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La théorie sur la conscience de Dehaene en question

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descriptionLa théorie sur la conscience de Dehaene en question - Page 93 EmptyRe: La théorie sur la conscience de Dehaene en question

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Stéphane Balaÿ a écrit:
Bonjour à tous,



Et si, en corrélat aux sens mobilisés pour exprimer tout ce qui a été écrit à propos des qualia et des quanta, on ajoutait l’olfactif.

Pas l’olfactif pris dans sa dimension exogène, mais l’olfactif dans sa dimension endogène.

Selon l’hypothèse qu’il y aurait en chaque animal humain cette propension à produire de l’activité spontanée dans l’ordre de l’olfaction : endolfaction.

Activité propre à générer des objets mentaux de nature olfactive : des endolfactats.

Activité donnant lieu à trois types de relations que l’animal humain entretiendrait avec elle.
La première : subliminale. Aucun phénomène.
La seconde : infra-consciente, c’est à dire non réfléchie. Il y a, sans qu’on se fasse la réflexion qu’il y a, alors qu’on pourrait le faire. Le trousseau de clés que l’on cherche, qui se trouve sous nos yeux, devant lequel on passe pendant un quart d’heure, qui est vu mais dont on ne se fait pas la réflexion qu’il est vu. Avec toute la dissonance cognitive qui va avec. Et c’est souvent un tiers, qui lui n’a pas bugué, qui remet la situation sur ses rails.
La troisième : réfléchie. On est face à l’objet-endolfactat. On est dans l’intentionnalité.

Il se trouve que je suis synesthète olfactif ce qui me donne accès à ces trois modes d’appréhension. J’ai conscience de ces trois modes.

Lorsqu’on expérimente de façon réfléchi un endolfactat, il se passe plein de choses (pré-verbal). Parmi ces choses, traduite à posteriori en sons et en images (verbal), l’une d’elles peut s’écrire : je suis face à un objet mental insécable. Puis si on a le goût d’élaborer des récits sophistiqués : cet objet est un quantum.

Un à la fois, jamais deux en même temps, les endolfactats se manifestent de façon réfléchie comme une unité. Et de là écrire : c’est lui, l’endofactat, en se superposant à elle, qui fait que la situation que je suis entrain de vivre est spéciale. C’est lui qui la spécifie. Il est le quale de la situation. Subtil, il la circonscrit.

Concrètement, en ce qui me concerne, à la situation lettre N se superpose un endolfactat. La situation lettre N ne se spécifie pas d’elle même. C’est un endolfactat qui le fait (de façon subliminale, infra-consciente ou réfléchie).
Pareil pour la situation mot chat.
Pareil pour la situation phrase le chat s’amuse.
Pareil pour la situation texte ici présent que je suis en train d’écrire.
Pareil pour la situation livre philosophie de l’odorat, Paris, PUF, 2010, écrit par Chantal Jaquet.

Pourquoi un endolfactat est-il le quale de la lettre N et pas l’inverse ? C’est une question de mémoire. Ce qui est du registre de la vue et du son ne se garde pas bien mémoire, a tendance à s’étioler si cela n’est pas renforcé souvent. Alors qu’un endolfactat se mémorise de façon robuste, une fois pour toute.

Ainsi, en puissance, peut s’étioler jusqu’à disparaître la situation lettre N, ainsi que toutes les autres situations, tandis que l’endolfactat particulier qui leur est associé, lui, demeurerait, intègre. Jusqu’à la mort.

Joli !

descriptionLa théorie sur la conscience de Dehaene en question - Page 93 EmptyRe: La théorie sur la conscience de Dehaene en question

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Et si, en corrélat aux sens mobilisés pour exprimer tout ce qui a été écrit à propos des qualia et des quanta, on ajoutait l’olfactif.

Pas l’olfactif pris dans sa dimension exogène, mais l’olfactif dans sa dimension endogène.

Selon l’hypothèse qu’il y aurait en chaque animal humain cette propension à produire de l’activité spontanée dans l’ordre de l’olfaction : endolfaction.


