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Nietzsche est-il un philosophe ?

3 participants

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Rousseau, comme on sait, n'a pas pris pour rien le titre de Confessions pour son principal ouvrage biographique. C'est un genre bien balisé, depuis Augustin, qui a ses codes.
Sur ce plan, Nietzsche semble plus se rattacher à Montaigne, en effet : il est bien dit au fond qu'il s'agit surtout de parler de soi, mais ceux qui s'attendraient à trouver, sur cette instance, des détails biographiques croustillants, des histoires d'alcôve, en seront pour leurs frais. Nietzsche fait l'histoire de ses idées. C'est du Hegel, pas du Sainte Beuve.

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Courtial a écrit:
il n'a pas envie d'être une espèce de Kant ou de Schopenhauer.

Pour Schopenhauer, je ne serais pas aussi catégorique que vous, ni aussi affirmatif qu'il l'a été lui-même en certaines occasions. Pour Kant, c'est évident. Mais Nietzsche n'a jamais passé son temps à tuer Aristote, ni les philosophes qui n'étaient pas idéalistes. Pourquoi ? Et les présocratiques ? N'oublions pas que Pythagore est le premier à se désigner comme φιλόσοφος, refusant de se considérer comme un σοφός.

Courtial a écrit:
Rousseau, comme on sait, n'a pas pris pour rien le titre de Confessions pour son principal ouvrage biographique. C'est un genre bien balisé, depuis Augustin, qui a ses codes.

Pas si balisé que ça. Combien d'exemples de confessions, entre Augustin et Rousseau ? La stratégie patristique du genevois n'a jamais leurré personne : pas de conversion, pas de renoncement à une vie antérieure que tout condamnerait, etc. Rousseau invente un genre nouveau : l'autobiographie. Nous sommes loin de l'évêque d'Hippone.

Courtial a écrit:
Nietzsche fait l'histoire de ses idées. C'est du Hegel, pas du Sainte Beuve.

Vous avez raison : Nietzsche est un philosophe.


Dernière édition par Euterpe le Sam 18 Nov 2017 - 9:51, édité 3 fois

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Effectivement, la liste de Courtial me paraît assez hétéroclite. Saint-Augustin est un prêtre canonisé, Pascal un épistolier et un apologiste de la religion chrétienne, Rousseau un romancier et un essayiste touche-à-tout. A côté de ceux-là, Nietzsche fait figure de philosophe hyper-sceptique et très rationnel. A moins que la dénomination de philosophe tombe du ciel, il faudra se contenter d'une auto-affirmation, à l'instar de Nietzsche qui se range sans qu'on le lui demande dans cette catégorie.


Rousseau invente un genre nouveau : l'autobiographie. Nous sommes loin de l'évêque d'Hippone.

La volonté de montrer ses fautes, de les étaler sans pudeur, qui chez Saint-Augustin était entièrement au service de sa croyance religieuse, devient franchement personnelle avec Rousseau. D'où le côté crapuleux de ses Confessions, là où Saint-Augustin purifie ses péchés au feu du Purgatoire. C'est ainsi que Barbey d'Aurevilly affirme souvent que les écrits catholiques peuvent se permettre toutes les souillures.


Courtial a écrit:
Nietzsche fait l'histoire de ses idées. C'est du Hegel, pas du Sainte Beuve.

Vous avez raison : Nietzsche est un philosophe.

Ou bien Nietzsche était un monsieur Jourdain de la philosophie : faisait-il du Hegel sans le savoir ?

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La liste citée suggère qu'il n'y a peut-être, ici, pas davantage que ce que Wittgenstein appellerait un "air de famille" plutôt qu'une essence unique à laquelle se rattachent de la même façon ses accidents. Je ne sais pas si l'on peut produire un eidos éternel de la philosophie, en tous cas je ne le peux pas moi, si tel est le sens de votre question.

