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Liberté, déterminisme, fatalisme.

5 participants

descriptionLiberté, déterminisme, fatalisme. - Page 2 EmptyRe: Liberté, déterminisme, fatalisme.

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Admettons une entité qui soit absolument infinie. J'entends par infini une chose indivisible, sans borne, qu'on ne peut ni limiter, ni mesurer. Si cette entité est réellement infinie, alors il en découle nécessairement qu'elle est absolument toute chose. J'entends par chose, tout ce qui est dans l'univers connu et inconnu, c'est-à-dire chaque particule physique existante, aussi grande ou infime soit-elle.
Maintenant, faisons une expérience de pensée, admettons que cette même entité ait une conscience. Prenons l'exemple d'une pluie intense qui s'écoule abondamment. Pour nous, être humains, qui avons une connaissance très limitée à cause de notre finitude, nous aurions tendance à penser que chaque goutte tombe aléatoirement, jusqu'à parler d'un hasard capricieux qui ne suivrait aucune règle. Il en va de même pour la plupart des choses — d'autant plus lorsqu'elles deviennent complexes — ; notre ignorance des causes nous amène souvent à penser qu'il n'y en a pas.
Puis prenons le point de vue de cette entité qui a accès à chaque particule composant cette pluie. Si on admet en premier lieu le principe de causalité, c'est-à-dire que toute chose est déterminée et est l'effet d'une cause qui précède, autrement dit, « étant donnée une cause déterminée, il en suit nécessairement un effet, et au contraire, s'il n'y a aucune cause déterminée, il est impossible qu'un effet s'ensuive » (cf. Axiome 3 dans l’Éthique I de Spinoza). Il découle nécessairement de cette prémisse que l'entité pourra connaître avec une précision sans faille la trajectoire exacte de toutes les gouttes de pluies, étant donné qu'elle connaît absolument toute les causes qui précèdent.

Lorsqu'on parle d'indéterminisme, de hasard, de contingence, c'est uniquement le fruit de notre ignorance des causes. Si nous avions une connaissance sans borne, nous ne pourrions pas penser un seul instant qu'une chose est indéterminée. Toutefois, même si certains peuvent s'accorder à dire que cela est vrai, il leur est tout de même impensable d'appliquer ce déterminisme absolu des choses aux êtres humains. Comme si ces derniers n'étaient pas une chose comme les autres, comme s'ils pouvaient s'extraire des lois qui régissent l'univers, bref comme s'ils étaient « un empire dans un empire ». Pourtant, c'est exactement la même situation qui se pose. C'est pourquoi nous allons procéder de la même manière avec l'homme que pour la pluie dans un deuxième temps.

Faisons une seconde expérience de pensée relativement simple, qui consiste à choisir entre deux options : continuer de lire ce texte ou s'arrêter immédiatement de le lire. Mettons-nous à la place d'un lecteur anonyme et supposons ses potentielles réactions, ses mécanismes face à ce choix. Peut-être pourrions-nous voir des arguments intervenir pour faire pencher cette "balance du choix" dans un sens (continuer) — désir de connaissance, etc. — , ou dans un autre (arrêter) — j'ai mal fait mon travail, le sujet ne l'intéresse pas assez, ou bien à d'autres raisons post hoc. Cependant, quelle que soit l'option choisie (arrêter ou continuer), il existe des causes à ce choix (cf. Axiome 3 de Spinoza). Dès lors, ce choix en est-il véritablement un ou bien était-il déjà déterminé à l'avance ? Y avait-il réellement de la contingence ?

Si on se positionne pour l’existence du choix, alors on a tendance à doter l'homme d'un "super pouvoir", celui du libre arbitre, c'est-à-dire la capacité à s'autodéterminer. Ce qui l'extrait du déterminisme et des lois de causalité. En effet, si l'homme est capable de s'autodéterminer, cela signifie que sa volonté n'est jamais déterminée par une autre cause que soi, on dit qu'il est cause adéquate. En ce sens, le lecteur anonyme a fait usage de son "super pouvoir" et a choisi librement de continuer ou d'arrêter. Mais ce libre arbitre existe-t-il réellement, ou bien n'est-il pas la conséquence de notre ignorance ? Le simple fait de poser ces questions peut faire vaciller les fondements auxquels on croit fermement, sans pour autant se résoudre à y renoncer. Après tout, un homme est un être fini, on ne pourra donc jamais savoir (à moins de connaître toutes les causes extérieures qui pèsent sur lui) si le déterminisme s'applique aux êtres humains.

