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Contre une approche scientiste II - Une mise au point sur les notions d'hypothèse et de modèle explicatif

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Il est facile de voir en quoi la critique poppérienne de l'induction, c'est-à-dire, stricto sensu, le refus d'envisager l'hypothèse invérifiable que la vérification d'une hypothèse scientifique possède une valeur intemporelle, a des effets dévastateurs pour toute espèce de vérification. En effet, dire que la validité d'une vérification expérimentale est temporaire, c'est jeter le discrédit sur l'idée même de vérification : rigoureusement parlant, seule serait valide une vérification qui serait simultanée à la formulation de l'hypothèse, comme cela est le cas en logique ou en mathématiques ("en logique, procédure et résultat sont équivalents. D'où l'absence de surprise" - Wittgenstein, Tractatus, 6.1252). À peu près à la même époque que Popper, Wittgenstein lui-même conviendra des difficultés que fait surgir le vérificationnisme, donc de la théorie de vérité-correspondance : "une preuve ne peut pas porter au-delà de soi-même. Mais la construction de la preuve n'est pas davantage une expérimentation. Si elle l'était, le résultat ne saurait rien prouver en ce qui concerne les autres cas. C'est pourquoi il n'est pas du tout nécessaire de procéder à la construction réelle avec du papier et un crayon, la description de la construction devant suffire pour que l'on puisse en tirer tout ce qui est essentiel (la seule description d'une expérimentation ne suffit pas à donner le résultat de celle-ci, il faut au contraire que l'expérimentation soit conduite réellement jusqu'au bout"(Wittgenstein, Remarques Philosophiques, §131). Par conséquent, on doit dire que "les théories ne peuvent jamais être inférées des énoncés d'observation, ni recevoir de ceux-ci une justification rationnelle"(Popper, Conjectures et Réfutations). Pour Popper, il est clair que le processus de confrontation de l'hypothèse au réel n'est en rien vérificatoire mais, tout au contraire, réfutatoire : "toute mise à l'épreuve véritable d'une théorie par des tests constitue une tentative pour en démontrer la fausseté [to falsify] ou pour la réfuter. Pouvoir être testée c'est pouvoir être réfutée"(Popper, Conjectures et Réfutations). Nous avons dit tout à l'heure que de l'hypothèse "si p est vrai alors q est vrai" et du constat expérimental "or p est vrai", on pouvait peut-être inférer, par modus ponens, la conclusion modeste "donc q est vrai", mais certainement pas la conclusion "donc q est vrai nécessairement" qui était beaucoup trop ambitieuse. Or, nous venons de voir en quoi même la conclusion modeste "donc q est vrai" est exorbitante. Que nous reste-t-il donc, en bonne logique, si nous persistons à admettre qu'il ne peut se concevoir de science au sens moderne (post-kantien) du terme sans processus de confrontation de l'hypothèse sur le réel avec l'aspect du réel dont elle conjecture la possibilité ? Nécessairement ceci : de l'hypothèse "si p est vrai alors q est vrai" et du constat expérimental "or q est faux", on doit conclure "donc p est faux". Autrement dit, le principe logique du modus ponens ne vaut qu'en logique et en mathématiques où processus et résultat sont simultanés, mais non pas en science où ils sont dissociés et où, donc, seul peut valoir le modus tollens, c'est-à-dire la contraposée du modus ponens. En conséquence de quoi, on doit aussi admettre qu'il n'existe pas, rigoureusement parlant, de théorie scientifique au sens d'un corpus de propositions dont la vérité serait, même temporairement, attestée, mais qu'on n'a jamais affaire, en science, qu'à des hypothèses théoriques, ou, ce qui revient au même, que toute théorie est condamnée, soit à être réfutée, soit à rester hypothétique : "les théories ont pour but de proposer d'authentiques conjectures quant à la structure du monde"(Popper, Conjectures et Réfutations). Si plupart des épistémologues (à commencer par Russell, Wittgenstein ou Bachelard) n'ont jamais fait de difficulté pour reconnaître le caractère provisoire d'une théorie scientifique digne de ce nom, en revanche, ils n'ont jamais contesté qu'une telle théorie fût vraie par défaut ou, si l'on préfère, vraie jusqu'à preuve du contraire. Avec Popper, on ne peut même plus dire cela : "les théories scientifiques, si elles ne sont pas réfutées, restent toujours des hypothèses ou des conjectures"(Popper, la Quête Inachevée, xxix). Donc, pour Popper, l'élaboration puis l'expérimentation de l'hypothèse n'est plus l'acte fondateur de l'attitude scientifique, elle est le tout d'une attitude scientifique qui se résume faire des prédictions et à s'efforcer de les réfuter au moyen d'expériences cruciales. Or, cette apparente modestie n'est-elle pas encore trop ambitieuse ?