Notre monde n'est pas constitué de flux indépendants de sense data (c'est-à-dire de données sensorielles, les unes visuelles, les autres tactiles, etc.) comme le supposait Russell, mais, comme l'a précisé Merleau-Ponty, de manifestations qui sont indistinctement visuelles, sonores, tactiles, olfactives et gustatives à la fois. Regardez comment un jeune enfant prend contact avec son monde en mobilisant tous ses sens en même temps (raison pour laquelle il touche tout et porte tout à sa bouche). La perception est donc, originellement, un phénomène synesthésique qui mobilise conjointement toutes les aires sensibles. C'est bien pour cela que perception, intelligence et mémoire sont, au fond, synonymes (j'y reviendrai). Rappelez-vous Proust :


"Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et le drame de mon coucher n’existait plus pour moi, quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, je me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblaient avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse : ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l’appréhender ? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi. Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact à ma disposition, tout à l’heure, pour un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C’est à lui de trouver la vérité. Mais comment ? Grave incertitude, toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par lui-même ; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher ? pas seulement : créer. Il est en face de quelque chose qui n’est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière.
Et je recommence à me demander quel pouvait être cet état inconnu, qui n’apportait aucune preuve logique mais l’évidence de sa félicité, de sa réalité devant laquelle les autres s’évanouissaient. Je veux essayer de le faire réapparaître. Je rétrograde par la pensée au moment où je pris la première cuillerée de thé. Je retrouve le même état, sans une clarté nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore une fois la sensation qui s’enfuit. Et, pour que rien ne brise l’élan dont il va tâcher de la ressaisir, j’écarte tout obstacle, toute idée étrangère, j’abrite mes oreilles et mon attention contre les bruits de la chambre voisine. Mais sentant mon esprit qui se fatigue sans réussir, je le force au contraire à prendre cette distraction que je lui refusais, à penser à autre chose, à se refaire avant une tentative suprême. Puis une deuxième fois, je fais le vide devant lui, je remets en face de lui la saveur encore récente de cette première gorgée et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait désancré, à une grande profondeur ; je ne sais ce que c’est, mais cela monte lentement ; j’éprouve la résistance et j’entends la rumeur des distances traversées.
Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l’image, le souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu’à moi. Mais il se débat trop loin, trop confusément ; à peine si je perçois le reflet neutre où se confond l’insaisissable tourbillon des couleurs remuées ; mais je ne puis distinguer la forme, lui demander, comme au seul interprète possible, de me traduire le témoignage de sa contemporaine, de son inséparable compagne, la saveur, lui demander de m’apprendre de quelle circonstance particulière, de quelle époque du passé il s’agit.
Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l’instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi ? Je ne sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être ; qui sait s’il remontera jamais de sa nuit ? Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui nous détourne de toute tâche difficile, de toute œuvre importante, m’a conseillé de laisser cela, de boire mon thé en pensant simplement à mes ennuis d’aujourd’hui, à mes désirs de demain qui se laissent remâcher sans peine.
Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté ; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d’autres plus récents ; peut-être parce que, de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s’était désagrégé ; les formes — et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel sous son plissage sévère et dévot — s’étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d’expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir.
Et dès que j’eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé dans le tilleul que me donnait ma tante (quoique je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux), aussitôt la vieille maison grise sur la rue, où était sa chambre, vint comme un décor de théâtre s’appliquer au petit pavillon donnant sur le jardin, qu’on avait construit pour mes parents sur ses derrières (ce pan tronqué que seul j’avais revu jusque-là) ; et avec la maison, la ville, la Place où on m’envoyait avant déjeuner, les rues où j’allais faire des courses depuis le matin jusqu’au soir et par tous les temps, les chemins qu’on prenait si le temps était beau. Et comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé.(du côté de chez Swann, i, pp.65-71).

