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Y a-t-il une subjectivité ?

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Euterpe
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descriptionY a-t-il une subjectivité ? - Page 2 EmptyRe: Y a-t-il une subjectivité ?

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Euterpe a écrit:
Aktaíôn a écrit:
Décidément, on en revient toujours à la critique du romantisme.
Le romantisme est toujours d'actualité. Il l'est d'autant plus que nous n'en sommes jamais sortis. Il ne fait que changer sans jamais disparaître, pour des dizaines de raisons parfois très différentes les unes des autres. Cela est d'autant plus frappant qu'il a été dûment diagnostiqué, analysé, défini. Pourtant, rien n'y fait, il se survit à lui-même.

Diriez-vous que le romantisme équivaut à la modernité, à cette héroïsation du présent qui gaspille tant d'énergie à oublier le monde et à fuir son propre ennui dans l'intensité des plaisirs ? Est-ce l'esthète kierkegaardien ou encore le dernier homme - un cyrénaïque peut-être ?

Euterpe a écrit:
Vous semblez considérer l'écriture comme une écriture autobiographique.

Nietzsche lui-même nous apprend à voir sous le style les forces à l'œuvre, les mouvements ascendants et de décadence, la forme de vie particulière sur laquelle prend racine le discours.

Euterpe a écrit:
Aktaíôn a écrit:
Dans un monde où perce l'historicisme le sujet est lui-même en train de s'abolir, et il en vient à contempler le néant duquel il émerge. Mais c'est aussi un sujet qui fait l'expérience la plus intime de lui-même en revenant à lui, sans cesse.
Historiquement, l'invention de l'histoire n'a pas fait disparaître le sujet. Il y a eu des accès de mélancolie aiguë, une manie pour la généalogie (de Nerval à Drieu la Rochelle), chez ceux qui sondaient l'abîme de leurs origines perdues dans les origines de l'histoire. Mais dans le duel que se sont livrés l'histoire et l'individu, l'individu a très nettement remporté la bataille. Et nous en sommes encore à observer l'affrontement entre une histoire hypermnésique et un individu amnésique qui n'a malheureusement rien des attributs que Nietzsche confère à cet homme qu'il appelait de ses vœux dans ses Considérations inactuelles, et qui ressemble trait pour trait au poète, autrement dit à celui qui sait voir les choses d'un œil neuf. Notre individu moderne n'est pas rapporté au monde. Cela seul l'autoriserait à pratiquer l'oubli, comme une saine médication pour inventer sa propre vie sans s'effondrer sous le poids de l'histoire.

Quel exemple donneriez-vous de cet individu rapporté au monde ?

Euterpe a écrit:
Aktaíôn a écrit:
Nietzsche [...] en se dessaisissant de lui-même (pour reprendre l'expression de Foucault), de cette identité normative, peut exercer une pragmatique de soi, s'écrire, se faire dans ses expériences et sa résistance au pouvoir.
Vous vous laissez griser par la rhétorique de Foucault. Il n'y a pas de pragmatique de soi, chez Nietzsche, qui distingue entre vivre et "faire des expériences", comme le veut la mode moderne. Et Nietzsche ne s'écrit pas. Là encore, Foucault est à côté de la question. Il n'y a pas d'écriture autobiographique chez Nietzsche, il y a conformité absolue entre ce qu'il dit et ce qu'il est, ce qui rend impossible une quelconque démarche autobiographique de sa part (démarche qui implique une approche narrative, une justification de soi face à un tribunal réel ou imaginaire, la sincérité comme fondement ; or il n'y a pas de sincérité chez Nietzsche, ni de justification puisque cela voudrait dire qu'il y a un décalage entre ce qu'il fait et ce qu'il est).

