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La liberté d'expression

+3
aldolo
Vangelis
Fatiha
7 participants

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Je me permets d'ajouter que Faguet présuppose une supériorité de l'acte (dont l'homicide fait partie) sur la parole, ce qui l'incite donc à minorer les maux éventuels de celle-ci par rapport à celui-là. Il y a, aujourd'hui, une tendance à atténuer cette tension - par un tour de passe-passe - en faisant de la parole un acte comme un autre ("dire, c'est faire").

Zingaro, quelle interprétation faites-vous de ce texte d'Adorno que vous nous soumettez (dans la mesure où il ne prend pas soin de définir, dans cet extrait du moins, ce qu'il entend par "liberté d'expression" et "opinion") ?

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Avoir une opinion, c'est affirmer, même de façon sommaire, la validité d'une conscience subjective limitée dans son contenu de vérité. La manière dont se présente une telle opinion peut être vraiment anodine. Lorsque quelqu'un dit qu'à son avis, le nouveau bâtiment de la faculté a sept étages, cela peut vouloir dire qu'il a appris cela d'un tiers, mais qu'il ne le sait pas exactement. Mais le sens est tout à fait différent lorsque quelqu'un déclare qu'il est d'avis quant à lui que les Juifs sont une race inférieure de parasites, comme dans l'exemple éclairant cité par Sartre à propos de l'oncle Armand qui se sent quelqu'un parce qu'il exècre les Anglais. Dans ce cas, le "je suis d'avis" ne restreint pas le jugement hypothétique, mais le souligne. Lorsqu'un tel individu proclame comme sienne une opinion aussi rapide, sans pertinence, que n'étaye aucune expérience ni aucune réflexion, il lui confère - même s'il la limite apparemment - et par le fait qu'il la réfère à lui-même en tant que sujet, une autorité qui est celle de la profession de foi. Et ce qui transparaît, c'est qu'il s'implique corps et âme ; il aurait donc le courage de ses opinions, le courage de dire des choses déplaisantes qui ne plaisent en vérité que trop. Inversement, quand on a affaire à un jugement fondé et pertinent mais qui dérange, et qu'on n'est pas en mesure de le réfuter, la tendance est tout aussi répandue à le discréditer en le présentant comme une simple opinion.[...]
L'affirmation d'une opinion, le simple fait de déclarer "c'est ainsi", contient en puissance sa fixation, sa réification, avant même que n'interviennent les mécanismes psychologiques qui ensorcellent l'opinion, la fétichisent. La forme logique du jugement, qu'il soit juste ou faux, contient en soi quelque chose de dominateur, d'autoritaire, qui se reflète dans le fait d'insister sur une opinion comme sur un bien propre. Le simple fait d'avoir une opinion, de porter un jugement, est déjà en quelque sorte une fermeture à toute expérience, et a quelque chose de délirant, tandis que, par ailleurs, seul celui qui est apte à juger a du bon sens : c'est peut-être la contradiction la plus profonde et irréductible dans l'opinion.

Il affirme par la suite que l'opinion est nécessaire à la conservation de la vie. Nous sommes dans la vie quotidienne constamment appelés à évaluer rapidement l'état des choses et faire des choix, ce faisant le plus souvent nous admettons comme vraies des hypothèses non vérifiées. Il ajoute d'ailleurs que "Le contact quotidien avec la technique, qui depuis longtemps n'est pas le privilège d'une formation spécialisée, engendre constamment de telles situations." Autre chose intéressante : il fait correspondre l'investissement affectif pathologique de l'opinion (la critiquer revient à attaquer la personne elle-même) à l'impuissance du sujet face au milieu social.
La force de l'opinion pure et simple s'explique par son fonctionnement psychique. Elle offre des explications grâce auxquelles on peut organiser sans contradiction la réalité contradictoire, sans faire de grands efforts. A cela s'ajoute la satisfaction narcissique que procure l'opinion passe-partout, en renforçant ses adeptes dans leur sentiment d'avoir toujours su de quoi il retourne et de faire partie de ceux qui savent. [...] De nos jours, la faiblesse du moi, qui n'est pas seulement psychologique, mais dans laquelle le mécanisme psychique enregistre l'impuissance réelle de l'individu face à l'appareil socialisé, serait exposée à d'insupportables vexations narcissiques si elle ne se cherchait un palliatif en s'identifiant au pouvoir et à une collectivité célébrée haut et fort.

L'opinion devient le moyen par substitution de participer à un pouvoir qu'on subit par ailleurs dans l'impuissance. Ainsi analyse-t-il pour une part le nationalisme. En outre, après avoir distingué entre opinion et connaissance (la connaissance implique une autre relation à l'objet), il écrit également que "la prolifération des opinions est suscitée par l'objet même. L'opacité du monde augmente visiblement pour la conscience naïve, alors que dans nombre de choses elle devient plus transparente."

(Citations extraites de Theodor W. Adorno, Modèles critiques, Paris, Payot, 1984/2003, chapitre "Opinion - Illusion - Société", pp.131-138. Des réserves quant à la traduction : une connaissance germanophone m'indique par exemple que "illusion" dans le titre du chapitre aurait mieux été traduit par "délire")

Je retrouve dans ces réflexions des intuitions que j'avais maladroitement formulées (lien entre théorie du complot et hétéronomie, par exemple) et des idées lues ici ou là, notamment sur la technique. Je regrette que ce sujet ne soit pas plus développé. Mieux vaut se référer à Jacques Ellul, en l'occurrence La parole humiliée vient bien compléter ; il y explore les corrélations entre le développement technique, la progression des images et la régression de la parole - par suite, de la critique.
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