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En apparence, le paradigme chinois de la nature est diamétralement opposé au paradigme occidental. D'un côté, influence discrète, changement perpétuel, homogénéité et circularité des processus, de l'autre, causalité directe, stabilité des essences, hétérogénéité et linéarité des processus. D'un côté, la nature est pensée comme un vaste conglomérat de rouages mécaniques tels que "connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la Nature"(Descartes, Discours de la Méthode, vi). De l'autre, tout ce qui existe est, à quelque degré, considéré comme une unité vivante en ce que "toutes les choses du monde naissent d'un germe qui se métamorphose incessamment. Leur commencement et leur fin sont comme un cercle dont l'ordre n'a pas de terme"(Zhuāng Zǐ, Zhuāng Zǐ, xxvii), ce que figure l'Image du Grand Retournement (taì jí tú, 太极图) bien connue des Occidentaux. Et pourtant, comme le dit le physicien Fritjof Capra "si la plus importante caractéristique de la conception orientale du monde […] est la conscience de l'unité et de l'interaction de toutes choses et de tous événements, c'est aussi l'une des révélations les plus importantes de la physique moderne"(le Tao de la Physique). Du reste, non seulement la physique moderne, mais aussi la chimie moderne et la biologie moderne, pour ne rien dire des sciences sociales modernes, tendent à épouser le paradigme chinois tel que nous l'avons résumé à grands traits. Par la généralisation de la notion de champ (électro-magnétique, gravitationnel, social, sémantique, etc.) ou d'influence indirecte sans contact qui met à mal la causalité comme influence par impact direct, qui seule, depuis le XVI° siècle, est admise à rendre compte du mouvement, alors que les Chinois sont familiers de l'idée de champ magnétique depuis l'antiquité. Par la remise en question corrélative (notamment en physique quantique ou en psychanalyse, mais aussi en logique, cf. les théorèmes de Gödel) du principe de déduction linéaire bivalente (ou bien ceci, ou bien cela, et tertium non datur) comme seul mode de raisonnement vertueux, alors que le recours à la pensée circulaire (qualifiée, en Occident, de "cercle vicieux" !) a toujours été le modus operandi favori de l'enseignement chinois. Et, si tel est le cas, c'est que la progression linéaire d'un raisonnement depuis des prémisses indubitables jusqu'à une conclusion certaine via des inférences au-dessus de tout soupçon suppose que la pensée est, à l'image des choses, figée dans un être, une essence éternels et immuables, ce que l'astro-physique, la physique des particules, la physique statistique et la logique modernes ont démenti (le verbe être n'existant pas chez eux, les Chinois n'ont jamais connu ce problème).

Du coup, le paradigme chinois que l'on peut qualifier d'animiste ou de vitaliste, pour excessif et réducteur qu'il soit, va néanmoins nous permettre de comprendre en quoi "notre intelligence [occidentale] est incapable de se représenter la vraie nature de la vie"(Bergson, l’Évolution Créatrice, intro.). En effet, quoi de plus mouvant, de plus imprévisible que le vivant (cf. le virus du Covid qui se réplique 50 fois par jour en produisant à chaque fois une explosion combinatoire de variants !). Or, "c'est du côté du stable et de l'immuable que la [pensée occidentale] est allée chercher la vérité, la Chine n'a conçu que le devenir […] par lequel le monde ne cesse de se renouveler, le réel d'être en procès"(Jullien, un Sage est sans Idée, ou l'Autre de la Philosophie, I, viii). L'agent le plus général de cet incessant processus du devenir, les Chinois le nomment 气, qì, c'est-à-dire le souffle, l'énergie. Comme les Chinois n'aiment pas les définitions (qui figent les choses dans un être immuable) Zhuāng Zǐ fait une analogie en disant que "le grand souffle-énergie [气, qì] indéterminé de la nature est comme le vent [风, fēng]. Par lui-même, le vent n’a pas de son. Mais, quand il les émeut, tous les êtres deviennent pour lui comme un jeu d’anches"(Zhuāng Zǐ , Zhuāng Zǐ, iv). Le 气 qì est donc comme le vent : il n'existe pas en soi mais sa réalité consiste à é-mouvoir (mouvoir vers l'extérieur) les êtres, à produire chez eux des transformations, littéralement à les in-fluencer (leur insuffler un flux). De plus, cette circulation du  气, qì se produit toujours, de façon polarisée, entre deux limites : le pôle 阴, yīn et le pôle limite 阳, yáng, le moins et le plus, si l'on veut. À l'origine,  阴, yīn est le versant ombragé d'une montagne ou d'une colline (ubac), tandis que 阳, yáng désigne son versant ensoleillé (adret). Ce que rappelle d'ailleurs l'étymologie des deux mots : versant (阝) lune (月)  pour l'un, versant (阝) soleil (日) pour l'autre. Or quiconque traverse la montagne passe nécessairement d'un versant à l'autre. Par là, "le grand procès de la nature est simple et aisé. [Aussi] le 阴 yīn et le 阳 yáng communiquent-ils spontanément entre eux et tous les existants sont spontanément à leur aise"(Ruan Ji, Traité sur la Musique in Jullien, Éloge de la Fadeur à partir de la Pensée et de l'Esthétique de la Chine, viii). Quoi de plus frappant, en effet, que de remarquer, dans la langue chinoise, le double sens du mot 易 yì qui désigne tout à la fois la transformation, le changement, la mutation et la facilité, l'aisance. D'où la simplicité et l'évidence du 道 dào dans le Classique des Mutations (易 经, yì jīng) : 一阴一阳之谓道 yī yīn yī yáng zhī wèi dào : "un  yīn, un yáng, voilà ce qu'on appelle dào". Ce terme, traduit en Occident le plus souvent par "Voie", ce qui n'est que l'un de ses sens possibles (街道, jiē dào, "rue", "avenue", "boulevard"), désigne ici ce que Jean-François Billeter nomme simplement et excellemment le "fonctionnement des choses". Le 道, dào, c'est donc le cadre fondamental de la pensée chinoise dans lequel tout existant trouve sa place en tant que réalité souple, mouvante, changeante au gré des flux et reflux des courants d'énergie dont elle est non seulement parcourue mais aussi constituée. Tout en intégrant à notre recherche conceptuelle quelques-uns des acquis les plus récents de la science occidentale, c'est néanmoins, non pas du côté d'un arrangement stable de composant chimiques remplissant des fonctions bien déterminées mais vers la circulation chaotique d'énergie qu'il va falloir se tourner pour saisir la nature du vivant autrement que sous la triste (et fausse) figure de la machine.