Mon interprétation est qu'il y a bien une pragmatique de soi chez Nietzsche, notamment dans les conseils qui se rapportent à l'art de l'écoute, à l'art de l'écriture, à l'éducation (et l'élevage), à la psychologie, la diététique, etc. Je ne dis pas, cependant, que Nietzsche se change au moment même de l'écriture, mais celle-ci traduit les transformations qui se sont opérées dans sa pensée et qui l'ont amené à être assez confiant pour nous montrer en quoi nous pouvons nous réjouir après nous être surmonté et lui le premier. Il a fini de digérer, pour autant je crois que nous pouvons lire Ecce Homo, qui est une autobiographie (et quelle qu'en soit l'ironie), comme la description et le résultat de ce processus de subjectivation à l'œuvre, et au-delà du contenu l'apparition d'une personnalité accomplie. Néanmoins, il me semble que c'est aussi dans cet ouvrage, sans compter la fameuse phrase que j'aime tant ("je suis un décadent et le contraire d'un décadent" mais aussi "je suis un décadent et un premier terme" - ce qui laisse suggérer de nouveaux commencements et ce au sein de la personne même du penseur) que Nietzsche écrit qu'il faut considérer sa pensée et sa vie comme deux choses différentes. Sa pensée est celle de l'achèvement, de la maîtrise, sa vie est celle du tragique tel que vécu et où toute sa volonté s'est employée à surmonter les obstacles et souffrances en se basant sur l'affirmation d'une visée et un idéal de type héroïque. Nietzsche nous aurait peut-être paru plus romantique s'il avait écrit pendant ses nombreuses (in)digestions ou s'il avait cédé et mis sa pudeur de côté pour montrer ses blessures. Et c'est parce qu'il a été malade qu'il sait repérer la maladie et parce qu'il ne s'y est pas enlisé qu'il en connaît le remède et le prix.

Euterpe a écrit:
Aktaíôn a écrit:
ce devenir-sujet perpétuel, cette destruction créatrice
Vous vous laissez séduire par une mode contemporaine très éloignée des problèmes réels du romantisme réel. Même un Chateaubriand ou un Rousseau seraient stupéfaits de voir l'état du sujet depuis une cinquantaine d'années, s'ils avaient l'occasion de nous rendre visite quelques semaines. Leur subjectivisme forcené était associé à bien des choses incompatibles avec le narcissisme actuel. Chateaubriand a une grandeur d'âme inaccessible à la plupart de nos congénères, par exemple, et Rousseau un génie politique plus rarissime encore. Cette mode montre avec évidence à quel point le romantisme a des promesses folles et que chaque génération, depuis deux siècles, veut boire dans le calice qui lui est tendu.

Je ne sais pas ce qu'il en est du romantisme durant sa période de création, j'essaye plutôt d'établir un lien et une hypothèse qui donne un peu de sens à cela - et qui explique l'actualité de mon romantisme. En tout cas, si je pensais à Rousseau, puisqu'il a légué à ses descendants une problématique propre à une philosophie de l'histoire, j'avais surtout en tête Hegel : je ne sais pas si le système et l'absolu sont ces chimères pour s'oublier dans l'extase ou accroître sa volonté de puissance dans la connaissance mais la Phénoménologie de l'esprit est semble-t-il le récit d'une épopée de la conscience - conscience qui au fond est bien mal en prise avec le devenir et la négation qui la traverse. Face à une certaine horreur de l'existence on en vient à vouloir jouer au dieu ou à détourner le regard du monde. Et on ne fait preuve que de démesure. En revanche, je pense que tout ceci a à voir avec la temporalité et que le romantique, dans la nostalgie ou la mélancolie par exemple, se sent menacé et trouve des feintes pour se voiler le fond macabre et morbide auquel il tente d'échapper par l'extase et les passions ou en se regardant lui-même comme une œuvre d'art ou un observateur universel qui s'échappe et veut se retenir. Le classicisme me semble plutôt se référer à l'intemporel ou à l'éternité, plus en rapport avec les mathématiques et un ordre du monde stable. Le romantique veut capter la vie, mais son mouvement l'épuise, le classique plie la force et construit son harmonie.

