposer que ce n'est aucunement la "solidarité" envers mon prochain qui pousse à cotiser pour la sécurité sociale, mais l'espoir de pouvoir en bénéficier, à mon tour, un jour, à moindres frais. Autrement dit, l'État, dans ce cas précis, peut être vu comme le responsable, en partie, de l'effritement des structures traditionnelles. Les libéraux et conservateurs (qui soutiennent la pluralité des sources d'autorité) ne seraient pas en désaccord. On trouvera souvent l'idée, parmi les politiques et autres, qu'il y aurait une disparition de l'autorité de l'école et de la famille, etc. Néanmoins, ces entités n'auraient pas une existence propre, en plus d'une autorité indépendante, non, ce serait l'État qui insufflerait, tel un cœur, l'autorité nécessaire.

Abordons maintenant la nécessité d'avoir un "cadre". Autrement dit, les supermarchés ne poussent pas comme des champignons. Prenons un exemple caricatural : si j'en construis un dans une société "traditionnelle", alors les autochtones ne vont pas se presser pour acheter des articles. Le fait d'acheter un article implique un certain nombre de choses, comme une adhésion "culturelle" à ce système économique. Par conséquent, la cohabitation entre les structures traditionnelles d'un côté et le marché n'est aucunement incompatible. Max Weber dans L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme nous dit que "l'esprit du capitalisme" est apparu aux alentours du 16-17ème siècle grâce au protestantisme qui voyait dans le succès de l'activité économique un indicateur du salut de l'âme. Peu importe que la thèse soit fausse, l'idée à retenir étant d'une part que le capitalisme doit être vu comme un processus (qui n'est donc pas apparu en un claquement de doigts). D'autre part, que la religion et le marché peuvent coexister sans que l'autorité de la religion soit menacée. Clastres, quant à lui, nous montre dans La société contre l'État que des sociétés traditionnelles ont pu exister sans État, ce qui n'empêchait pas l'existence de coutumes, de hiérarchies sociales, etc., constitutives de ces sociétés.

Que pensez-vous de ce sujet crucial dont la réponse n'est pas évidente (contrairement à ce que l'on nous incite à croire) ?

Dernière édition par Kthun le Ven 31 Aoû 2012 - 3:06, édité 1 fois

descriptionLibéralisme économique et structures traditionnelles. EmptyRe: Libéralisme économique et structures traditionnelles.

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J'ai du mal à comprendre ce que vous voulez dire Kthun. Ça me semble bien confus, à cause des nombreux raccourcis que vous faites. Quelques remarques, d'ordre historique notamment, pour essayer d'éclaircir le sujet.

Kthun a écrit:
depuis le XIXème siècle, les révolutions politiques et économiques (dont le développement du "capitalisme sauvage") ont remis en cause les structures traditionnelles (État, École, Religion, Famille) qui avaient pour fonction de fournir des repères solides ainsi que des valeurs stables aux individus.
Au XIXe siècle, l'État n'est pas encore une structure "traditionnelle". Napoléon en est le véritable inventeur, même s'il reprend en les améliorant des idées et des initiatives du Directoire. Historiquement, le capitalisme précède l'État, or celui dont vous parlez est le capitalisme industriel. Quant aux effets de l'évolution économique induite par ce capitalisme sur l'institution scolaire, il faudra attendre la fin du XIXe siècle, au moment où se posera la question de l'enseignement professionnel. Jusque là, et depuis l'invention de l'État, autrement dit de la centralisation, l'École (donc l'État) est surtout un instrument d'unification de la mosaïque des peuples français (on en parlait encore au pluriel au XVIIIe siècle), donc de nationalisation au moyen de la langue (cf. nation vs peuple ; la première est une entité politique et juridique, la deuxième une réalité géographique), et de démocratisation. Vous évoquez l'institution religieuse également. Cela vous suggère de regarder du côté du droit d'association, entre la loi Le Chapelier (1791) ― qui proscrivait les corporations ouvrières ― et la loi Waldeck-Rousseau (1884) ― légalisation des syndicats. Parce qu'avant la légalisation des syndicats, il a bien fallu trouver des moyens de "s'associer", c'est-à-dire aussi de vivre ensemble (cf. la conscience de classe). Sur ce plan, l'institution religieuse a eu un rôle très important, et qui n'est pas sans rapport avec l'anticléricalisme viscéral des communistes (la question fait l'objet de débats chez les historiens).