(à suivre ...)

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@PhiPhilo
"Notre monde n'est pas constitué de flux indépendants de sense data (c'est-à-dire de données sensorielles, les unes visuelles, les autres tactiles, etc.) comme le supposait Russell, mais, comme l'a précisé Merleau-Ponty, de manifestations qui sont indistinctement visuelles, sonores, tactiles, olfactives et gustatives à la fois. Regardez comment un jeune enfant prend contact avec son monde en mobilisant tous ses sens en même temps (raison pour laquelle il touche tout et porte tout à sa bouche). La perception est donc, originellement, un phénomène synesthésique qui mobilise conjointement toutes les aires sensibles. C'est bien pour cela que perception, intelligence et mémoire sont, au fond, synonymes (j'y reviendrai). "

Il y a beaucoup de symétrie dans tout ça. Et celui qui s’y baigne le fait sans-forme. Êtes-vous un maître, PhiPhilo, adepte du qi gong et de la méditation taôiste, pratiquant depuis cinquante ans, venu ici sur ce forum nous rendre compte de l’importance du tao en amont d’avoir nommé le ciel et la terre, en amont des dix mille formes ?
Cela serait tout à fait possible.
Si à la façon que vous avez d’intervenir, on ressentait que vous effectuez un certain geste, celui qui instaurerait un climat de connivence (viabilité) entre nous.
Entre nous.
Entre : un champ.
Or vous répondez du tac au tac, sans laisser à l’autre le temps de déployer son propos.
Vous fonctionnez, en rabattant grossièrement et systématiquement le votre sur le sien. Vous éradiquez d’emblée l’écart propre à laisser le qi circuler. A vous seul, vous faites phalange, en armure, et pointez Jullien, Billeter, Merleau-Ponty, Proust, Zhuang Zi, Russell, Descartes, Bergson, Capra, comme autant de lances contre lesquelles on viendrait s’empaler. Vous savez que c’est très grec tout ça, très mainstream. Par contre, le geste chinois n’y est pas.
Que de coups portés dans votre façon de faire.
Car une lance dans le bide a tendance à bloquer le qi.
Tout en sachant qu’un coup porté est le symptôme d’un déséquilibre.
Alors que vous savez très bien que les chinois préfèrent travailler en amont du symptôme.
Alors qu’un coup porté c’est ce qui vient quand tout le reste a foiré.
Vous en rendez-vous compte ?
Lorsque vous considérerez les propos d’un intervenant comme un simple pôle, sans chercher à en rectifier le chant et que vous vous donnerez, vous aussi, avec le votre, constituant ainsi l’autre pôle, quand vous serez à même d’installer ce dispositif, sans en hiérarchiser les termes, de tel sorte que le qi puisse y circuler, vous n’imaginez pas à quel point il sera fécond.
Et puis, qui éprouve le besoin de rectifier le chant du printemps ?
Vous voyez, PhiPhilo, comme ce que je viens d’écrire est merdique. Encore deux mâles qui s’échangent des claques au nom de leur visions respectives du monde.
On tranche à même la chair et dans l’os. On use le couteau. La figure proposée ici est celle du combat gore où ça pisse du sang et qui laisse un sale goût dans la bouche.
Où y a-t-il l’entre ? Où y a-il le champ au sein duquel il serait possible de laisser cheminer au gré du qi ? Où y a-t-il le tao ?
Peut-être dans : « à suivre ».