Euterpe a écrit:
Aktaíôn a écrit:
dans la seconde partie d'Humain, trop humain (§152 et §128 du Voyageur et son ombre), Nietzsche explique qu'il écrit, lui, lorsqu'il a enfin derrière lui ce qu'il avait à surmonter
Dès ses premières œuvres, Nietzsche est au-delà du romantisme en effet, à une avant-garde que nous n'avons pas encore rattrapée (cf. le Zarathoustra). C'est pourquoi il a un immense avantage, même par rapport à Gœthe.

Je crois surtout que son génie réside dans la définition qu'il en donne, à savoir, si je me souviens bien, se donner les moyens et vouloir une fin élevée. Et c'est ce que fait Nietzsche, son exigence le pousse à ne pas céder et à aller jusqu'au bout, il montre où il en est arrivé et a la force de regarder le chemin parcouru comme si tous les obstacles rencontrés ne se rapportaient plus à aucune souffrance, maintenant il peut en jouir. Néanmoins, je le suspecte parfois de revêtir un masque et de nous enseigner quoi viser, quoi vouloir, alors que lui-même en reste loin. Mais c'est aussi ça le secret du dionysiaque, vouloir et se tenir à ce vouloir, même dans les situations où ce vouloir n'appelle pas d'acte et de réalisation mais qu'il est une persévérance, un appel d'un vouloir à venir. Nietzsche se montre toujours triomphant après la bataille, parce qu'elle est passée et que son vouloir a abouti à un état de perfection, pourtant il y a bien eu une bataille, et peut-être se répétera-t-elle (mais le penseur aura aiguisé ses lames et trouvé, maîtrisé la bonne parade).

descriptionY a-t-il une subjectivité ? - Page 2 EmptyRe: Y a-t-il une subjectivité ?

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Aktaíôn a écrit:
Diriez-vous que le romantisme équivaut à la modernité, à cette héroïsation du présent qui gaspille tant d'énergie à oublier le monde et à fuir son propre ennui dans l'intensité des plaisirs ?
Le romantisme est protéiforme. C'est son avantage et sa force. Il semble irréductible à toute définition, même large. En ce sens, s'il équivaut bien à la modernité, il n'est pas que cela. Encore faut-il bien définir ce qu'est la modernité, justement. Vous en trouverez une définition classique dans le Baudelaire des considérations esthétiques sur la peinture et les salons, qui vous permettrait de voir que la modernité n'est pas nécessairement l'oubli du monde (voir Bonnefoy à ce sujet, et notamment ses propos sur Baudelaire, mais aussi Jaccottet), encore moins l'apanage du seul jouisseur, lequel a toujours existé.

Aktaíôn a écrit:
Euterpe a écrit:
Vous semblez considérer l'écriture comme une écriture autobiographique.

Nietzsche lui-même nous apprend à voir sous le style les forces à l'œuvre, les mouvements ascendants et de décadence, la forme de vie particulière sur laquelle prend racine le discours.
Quel rapport avec l'autobiographie ? L'écriture c'est la vie, et l'écrivain se doit donc d'inventer une langue vivante.

Aktaíôn a écrit:
Quel exemple donneriez-vous de cet individu rapporté au monde ?
Le poète, évidemment.

Aktaíôn a écrit:
Mon interprétation est qu'il y a bien une pragmatique de soi chez Nietzsche, notamment dans les conseils qui se rapportent à l'art de l'écoute, à l'art de l'écriture, à l'éducation (et l'élevage), à la psychologie, la diététique, etc.
Dans ce cas, vous n'employez sans doute pas un terme heureux, en choisissant "pragmatique". Vous voulez parler de régime je crois, ce qui serait beaucoup plus conforme à ce que vous dites (voyez l'usage qu'en fait Clément Rosset), puisque Nietzsche est à lui-même son propre médecin.