Kthun a écrit:
La conséquence de cette idée est de considérer que la société aurait le "néolibéralisme" comme idéologie dominante, avec la disparition progressive de l'État providence.
Là vous faites un raccourci périlleux. Comment faites-vous de l'idéologie néolibérale une conséquence de ce qui précède ?

Kthun a écrit:
Il est ainsi fort courant en France d'entendre dire que le marché et le "néolibéralisme" seraient responsables de tous les maux : légitimation des inégalités sociales, sécurité sociale en voie de disparition, développement de l'individualisme forcené, de l'égoïsme, etc.
C'est pourtant bel et bien la passion pour l'égalité qui affole l'activité économique :
Jean Baechler a écrit:
Il est probable que l'idée-force de la société occidentale depuis deux siècles est l'égalité. Or cette passion va inévitablement dans le sens d'une accentuation des activités économiques. Si, au XVIIIe siècle, l'égalité était une revendication vague, simple contestation de l'ordre nobiliaire (...), elle est devenue, avec la Révolution française, exigence politique : volonté de transformer tous les nationaux en citoyens, capables de participer activement à la définition des objectifs du groupe. Inévitablement, cette exigence devait atteindre l'économie. Après les premiers balbutiements, qui faisaient reposer l'inégalité économique sur l'inégalité de la répartition et donc de la propriété, la réflexion économique devait parvenir à cette évidence rétrospective que l'inégalité découle, en dernière analyse, de la rareté. En régime de rareté, la répartition des biens se fait en fonction des rapports de force (dont la détermination est d'ailleurs complexe). A partir de là deux solutions, et deux seulement, sont logiquement possibles :

a) Élimination des rapports de force, c'est-à-dire constitution d'une société sans politique. On débouche ainsi inévitablement sur un système d'autogestion. L'ennui est que les idéologues de l'autogestion semblent oublier que cette issue n'a de sens que si elle supprime la rareté, non par l'abondance absolue, qui est une absurdité, mais par la limitation des besoins. C'est-à-dire qu'elle suppose la construction d'une civilisation et d'un ordre stables, et postule une nature humaine qui se satisferait de l'uniformité des conditions. On reste sceptique, lorsqu'on se souvient que, dans toutes les sociétés connues, une tendance profonde de tout individu est de se distinguer. Il faudrait plus qu'une utopie généreuse pour nous convaincre que la comédie sociale [...] n'est qu'un accident historique et ne s'enracine pas dans les pulsions profondes de l'espèce.

b) Élimination pure et simple de la rareté. C'est le mythe de la société d'abondance dont on nous rebat les oreilles depuis deux décennies. Sans entrer dans le détail de cette joyeuseté idéologique, notons simplement que l'abondance est un concept inconsistant. Il veut indiquer que les biens excèdent les désirs, ce qui est logiquement absurde, car les désirs ne sont pas enracinés dans la nature humaine, mais simplement déterminés par les désirs des autres : ils sont infinis par nature. Même dans l'hypothèse insoutenable que les ressources naturelles sont illimitées, l'état d'abondance est sans cesse repoussé plus loin par le développement concomitant des désirs. Il n'empêche que, pour l'heure, cette idéologie semble dominer et entraîne, par conséquent, le développement constant de la production.
Jean Baechler, Les origines du capitalisme.