Il y a certains traits généraux et quelques habitus du philosophe, à ce qui me semble, dont aucun n'est décisif en lui-même, mais s'ils sont tous absents, on peut légitimement se demander s'il s'agit d'un philosophe.
En vrac et de façon non exhaustive :
- le philosophe se sait philosophe. Il n'y a pas de M. Jourdain de la philosophie. Il ne se prétend pas autre chose que ce qu'il est.
- il est quelqu'un qui prétend d'une manière ou d'une autre soutenir des thèses, càd détenir des vérités (quand bien même soutiendrait-il qu'il n'y a pas de vérité, scepticisme),
- il croit qu'il peut les établir au moyen d'une analyse, ou d'une démonstration, ou encore d'autres moyens mais jamais seulement le fait que c'est lui qui les soutient. Il parle en effet d'un point de vue universel, pour tout sujet pensant, etc.
- Lesdites thèses prétendent atteindre l'étant véritablement étant, ce qu'il en est du tréfonds de l'être dans sa vérité ultime.
- sa vocation repose comme toute activité sur un certain nombre de croyances. Par exemple la capacité du langage à recueillir l'être. Autre chose ? Le principe de contradiction (et le principe d'identité, qui va avec). Un philosophe évitera de se contredire sciemment, etc.

Il y en a sans doute quelques autres. J'ai voulu dire donc que si un auteur ne correspond à rien de tout ça (et non seulement un seul, chacun étant contestable d'ailleurs pour la raison indiquée plus haut), je ne l'appelle pas, moi, un philosophe. Je dis que c'est un penseur.

Au sujet des "airs de famille", il s'agit d'un argument utilisé par Wittgenstein pour contrer l'argument platonicien apparemment imparable selon lequel deux choses qui portent le même nom ou que nous renvoyons à la même notion (qui sont toutes deux des "vertus", par exemple) doivent bien avoir un point commun, ce qui suppose qu'il doit y avoir une essence (eidos) commune à toutes les vertus, quelles que soient leurs différences (et en effet, le courage, la justice, l'art de commander, la fidélité, la tempérance, etc., c'est au moins aussi disparate que ma liste de philosophes).
Wittgenstein répond : non, il suffit que certaines aient certains points communs avec d'autres — si bien que d'autres pourront n'avoir aucun point commun entre elles. Ainsi, "l'air de famille" : regardez-moi : j'ai le nez de mon père, et si vous regardez mes yeux, c'est le portrait craché de maman. Mais maman a elle-même les mains de son père, dont les cheveux ressemblent comme deux gouttes d'eau à tonton Jacques, etc. Mais bon sang, j'ai beau regarder, je n'ai rien de commun avec Tonton Jacques.
En sorte que l'idée de Ménon de lister — d'ailleurs Aristote lui donne raison, contre Platon, dans les Politiques — n'est pas si stupide que ça. Après quoi on peut parcourir la liste et voir dans chaque cas ce qu'il y a de commun ou pas, etc.

Avec Nietzsche, j'ai donc un penseur qui ne dit pas qu'il est philosophe, mais autre chose (« nous autres, les vieux philologues », « les psychologues », etc., mais soyons juste, il parle de « philosophe » aussi, 1 fois sur 20). Il ne prétend pas détenir une vérité (ça n'existe pas, la vérité) établie démonstrativement (quiconque prétend démontrer quoi que ce soit signale par cette volonté même, et ceci de manière complètement indépendante de la proposition qu'il veut ainsi établir et sans qu'il soit même besoin de l'examiner un seul instant en elle-même, du caractère hautement suspect de la couleuvre qu'il veut nous faire avaler. On me fera la grâce de ne pas me rétorquer que Nietzsche reproche souvent à tel auteur d'énoncer telle idée sans la démontrer ou en présupposant quelque chose de non démontré. Il le fait en effet — et de façon tellement éblouissante ! — mais cela ne s'applique à lui-même que très rarement. L'aphorisme ne tend pas vers ce genre d'exigence.
Ça me fait penser que j'ai oublié un critère qui me semble valoir en philo comme en sciences humaines : la réflexivité. La théorie qu'on présente doit pouvoir s'appliquer à soi-même. La démonstration et tout cela étant des illusions et des tours de passe-passe, les principes de contradiction et d'identité passés à la trappe comme des vieilles lunes ultra-mondaines, la réponse va être négative à toutes les autres questions du test.
Peut-être seulement la confiance dans le logos, puisque Nietzsche, pour en dénoncer les pièges, les tromperies et les mystifications, a dû y croire un peu quand même au détour de quelques unes des 20 000 pages qu'il a écrites ?

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Courtial a écrit:
Lesdites thèses prétendent atteindre l'étant véritablement étant, ce qu'il en est du tréfonds de l'être dans sa vérité ultime.