Aktaíôn a écrit:
Je ne dis pas, cependant, que Nietzsche se change au moment même de l'écriture, mais celle-ci traduit les transformations qui se sont opérées dans sa pensée et qui l'ont amené à être assez confiant pour nous montrer en quoi nous pouvons nous réjouir après nous être surmonté et lui le premier. Il a fini de digérer, pour autant je crois que nous pouvons lire Ecce Homo, qui est une autobiographie (et quelle qu'en soit l'ironie), comme la description et le résultat de ce processus de subjectivation à l'œuvre, et au-delà du contenu l'apparition d'une personnalité accomplie.
Ecce Homo est une œuvre d'histoire, plutôt qu'une autobiographie ; c'est un évangile, au sens fort du terme. Un individu s'affirme et, s'affirmant, affirme l'homme. Un individu : pas une subjectivité.

Aktaíôn a écrit:
Néanmoins, il me semble que c'est aussi dans cet ouvrage, sans compter la fameuse phrase que j'aime tant ("je suis un décadent et le contraire d'un décadent" mais aussi "je suis un décadent et un premier terme" - ce qui laisse suggérer de nouveaux commencements et ce au sein de la personne même du penseur) que Nietzsche écrit qu'il faut considérer sa pensée et sa vie comme deux choses différentes. Sa pensée est celle de l'achèvement, de la maîtrise, sa vie est celle du tragique tel que vécu et où toute sa volonté s'est employée à surmonter les obstacles et souffrances en se basant sur l'affirmation d'une visée et un idéal de type héroïque. Nietzsche nous aurait peut-être paru plus romantique s'il avait écrit pendant ses nombreuses (in)digestions.
Vous tentez me semble-t-il quelque chose d'impossible, en séparant la vie et la pensée nietzschéennes, parce que vous n'intégrez pas assez ce qu'est la contradiction chez Nietzsche, qui est motrice en ceci qu'elle articule tous les moments de sa philosophie. Si sa pensée n'était que celle de l'achèvement (comme la chouette de Minerve chez Hegel), il ne reviendrait pas sur ses œuvres antérieures dans son Ecce Homo, qui est une histoire de sa propre pensée lui permettant de s'affirmer à la fois décadent (autrement dit le finisseur, celui qui achève l'histoire) et son contraire, autrement dit le commencement, l'avènement d'un homme et d'un monde nouveaux. Il est la fin et le commencement, la mort et la vie. Dès lors vous ne pouvez désarticuler sa vie et son œuvre (comptez, du reste, le nombre de fois où il est revenu sur la Naissance de la tragédie, et le jugement qu'il en a, à chaque fois), lesquelles sont l'occident et l'orient du romantisme et de la modernité.

Aktaíôn a écrit:
j'avais surtout en tête Hegel : je ne sais pas si le système et l'absolu sont ces chimères pour s'oublier dans l'extase ou accroître sa volonté de puissance dans la connaissance mais la Phénoménologie de l'esprit est semble-t-il le récit d'une épopée de la conscience - conscience qui au fond est bien mal en prise avec le devenir et la négation qui la traverse. Face à une certaine horreur de l'existence on en vient à vouloir jouer au dieu ou à détourner le regard du monde. Et on ne fait preuve que de démesure.
Et pourtant la conscience hégélienne est bien "en prise avec le devenir" ; c'est précisément parce qu'elle est historique et totalisante qu'elle a posé un problème insoluble à ses successeurs, d'autant que Hegel n'est pas un romantique (on le voit bien en le comparant à Schelling : il dépasse d'emblée et achève le romantisme en intégrant la subjectivité certes, mais au premier étage seulement de la pensée). C'est pourquoi Kierkegaard, Schopenhauer, Nietzsche et Marx ne réussissent pas à s'en débarrasser si facilement. Hegel est plus redoutable encore que Kant, en ceci qu'il vous a pensé avant même que vous ne lui rétorquiez quoi que ce soit.

Aktaíôn a écrit:
Je crois surtout que son génie réside dans la définition qu'il en donne, à savoir, si je me souviens bien, se donner les moyens et vouloir une fin élevée.
C'est la tâche à laquelle il assigne l'humanité à venir.