Kthun a écrit:
ce n'est pas nécessairement la "mondialisation" qui serait la cause de l'effritement des structures traditionnelles mais bien l'État qui aurait une part de responsabilité. Souvenons-nous de Tocqueville qui disait que l'État est le seul lien de l'individu avec la société (étant donné que les associations étaient prohibées), mais que ce même État est éloigné de l'individu qui est donc "atomisé".
A moins que ce ne soit l'inverse. L'atomisation de la société a fait le lit de l'État :
Pierre Paul Royer-Collard a écrit:
Nous avons vu la vieille société périr, et avec elle cette foule d'institutions domestiques et de magistratures indépendantes qu'elle portait dans son sein, faisceaux puissants des droits privés, vraies républiques dans la monarchie. Ces institutions, ces magistratures ne partageaient pas, il est vrai, la souveraineté ; mais elles lui opposaient partout des limites que l'honneur défendait avec opiniâtreté. Pas une n'a survécu, et nulle autre ne s'est élevée à leur place. La révolution n'a laissé debout que les individus. La dictature qui l'a terminée a consommé, sous ce rapport, son ouvrage ; elle a dissous jusqu'à l'association pour ainsi dire physique de la commune : elle a dissipé jusqu'à l'ombre des magistratures dépositaires des droits et vouées à leur défense. Spectacle sans exemple ! On n'avait encore vu que dans les livres des philosophes une nation ainsi décomposée et réduite à ses derniers éléments. De la société en poussière est sortie la centralisation ; il ne faut pas chercher ailleurs son origine. La centralisation n'est pas arrivée, comme tant d'autres doctrines non moins pernicieuses, le front levé, avec l'autorité d'un principe ; elle a pénétré modestement, comme une conséquence, une nécessité. En effet, là où il n'y a que des individus, toutes les affaires qui ne sont pas les leurs sont des affaires publiques, les affaires de l'État. Là où il n'y a pas de magistrats indépendants, il n'y a que des délégués du pouvoir. C'est ainsi que nous sommes devenus un peuple d'administrés, sous la main de fonctionnaires irresponsables*, centralisés eux-mêmes dans le pouvoir dont ils sont les ministres. La société a été léguée dans cet état à la restauration [...].
[...]. La société a été, non sans doute oubliée ou négligée, mais ajournée [...].

Royer-Collard
, discours prononcé à l'Assemblée nationale en 1822 ou 1823, je ne sais plus.
*i. e. non élus, n'ayant de comptes à rendre qu'à leurs supérieurs, autrement dit, en définitive, au chef de l'État.

Or, à force d'avoir ajourné la société (et c'est un échec à imputer pour une part essentielle aux libéraux eux-mêmes), autrement dit aussi ses activités, dont l'économie, on a laissé la centralisation s'installer si durablement jusque dans les moindres détails de notre quotidien qu'on ne sait toujours pas, aujourd'hui encore, comment en sortir, pour la bonne raison qu'on ne sort pas de la centralisation après deux siècles. On accuse tellement l'État d'avoir abandonné l'économie, ou les hommes (c'est tout un dans la tête de beaucoup de nos frères en humanitude), qu'on en redemande et qu'on va en redemander beaucoup à l'occasion des élections présidentielles.

descriptionLibéralisme économique et structures traditionnelles. EmptyRe: Libéralisme économique et structures traditionnelles.

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Il ne faut jamais oublier que le libéralisme économique s'accompagne d'un libéralisme culturel, et que ces deux faces d'une même tête sont complémentaires, c'est-à-dire que l'on ne peut comprendre l'évolution de nos sociétés libérales si l'on observe uniquement une seule de ces faces. Le capitalisme, pour se développer, a besoin de l'évolution des mœurs, car les traditions sont des remparts à son essor et qu'il faut conditionner les citoyens afin qu'ils deviennent d'infantiles consommateurs : tout ça est déjà dans Marx (et se trouve aujourd'hui avec une clarté et une pertinence admirable chez Jean-Claude Michéa, dont je recommande la lecture). La destruction progressive des institutions et des valeurs traditionnelles est un fait ; or, ce qui anime nos sociétés politiques, depuis quelques siècles déjà, est bien le libéralisme et son accomplissement. Comment donc ne pas attribuer à ce dernier la responsabilité de ces destructions qui continuent et s'accélèrent ? Vous ne pouvez pas isoler l'État du processus libéral, puisque c'est l'État qui met en branle ce processus.

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Vous glissez abusivement du "libéralisme économique" au "capitalisme" : les deux ne se recoupent pas complètement. Qu'appelez-vous "libéralisme économique" ? Qu'appelez-vous "capitalisme" ? Partant, de quel capitalisme parlez-vous ?

De quelles traditions parlez-vous ? En quoi seraient-elles un obstacle au capitalisme ? On n'a jamais autant vanté, promu, parlé des traditions que depuis quelques décennies maintenant, du charcutier au pâtissier, en passant par le paysan chic du Périgord qui engraisse délicatement ses oies, ou par l'horloger ultime détenteur d'un savoir-faire séculaire, perdu au beau milieu du Jura, et j'en passe.

Il faut conditionner les citoyens afin qu'ils deviennent d'infantiles consommateurs ?

Théorie du complot ?

Dernière édition par Euterpe le Mar 8 Aoû 2017 - 10:07, édité 1 fois

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Ça mérite quelques éclaircissements. L'État serait seul responsable de ce que nous reprochons au libéralisme ?
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