Cependant, entre le déterminisme total, qui affirme par exemple qu'un simple caillou et un homme sont tous les deux absolument déterminés ; ou bien le libre arbitre, qui dit que notre volonté fait de nous plus que de simples objets, il est compréhensible que nous soyons plus enclins à croire en ce super pouvoir qui flatte notre orgueil, qui permet de blâmer, de féliciter, d'attribuer des honneurs, des mérites, etc. Notre système (judiciaire notamment) dépend entièrement de ce pouvoir qui implique de grandes responsabilités morales.

Revenons à notre expérience de pensée, si on observe encore notre lecteur anonyme face à son choix, à cause de notre finitude on ne peut pas avoir accès à toutes les informations qui le déterminent. On peut donc avoir tendance à conclure hâtivement que si une option prévaut sur une autre, elle résulte d'une réflexion libre, sans contrainte. C’est justement cela que je vais tenter de contredire.
Mettons-nous à la place de cette entité omnisciente désormais. Si on admet le principe de causalité, alors le résultat est déjà déterminé par les conditions initiales. Compte tenu de ces conditions initiales, tout autre résultat est réellement impossible, même si cela nous paraît encore possible au vu de l’état de nos connaissances. De notre point de vue, on ne sait pas encore si ce lecteur anonyme va prendre l’option A plutôt que la B, mais l’incertitude n’implique pas l’indéterminisme. Autrement dit, ce qui pourrait se produire étant donné ce que je sais de l’état actuel des choses est strictement différent de ce qui peut se produire étant donné les lois qui régissent l’univers. Cependant l’entité, omnisciente, connaît tous ces déterminismes qui pèsent sur l’individu. Il serait donc absurde de parler d’un choix si la décision est déterminée à l’avance. Il ne pouvait pas faire autrement : quoi qu’il fasse, c’était nécessaire (tout comme la goutte de pluie qui suivait sa trajectoire nécessairement).

En fait, si on n'est pas d'accord avec le déterminisme, alors on se doit de réfuter le principe de causalité, on se doit de démontrer qu'à partir de conditions initiales parfaitement similaires il pourrait se produire des effets différents, et je n'arrive absolument pas à concevoir comment on le pourrait.

Le problème de la chance est l’objection suivante : un événement indéterministe est, par définition, un événement « hasardeux », un événement qui peut aussi bien se produire que ne pas se produire étant donné les conditions initiales. Mais une action libre doit être une action contrôlée par l’agent. Or comment une action pourrait-elle être contrôlée si elle se produit de manière parfaitement hasardeuse ? Finalement, peut-être que le déterminisme exclut le libre arbitre, mais il semble que l’indéterminisme l’exclut également. Auquel cas, le libre arbitre serait absolument impossible puisqu’il serait incompatible aussi bien avec le déterminisme qu’avec sa négation, l’indéterminisme.

Peter van Inwagen, Essai sur le libre arbitre, 5.2.


Au final, je suis convaincu que Dieu ne joue pas aux dés.

Dernière édition par Euterpe le Ven 4 Aoû 2017 - 12:25, édité 1 fois (Raison : Correction de l'orthographe et de l'expression écrite. Reformulation partielle pour clarifier le propos)

descriptionLiberté, déterminisme, fatalisme. - Page 2 EmptyRe: Liberté, déterminisme, fatalisme.

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Je comprends bien les arguments, qui sont des arguments forts du déterminisme, et qui sont avancés par Laplace lui-même. Ils sont tout à fait respectables, mais ce n'est pas là une preuve, et ça n'a pas tué le débat sur la question. Ce qui a remis ces arguments en question, très clairement ce sont les découvertes du XXe siècle, où les paradigmes de la science ont radicalement changé. Je ne suis pas persuadé que Laplace aurait dit la même chose s'il avait été un scientifique du XXe siècle plutôt que du XIXe.