Aktaíôn a écrit:
Mais c'est aussi ça le secret du dionysiaque, vouloir et se tenir à ce vouloir, même dans les situations où ce vouloir n'appelle pas d'acte et de réalisation mais qu'il est une persévérance, un appel d'un vouloir à venir.
Que voulez-vous dire ? Y aurait-il selon vous le vouloir d'un vouloir chez Nietzsche ? Un vouloir qui ne se rapporterait qu'à lui-même, et comme sans objet ? Voilà qui paraît étrange.


Dernière édition par Euterpe le Mar 8 Mar 2011 - 14:19, édité 2 fois

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Euterpe a écrit:
Le romantisme est protéiforme. C'est son avantage et sa force. Il semble irréductible à toute définition, même large.

Je suis d'accord, on le retrouve sous de nombreuses formes, mais n'est-ce pas aussi le diluer dans tout ce qu'il n'est pas ?
Euterpe a écrit:
En ce sens, s'il équivaut bien à la modernité, il n'est pas que cela. Encore faut-il bien définir ce qu'est la modernité, justement.

Pour Foucault la modernité n'est pas une époque mais un ethos.
Cf. Qu'est-ce que les Lumières ? http://foucault.info/documents/whatIsEnlightenment/foucault.questcequeLesLumieres.fr.html
Euterpe a écrit:
Vous en trouverez une définition classique dans le Baudelaire des considérations esthétiques sur la peinture et les salons, qui vous permettrait de voir que la modernité n'est pas nécessairement l'oubli du monde (voir Bonnefoy à ce sujet, et notamment ses propos sur Baudelaire, mais aussi Jaccottet), encore moins l'apanage du seul jouisseur, lequel a toujours existé.

Heureusement que ça n'est pas que l'oubli du monde, cependant certains écrivains sont peut-être aussi plus doués pour parler de ce qu'il y a d'humain en eux et se métamorphoser en travaillant sur eux-mêmes que pour transfigurer un monde qu'il faut aussi apprendre à saisir.
Euterpe a écrit:
Quel rapport avec l'autobiographie ? L'écriture c'est la vie, et l'écrivain se doit donc d'inventer une langue vivante.

L'écrivain capte des intensités, fait parler la vie, défait le moi, mais cette pensée qui s'écrit est dans son processus ce qui se fait événement et changement dans le penseur. On peut raconter sa vie, en faire une fiction, ou ne pas parler de soi, mais l'acte de l'écriture est bien en lien avec celui qui écrit et la manière de disposer des mots est aussi révélateur des agencements des forces au sein de celui qui les emploie. Il y a aussi une écriture de soi comme ethos poeisis, ré-agencement des relations à soi, aux autres, au monde.
Euterpe a écrit:
Le poète, évidemment.

Et il n'y a pas de poète qui parle de ses états d'âme ?
Euterpe a écrit:
Dans ce cas, vous n'employez sans doute pas un terme heureux, en choisissant "pragmatique". Vous voulez parler de régime je crois, ce qui serait beaucoup plus conforme à ce que vous dites (voyez l'usage qu'en fait Clément Rosset), puisque Nietzsche est à lui-même son propre médecin.

Régime, pourquoi pas, en tant que techniques de soi et du vivant (tekhne tou biou) dans le cadre d'une esthétique de l'existence et d'un souci de soi.
Euterpe a écrit:
Ecce Homo est une œuvre d'histoire, plutôt qu'une autobiographie ; c'est un évangile, au sens fort du terme. Un individu s'affirme et, s'affirmant, affirme l'homme. Un individu : pas une subjectivité.