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(suite ...)

Avant de démonter l'indigence scientiste prétendant découvrir le "code de la conscience" comme d'autres le "da Vinci Code", il nous semble important d'insister encore sur la continuité ontologique qui conduit de l'inerte au vivant ou, si l'on préfère, du corps à l'esprit ou encore, de la perception à la conscience. Coupons court, donc, à la tentation de ce qu'Arthur Koestler a appelé joliment "the ghost in the machine", rappelant par là que mécanisme scientiste et mysticisme ufo-théologique ne sont, au fond, que les deux faces du même dualisme métaphysique s'extasiant sur les propriétés soi-disant transcendantes de l'esprit/fantôme ("ghost" en anglais), de la conscience, de la mémoire par rapport à la vile matière. En soulignant que "toutes les choses tendent vers le yīn en recherchant le yáng. Voilà pourquoi le infuse harmonieusement toute chose"(Lǎo Zǐ, Dào Dé Jīng, 42), le paradigme chinois nous incline à penser que la vie est, dans le prolongement du cours général des choses, une quête permanente d'énergie, permanente précisément parce que tout équilibre y est, a priori, impossible dans la mesure où "il existe et a toujours existé de l'indéterminé pour procéder à la génération de la terre et du ciel et que, faute de mieux, on peut l'appeler dào"(Lǎo Zǐ, Dào Dé Jīng, 25), raison pour laquelle "le dào infuse en toute chose mais ne comble pas"(Lǎo Zǐ, Dào Dé Jīng, 4). Pas d'équilibre, pas de plénitude, pas d'ordre originel, mais, tout au contraire l'appel incessant du vide et la productivité du chaos et du déséquilibre permanents : "le vide est inépuisable, plus on l'utilise et plus il produit"(Lǎo Zǐ, Dào Dé Jīng, 5) car le vide, c'est ce qui n'existe pas, ou, plus exactement, c'est ce qui existe en étant vide de contenu actuel mais riche de contenu potentiel. Et, précisément, "dans le flux perpétuel, si toute chose naît de ce qui existe, en revanche ce qui existe naît de ce qui n'existe pas"(Lǎo Zǐ, Dào Dé Jīng, 40). L'ordre engendré par le chaos : voilà ce que suggère conjointement le Tao et la physique au risque de bousculer tout à la fois le créationnisme et la panspermie (l'idée que la vie vient d'un autre planète).