Je ne crois pas personnellement à l'indéterminisme plus que je ne crois au déterminisme. On est là face à une question métaphysique pure. De plus, indéterminisme n'implique pas forcément libre arbitre et déterminisme n'implique pas forcement non plus l'absence de libre arbitre. L'indéterminisme n'est effectivement pas synonyme de libre arbitre.

Je pense que comme argument pour l'indéterminisme, il y a la mécanique quantique, c'est une théorie dont les équations sont basées sur les probabilités. Einstein était persuadé que cet état de chose était dû à une ignorance de notre part et que ces probabilités cachent une ignorance (variables cachées). D'où le dieu qui ne joue pas aux dés. Mais Bohr pensait que la mécanique quantique est de nature probabiliste, c'est-à-dire que le hasard fait partie de la réalité. Les inégalités de Bell ont fait pencher le débat du coté de Bohr (expérience et théorie très complexe à comprendre d'ailleurs).

Et pourquoi pas en fait ? Pourquoi le hasard ne pourrait-il pas être une prémisse aux lois de la nature ? comme le principe d'inertie, la vitesse maximale C, la constance de Planck, ou la constante gravitationnelle ? On est généralement assez mal à l'aise avec cette idée, car on a l'impression que quelque chose nous échappe dans cette idée de hasard, et que par ce fait rien ne pourrait se construire si les lois de la nature étaient basées sur l'aléatoire. Pourtant il faut se défaire de cette idée reçue, car probabilité et aléatoire ce n'est pas synonyme de n'importe quoi.

J'essaye de prendre en compte les différents points de vue. Si les arguments pour tel ou tel point de vue étaient tranchés, je ne pense pas que l'on en discuterait ici, mais plutôt sur un forum de physique. De plus, si l'on a des convictions (pour ou contre le déterminisme), alors il me semble qu'il est urgent de les remettre en question.

Je repense à votre argument des causes initiales parfaitement similaires produisant des effets différents. Il y a des cas dans la physique, où dans des états initiaux définis, les résultats diffèrent, par exemple le point triple. Cette expérience montre qu'un liquide à un point particulier de température et de pression, n'arrive pas "à se décider" entre les trois états liquide/gazeux/solide. Pourtant les conditions de départ sont bien définies. Peut-être qu'il y a là aussi des variables cachées, mais peut-être pas, peut-être que c'est là un fondement de la nature et de la réalité. En tout cas voilà qui à mon avis pose question.

Très cordialement et merci pour votre post.

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jdoo a écrit:
Cette position est cruciale dans la philosophie, notamment pour ceux soutenant l'existence de Dieu. Car il s'agit rien moins que d'arriver à faire cohabiter deux notions : la toute puissance de Dieu omniscient, et le choix que fait l'homme dans les voies du mal, car ayant son libre arbitre. Cette position nécessite de faire de véritables acrobaties philosophiques et mentales, et suppose un discours en général assez difficile à suivre.

Parler d'acrobaties est quelque peu exagéré. Disons que cette question paraît lointaine, voire exotique, parce qu'elle a perdu de son actualité. D'où vient le mal, si Dieu en est incapable ? Très sommairement, Saint Augustin distingue libre arbitre (la volonté en tant qu'elle est ce pouvoir, en nous, de faire le bien ou le mal) et liberté (la volonté bonne). Nous sommes là dans le problème d'une théodicée, qui n'est pas un problème secondaire lorsqu'il est question de la liberté et du déterminisme.

Azyb a écrit:
Il découle nécessairement de cette prémisse que l'entité pourra connaître avec une précision sans faille la trajectoire exacte de toutes les gouttes de pluies, étant donné qu'elle connaît absolument toutes les causes qui précèdent.

Attention toutefois à ne pas personnifier le « dieu » de Spinoza (il n'y a pas de finalité dans la nature, elle ne répond à aucune intention, aucun plan préétabli, aucune providence, etc.).