Je n'ai justement pas parlé de subjectivité.
Euterpe a écrit:
Vous tentez me semble-t-il quelque chose d'impossible, en séparant la vie et la pensée nietzschéennes, parce que vous n'intégrez pas assez ce qu'est la contradiction chez Nietzsche, qui est motrice en ceci qu'elle articule tous les moments de sa philosophie. Si sa pensée n'était que celle de l'achèvement (comme la chouette de Minerve chez Hegel), il ne reviendrait pas sur ses œuvres antérieures dans son Ecce Homo, qui est une histoire de sa propre pensée lui permettant de s'affirmer à la fois décadent (autrement dit le finisseur, celui qui achève l'histoire) et son contraire, autrement dit le commencement, l'avènement d'un homme et d'un monde nouveaux. Il est la fin et le commencement, la mort et la vie. Dès lors vous ne pouvez désarticuler sa vie et son œuvre (comptez, du reste, le nombre de fois où il est revenu sur la Naissance de la tragédie, et le jugement qu'il en a, à chaque fois), lesquelles sont l'occident et l'orient du romantisme et de la modernité.

Je ne sépare pas tant sa vie et sa pensée, je les considère selon des moments différents, de sorte que si sa pensée est celle du devenir, de l'errance, de l'extranéité, etc., il nous devance toujours lorsqu'il nous montre le chemin et se trouve sur des cimes bien plus élevées en ayant déjà eu l'occasion de vaincre et d'en arriver au point où le froid des hauteurs devient appréciable et réparateur tandis qu'il a derrière lui ce qui l'a mené là et qu'il a vécu avant nous. Il y a un Nietzsche malade qui ne peut parler que lorsqu'il est sorti de sa maladie et a appris à ne plus la craindre. Son écriture est une affirmation, or il a fallu qu'il se dépouille de quelque chose pour changer le négatif en positif. Lui qui est si affirmatif l'est parce qu'il a su se surmonter, tandis que lorsque je le lis il me renvoie à ce moment où je suis en train de passer d'un pallier à un autre, où les choses se font et se défont, s'entrechoquent, où le négatif fait son œuvre et où pour m'affirmer je dois exercer une cruauté sur ce que je subissais déjà. Et si Nietzsche revient sur ses avis, ses ouvrages, c'est bien qu'il évolue, qu'il gagne en certitude, et qu'il laisse derrière lui différentes mues qui ne lui conviennent plus, il sait de mieux en mieux épancher sa soif dans le désert. Et cela il l'a appris. Il ne nous parle que depuis un point de vue et une réalisation plus avancés vers une surhumanité. Et nous avons à apprendre à l'écouter pour savoir tendre vers la (re)constitution de nos forces.
Euterpe a écrit:
Et pourtant la conscience hégélienne est bien "en prise avec le devenir" ; c'est précisément parce qu'elle est historique et totalisante qu'elle a posé un problème insoluble à ses successeurs, d'autant que Hegel n'est pas un romantique (on le voit bien en le comparant à Schelling : il dépasse d'emblée et achève le romantisme en intégrant la subjectivité certes, mais au premier étage seulement de la pensée). C'est pourquoi Kierkegaard, Schopenhauer, Nietzsche et Marx ne réussissent pas à s'en débarrasser si facilement. Hegel est plus redoutable encore que Kant, en ceci qu'il vous a pensé avant même que ne lui rétorquiez quoi que ce soit.

Y a-t-il un sujet chez Hegel ? Il me semble avoir lu qu'avant Nietzsche et Marx il pensait via l'historicisme à la détermination socio-culturelle de la "nature" humaine et par conséquent de ses idéaux transcendants et l'objectivation du sujet.
Euterpe a écrit:
Que voulez-vous dire ? Y aurait-il selon vous le vouloir d'un vouloir chez Nietzsche ? Un vouloir qui ne se rapporterait qu'à lui-même, et comme sans objet ? Voilà qui paraît étrange.