Rappelons d'abord que le chaos c'est, au sens étymologique de χάος (qui est celui d'Hésiode ou d'Ovide mais aussi celui qu'ont adopté Brown ou Poincaré), non pas le néant, mais, tout au contraire, l'indétermination primitive à partir de laquelle tout est possible. C'est donc, à l'instar du 道, dào, sus-évoqué, ce vide à la productivité inépuisable dont parle Lǎo Zǐ, un processus continu où ordre et désordre s'engendrent mutuellement (un peu comme dans la danse cosmique de Shiva Natarâja). Par ailleurs, la physique quantique va montrer que c'est justement parce que le vide est rempli d'énergie, qu'il est potentiellement créateur de particules matérielles (complémentarité onde-particule) moyennant l'indétermination de Heisenberg faisant de l'existence d'une particule dans telle portion d'espace-temps une simple probabilité. Enfin, la physique statistique va confirmer cette dialectique du chaos et de l'ordre via le second principe de la thermodynamique, en montrant que l'entropie ou perte d'énergie d'un système physique isolé (c'est-à-dire sans échange énergétique ni matériel avec l'extérieur) ne peut que croître avec le temps. En d'autres termes, un tel système n'est jamais en équilibre thermodynamique et ne doit la durée de son existence, quelle qu'elle soit, qu'au fait qu'il entre en communication avec l'extérieur pour compenser partiellement et momentanément son entropie. Par ailleurs, Boltzmannn et Gibbs ont établi une relation statistique entre l'entropie (S) probable d'un système physique et le nombre de ses configurations possibles (Ω) disant, en gros, que moins nombreux sont les états possibles de ce système, plus faible en est l'entropie, mais selon une progression logarithmique qui fait que l'entropie n'augmente que faiblement lorsque le nombre de configuration s'accroît fortement, tandis qu'elle diminue fortement au fur et à mesure que l'on s'approche de Ω = 1. Ce phénomène, connu depuis longtemps sous le nom de "principe de moindre action" explique que, lors d'un changement physique quelconque, les éléments du système qui se modifie et qui, pour cela, perd de l'énergie, adoptent néanmoins toujours le profil le moins coûteux en énergie : par exemple, lorsqu'on verse de la farine dans un saladier, celle-ci adopte vaguement la forme d'un cône, jamais celle d'une sphère ou d'un cube. Tout se passe donc comme si l'entropie ou perte d'énergie s'auto-régulait spontanément : plus elle est forte, moins vite elle augmente. Un peu à la manière du Père Goriot qui, plus il perd d'argent, plus il se restreint et moins vite il en continue à en perdre. Bref, il se pourrait bien que "la vie, [soit] de l'ordre engendré par de l'ordre provenant du désordre"(Schrödinger, qu'est-ce que la Vie ?).

Il semble donc que tout processus physique, vivant ou non, en tant qu'il est sujet à l'entropie, reçoive une in-formation (je détache le préfixe du radical afin de bien faire sentir l'étymologie et faire oublier ce que l'on entend vulgairement par "information") lui ordonnant de modérer son entropie et ce, d'autant plus fortement que le processus est plus complexe, donc moins probable et, partant, plus coûteux en énergie nécessaire à sa production et à sa subsistance. Voilà pourquoi, dans le sillage de Boltzmann et Gibbs, Shannon et Weaver vont définir la quantité d'in-formation comme l'entropie négative (néguentropie) H d'un phénomène dont la probabilité de l'état p(E) est l'inverse du nombre de ses configurations possibles (Ω). On peut considérer par analogie que c'est donc cette néguentropie qui va in-former le phénomène, c'est-à-dire, littéralement, lui conférer une forme nouvelle et donc dé-former sa forme ancienne en vertu du principe de moindre action. Ilya Prigogine a forgé la notion très intéressante de "structure dissipative" pour désigner les systèmes physiques qui, loin de l'équilibre thermodynamique, se dé-forment et se re-forment perpétuellement en tendant à reconstituer tout ou partie de l'énergie qu'ils perdent (qu'ils dissipent). Par ailleurs, il montre que de telles structures dissipatives possèdent spontanément une sorte de "mémoire" (hystérésis) qui tend à retenir l'in-formation, autrement dit l'énergie importée par le système pendant un certain laps de temps lors même que la source d'énergie fait provisoirement défaut (effet thermostatique). C'est le cas, notamment, pour les phénomènes tels que les cellules orageuses ou les cellules de Bénard. Mais, tandis qu'un cyclone cesse in fine (fort heureusement pour nous !) d'exister lorsque la source d'énergie se tarit, il existe des systèmes auto-catalytiques, c'est-à-dire des systèmes qui créent eux-mêmes les conditions de leur propre (ré-)alimentation en énergie et donc de la (re-)production de leur propre substance. Tels sont précisément les systèmes vivants : ce sont des structures dissipatives auto-catalytiques "qui tentent de résoudre des problèmes [à commencer par celui consistant à] conserver de l’information et l’adapter aux divers problèmes qui se posent aux différentes espèces"(Popper, la Quête Inachevée, xxxvii).

(à suivre ...)

Dernière édition par PhiPhilo le Sam 29 Juil 2023 - 6:45, édité 1 fois (Raison : Ajouts)
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