Donc tous les philosophes sont des métaphysiciens, ce qui est non seulement absurde, mais ne correspond même pas au sens du mot philosophie.
Nietzsche s'est aussi livré à ce petit jeu du philosophe/pas philosophe :
Nietzsche a écrit:
Par suite, le philosophe a horreur du mariage et de tout ce qui pourrait l’y conduire, — du mariage en tant qu’obstacle fatal sur sa route vers l’optimum. Parmi les grands philosophes, lequel était marié ? Heraclite, Platon, Descartes, Spinoza, Leibniz, Kant, Schopenhauer — ils ne l’étaient point ; bien plus, on ne pourrait même se les imaginer mariés. Un philosophe marié a sa place dans la comédie, telle est ma thèse : et Socrate, seule exception, le malicieux Socrate, s’est, semble-t-il, marié par ironie, précisément pour démontrer la vérité de cette thèse. Tout philosophe dirait, comme jadis Bouddha, quand on lui annonça la naissance d’un fils : « Râhoula m’est né, une entrave est forgée pour moi » (Râhoula signifie ici « un petit démon ») ;

Ce passage et ce qui suit, Généalogie, III, 7, peut être lu comme une autobiographie :
Une obscurité volontaire peut-être ; une fuite devant soi-même ; une aversion profonde pour le bruit, l’admiration,le journal, l’influence ; un petit emploi, quelque chose de quotidien qui cache plutôt qu’il ne met en évidence ; parfois la société de bêtes domestiques,d’oiseaux inoffensifs et joyeux dont l’aspect réconforte ; des montagnes pour tenir compagnie, mais non des montagnes mortes, des montagnes avec des yeux (c’est-à-dire avec des lacs) ; parfois même une simple chambre dans un hôtel quelconque plein de monde, où l’on est certain d’être perdu dans la foule et de pouvoir impunément causer avec tout le monde, — voilà le « désert » ! Il est suffisamment solitaire, croyez-m’en ! Le « désert »où se retirait Heraclite — les portiques et les péristyles de l’immense temple de Diane — fut plus digne de lui : j’en conviens : pourquoi manquons-nous de pareils temples ? (— peut-être cependant ne nous manquent-ils pas : je pense à l’instant à ma plus belle chambre de travail de la piazza di San Marco, à condition que ce soit le printemps et le matin entre dix heures et midi). Mais ce qu’Heraclite voulait éviter, c’est ce que nous, nous aussi, nous voulons éviter encore : le bruit et le barvardage démocratique des Ëphésiens, leur politique, les nouvelles qu’ils apportent de l’« Empire » (je veux dire la Perse, on m’entend — ),leur pacotille d’ « aujourd’hui », — car nous autres philosophes nous avons surtout besoin d’un repos,le repos des choses d’« aujourd’hui ». Nous vénérons ce qui est tranquille, froid, noble, lointain, passé, toute chose enfin dont l’aspect ne force pas l’âme à se défendre et à se garer, — toute chose à qui l’on peut parler sans élever la voix.


j'ai donc un penseur qui ne dit pas qu'il est philosophe, mais autre chose (« nous autres, les vieux philologues », « les psychologues »).

De la même manière que Leibniz pouvait dire qu'il était mathématicien. Nietzsche était philologue de métier, il n'y a donc rien d'étonnant à ce qu'il se proclame tel. Improvisant très bien au piano, il s'est aussi dit artiste, avec le même droit.

Il ne prétend pas détenir une vérité

La maxime la plus célèbre de la philosophie n'est-elle pas : "Tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien" ? Il y a (à l'inverse de ce que vous dites), quelque chose de cette maxime chez tout philosophe, qui garde toujours un soupçon à l'égard de ses propres thèses.

La démonstration et tout cela étant des illusions et des tours de passe-passe

Je comprends un peu mieux ce que vous lui reprochez maintenant. Mais la démonstration existe chez Nietzsche, seulement elle ne fait pas 1000 pages, elle se limite le plus souvent à un paragraphe. C'est au lecteur à relier ces paragraphes entre eux. Sans doute Nietzsche nous demande un effort supplémentaire. Je ne me plains pas de devoir le faire pour accéder à sa pensée. Ceux qui veulent absolument trouver chez Nietzsche une démonstration suivie sur plusieurs pages peuvent se référer à la Généalogie de la morale, son chef-d'œuvre, fait de trois dissertations rigoureuses.
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