Il s'agit plutôt du paradoxe de Dionysos déchiré et continuant pourtant sa marche dans son ivresse. Je peux souffrir et vouloir surmonter cette souffrance, apprendre à l'aimer, m'affirmer sur elle, mais en attendant je souffre et pourtant vouloir, vouloir puissamment, viser la réalisation de ce vouloir, réalisation qui visée rachète d'avance le chemin enduré et qui par son effectivité permettra l'oubli de la souffrance et l'affirmation de soi et de la nécessité de ce parcours - toutefois il ne suffit pas de vouloir héroïquement pour supprimer la souffrance, il faut la soutenir, s'y confronter, et aimer vaincre, se vaincre, aimer la souffrance et ce qu'on lui inflige, ce qu'on s'inflige, pour s'en défaire. Et l'on prendra plaisir à s'affirmer en détruisant ce qui nous brimait et en nous libérant de ce poids. Par conséquent, le dionysiaque, avant d'être cette jouissance du temps présent dans l'accomplissement de soi en accord avec son monde est aussi ce principe qui nous fait naviguer dans l'existence tel le capitaine qui garde le cap dans la tempête bien que ballotté par les courants car il sait que c'est ce qui le mènera à la terre ferme. Même si cette terre cèdera à nouveau sous ses pieds et le forcera à repartir en mer à la recherche d'un nouveau havre.


Dernière édition par Aktaiôn le Mar 15 Mar 2011 - 0:11, édité 3 fois

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Euterpe a écrit:
Retenons pour lors que la conception schopenhaurienne du génie en fait un sujet pur qui accède à l'éternité, à ce qui est
Mais vous savez à qui Schopenhauer pensait en priorité dans ce passage : à Gœthe et ses Urphanomènes, dont le poète affirmait à Schiller qu'il les voyait.

Concernant les suppléments de Bourget, je trouve que le choix d'Adolphe pour montrer la maladie romantique n'est pas bon. Il oublie l'homme politique chez Constant, lequel n'est pas connu pour être un romantique incurable
Bourget a choisi Adolphe pour montrer l'incapacité d'aimer de son temps. Constant était certes un homme d'action, un intellectuel brillant, mais pour avoir écrit un tel livre, il devait avoir le cœur desséché. Bourget voit le même pessimisme dans l'amour chez Alexandre Dumas fils et chez Baudelaire. La vie mondaine chez l'un, le libertinage chez l'autre, à rapprocher de la vie aventureuse de Constant, qui n'avait certes pas l'optimisme de Casanova. Bourget se demande où sont passés l'insouciance dans l'amour, le badinage, la légèreté, si symboliques du caractère français, et qui ont complètement disparu après la révolution (c'était aussi une critique de Barbey, cf. ce que j'écris juste au-dessous).


Enfin, je ne crois pas que les romantiques idéalisaient leur temps : Flaubert écrit sur le rien (la bourgeoisie s'ennuie et se désintéresse du monde) ; Musset définit son époque comme un entre-deux, une des moins substantielles ; Lamartine se tourne vers la politique comme pour se maintenir dans le réel ; Hugo se plonge dans le collectif ; etc. La maladie romantique est toute orientée vers le passé et vers l'avenir. Elle ne connaît aucun présent, aucun instant, ni, donc, aucune éternité, puisque rien ne l'attache au monde.
En réalité, je pensais ici aux romantiques allemands. Je trouve que nos romantiques français ont été pour la plupart très pessimistes, voire nihilistes. Les frères Schlegel par exemple (August était un profond érudit) avaient une grande confiance dans l'Allemagne nouvelle. Le romantisme allemand était porteur de révolution, d'idéal. Etudier l'Inde ou la Grèce ne signifiait pas pour eux la fin de l'humanité (cf. Leconte de Lisle : "L'impure laideur est la reine du monde, Et nous avons perdu le chemin de Paros"). En France, le romantisme a disparu dans la manie scientifique. Barbey d'Aurevilly, qui était resté très "1830", en avait même fait son principal grief contre la génération nouvelle. Soit la manie de l'érudition (Leconte de Lisle, Hérédia), l'imitation de l'art du passé, soit la minutie de l'observation réaliste, Flaubert cumulant les deux défauts. Bourget, qui était très ami à Barbey (et à Taine !), a sans nul doute été influencé par cette critique quand il rédigeait ses Essais. Le fait qu'ensuite, il avoue que seule la religion catholique apportait une solution au diagnostic de la maladie révélée dans les Essais, est significatif. N'était-ce pas exactement le conseil que Barbey donnait publiquement à Baudelaire ?