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Je ne pense pas que ce soit exagéré, je m'explique :

Euterpe a écrit:
d'où vient le mal si dieu n'en est pas capable

Il n'y a rien de mal, c'est juste que l'on arrive à un problème de définition de dieu, car s'il ne le peut pas c'est qu'il n'est pas omnipotent.
Ce qui est embêtant pour donner une définition de dieu. C'est ce que j'appelle une acrobatie mentale. Quelque chose cloche.
 
Le problème étant aussi de définir ce que serait dieu. Sinon les discussions sur ce sujet sont vaines. En ce sens la Théodicée est sûrement une acrobatie métaphysique. Un concept qui essaye de sauver quelque chose qui ne se tient pas rationnellement. La méthode rationnelle étant peut-être ici une limitation de notre esprit, qui nous empêche de définir ce qu'est dieu, d'où l'apparition de ces contradictions.

Par contre pourquoi dites-vous que la question n'est plus d'actualité ?

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jdoo a écrit:
pourquoi dites-vous que la question n'est plus d'actualité ?

Elle s'est posée à des moments déterminés de l'histoire, sur lesquels je n'ai pas le temps de m'étendre. Pour permettre à ceux que ça intéresse de disposer d'éléments de développement : le tout s'inscrit (théodicée comprise) dans une onto-théologie (terme forgé par Kant — de même que Leibniz forgea celui de théodicée). D'abord, il faut se référer à l'augustinisme (sachant qu'il repose aussi sur une lecture du paulinisme), en particulier à la querelle du pélagianisme, qui constitue pour ainsi dire le point de départ de la pensée d'Augustin en la matière (on peut lire son Traité du libre arbitre). Ensuite, il faut reprendre la place de dieu dans la métaphysique cartésienne et celle de Leibniz, jusqu'à Kant. Depuis, la question a été exclue du champ de la philosophie.

jdoo a écrit:
Je ne pense pas que ce soit exagéré

Ça ne peut pas ne pas l'être, précisément parce que l'affirmer revient à inverser la direction même de l'évolution historique de la question. Autrement dit, on pourrait parler d'une acrobatie intellectuelle si et seulement si, la culture chrétienne et la théologie n'ayant jamais existé, un scientifique avait comme inventé ad hoc l'hypothèse d'un « dieu » pour les besoins de sa théorie, déterministe ou pas — hypothèse qu'il aurait étiquetée différemment, du reste (il suffit de se reporter à l'étymologie du terme dei-), avec des termes comme « entité », voire « chose en soi », etc. Dans les faits, les hommes ont d'abord cru à l'existence de divinités, ils vivaient avec comme avec une donnée immédiate de la conscience. Cette primauté chronologique a impliqué une primauté logique. Ceci expliquant cela. Il est donc dommageable pour la qualité de ce fil de discussion d'évacuer la philosophie médiévale.

jdoo a écrit:
Il n'y a rien de mal, c'est juste que l'on arrive à un problème de définition de dieu, car s'il ne le peut pas c'est qu'il n'est pas omnipotent.
Ce qui est embêtant pour donner une définition de dieu.

On ne discute pas ici les opinions des uns ou des autres à ce sujet, ce qui ne contribuerait en rien à la progression du fil. On discute la nécessité d'intégrer l'onto-théologie (quitte à la circonscrire à la seule théodicée) dans la question soulevée. C'est cela qui manque à votre tentative d'une synthèse (d'ailleurs fort courageuse et louable, quant à la démarche, pour tenter d'y voir plus clair). D'autant que la question initiale est de savoir comment vivre avec le déterminisme (s'il y lieu), sans céder au fatalisme — autrement dit encore il s'agit d'une question de philosophie pratique [raison pour laquelle on pourrait la trouver tout aussi bien dans la sous-section « Culture » de la section dédiée au programme de terminale, ou encore dans celle du « Sujet » (cf. L'existence-la mort). Si le sujet prend une tournure trop scientifique, il me faudra le scinder pour en créer un nouveau qui se retrouvera dans la sous-section « La raison et le réel »].

Dernière édition par Euterpe le Mar 8 Aoû 2017 - 9:18, édité 1 fois
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