Ecce Homo est une œuvre d'histoire, plutôt qu'une autobiographie ; c'est un évangile, au sens fort du terme. Un individu s'affirme et, s'affirmant, affirme l'homme. Un individu : pas une subjectivité.
C'est aussi une autocritique sur un mode parodique, la continuation de son Zarathoustra où il se moquait des Evangiles (le personnage de Zarathoustra étant bien sûr un autoportrait). Nietzsche s'est aussi surnommé l'Antéchrist. Peut-être que cette ironie cache une certaine gêne après ses attaques contre le christianisme. Plusieurs traits mis en lumière par C.P. Janz nous montrent un Nietzsche encore très respectueux de cette religion, en particulier à l'approche des fêtes de fin d'année (à mettre en relation avec les derniers jours avant sa crise de folie). Si Nietzsche avait bien rompu avec l'idéologie chrétienne, le lien affectif était encore très fort.

Aktaíôn a écrit:
Et si Nietzsche revient sur ses avis, ses ouvrages, c'est bien qu'il évolue, qu'il gagne en certitude, et qu'il laisse derrière lui différentes mues qui ne lui conviennent plus
Sa pensée a t-elle réellement évolué ? A mon avis, elle est tout entière dans ses premières convictions. Ses écrits de jeunesse, à l'époque où il était encore étudiant, contiennent déjà les idées auxquelles il donnera plus tard une forme achevée. Janz nous cite plusieurs de ces passages, vraiment très révélateurs. Par exemple, l'importance de l'hérédité. Nous voyons cette préoccupation de l'extrême jeunesse plus que jamais présente dans ses derniers écrits, au point de prendre le contre-pied de Gœthe en affirmant contre lui que tout ce que nous avons de bon est hérité ("Crépuscule des Idoles", si mes souvenirs sont corrects).

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Liber a écrit:
Bourget a choisi Adolphe pour montrer l'incapacité d'aimer de son temps. Constant était certes un homme d'action, un intellectuel brillant, mais pour avoir écrit un tel livre, il devait avoir le coeur desséché. Bourget voit le même pessimisme dans l'amour chez Alexandre Dumas fils et chez Baudelaire.
En effet, Constant me paraît d'un cœur sec.

Dans mon édition de 1899 (Plon), on trouve l'appendice A, « Sur l'esprit d'analyse dans l'Amour : — Adolphe » immédiatement à la suite du chapitre consacré à Baudelaire ; tandis qu'on trouve à la suite du dernier chapitre (consacré à Amiel), les deux appendices qui portent sur la maladie de la volonté, l'appendice O sur Guizot, et l'appendice P sur Du Camp. Qu'en est-il dans votre édition ?

Le romantisme allemand était porteur de révolution, d'idéal.
C'est un des souvenirs que j'ai par exemple du livre de Henri Brunschwig, Société et romantisme en Prusse au XVIIIe siècle, dans lequel on peut lire (j'accentue le trait) que les romantiques allemands, d'une manière générale, étaient de piètres politiques.

Plusieurs traits mis en lumière par C.P. Janz nous montrent un Nietzsche encore très respectueux de cette religion, en particulier à l'approche des fêtes de fin d'année (à mettre en relation avec les derniers jours avant sa crise de folie). Si Nietzsche avait bien rompu avec l'idéologie chrétienne, le lien affectif était encore très fort.
Cela me paraît vrai en effet. Nietzsche était d'autant plus définitif dans ses propos antichrétiens qu'il n'a jamais réussi à exorciser ce qui, dans le christianisme, le déterminait.
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