D'abord, il nous semble que, d'un point de vue strictement logique, la réfutation poppérienne n'est rien d'autre qu'une vérification négative dans le sens où le modus tollens (1- "si p est vrai alors q est vrai" ; 2- "or q est faux" ; 3- "donc p est faux") est fondé sur le principe de bivalence (parfois appelé, à tort, "principe de tiers-exclu") selon lequel entre p et non-p, nécessairement l'une des deux propositions (ou conjonction de propositions) est vraie et l'autre fausse. S'évertuer à prouver la fausseté de p revient donc, en vertu de ce principe, à s'attacher à prouver la vérité de non-p. Ce moyen de preuve, très souvent employé en mathématiques, est aussi connu sous le nom de reductio ad absurdum (c'est par ce moyen que les Grecs ont "prouvé" l'irrationalité de π : en montrant qu'il ne pouvait être rationnel, c'est-à-dire s'écrire sous la forme d'un rapport de deux entiers). Mais, comme l'écrit le logicien intuitionniste Brouwer, "montrer que quelque chose n’est pas vrai, c’est-à-dire montrer qu’une supposition n’est pas correcte, n’est pas un acte intuitivement clair. C’est qu’il nous est impossible d’avoir une représentation intuitivement claire d’une supposition qui plus tard se montre même fausse. Il faut maintenir l’exigence, que dans les mathématiques intuitionnistes, seule la construction à partir des fondements a de l’importance"(Brouwer, Intuitionistische Mengenlehre). La critique intuitionniste du principe de bivalence ne concerne, au départ, que les séries mathématiques infinies. Si, par exemple, on arrivait à prouver la fausseté de la proposition "il y a 7 fois le chiffre 7 dans le développement décimal de π", cela n'impliquerait nullement que sa contradictoire, "il n'y a pas 7 fois le chiffre 7 dans le développement décimal de π" est vraie. Il se pourrait aussi qu'elle fût indécidable justement parce que la série des décimales de π étant illimitée, on n'a pas la moindre idée de ce qu'il faudrait faire pour en prouver la vérité. Or, ce qui vaut pour un système strictement formel comme l'est un ensemble de propositions mathématiques pour lesquelles, nous l'avons dit, les preuves sont internes aux démonstrations, vaut aussi, a fortiori, pour des propositions dont la vérité ou la fausseté exigent des preuves externes (expérimentales, matérielles) qui, après tout, peuvent ne pas exister du tout. À cet égard, la conception sémantique du vérificationnisme qui est celle du premier Wittgenstein et du Cercle de Vienne possède l'avantage de lier la signification d'une proposition à sa vérifiabilité, de telle sorte qu'une proposition invérifiable n'est pas réputée fausse mais dépourvue de sens. Wittgenstein s'en souviendra lorsqu'il fera remarquer que "le contraire de « il existe une loi suivant laquelle p » n'est pas « il existe une loi selon laquelle non-p »"(Wittgenstein, Remarques sur les Fondements des Mathématiques, V, 13), voulant dire par là que, de ce que p est faux, on ne devrait, rigoureusement parlant, ne rien inférer du tout au sujet de non-p. Conscient du problème, Popper fait de la réfutabilité et non pas, évidemment, de la réfutation, le principal critère de scientificité : "une théorie qui n'est réfutable par aucun événement qui se puisse concevoir est dépourvue de caractère scientifique. […] Mais cette propriété comporte des degrés : certaines théories se prêtent plus aux tests, s'exposent davantage à la réfutation que les autres, elles prennent, en quelque sorte, de plus grands risques"(Popper, Conjectures et Réfutations). Ce qui est pragmatiquement peu convaincant. C'est exact si l'on considère non pas tant les théories que les disciplines théoriques (en gros, une théorie est, en général, plus facilement réfutable en biologie qu'en physique des particules). Mais c'est problématique en ce que la recherche du plus haut degré possible de réfutabilité est un réquisit d'épistémologue que ne partage pas forcément le scientifique plutôt soucieux, on s'en doute, de voir confirmer sa théorie. Et lorsque Popper affirme être parvenu "à fournir un critère objectif pour des degrés très élevés d’audace ou de non-adhocité : la nouvelle théorie, tout en devant expliquer ce que l’ancienne théorie expliquait, doit la corriger; si bien qu’en réalité elle contredit l’ancienne théorie: elle contient l’ancienne théorie, mais sous forme d’une approximation seulement. J’ai ainsi fait observer que la théorie de Newton contredit à la fois celle de Kepler et celle de Galilée - tout en les expliquant - puisqu’elle les contient comme approximations"(Popper, la Connaissance Objective), il oublie, premièrement qu'une théorie réfutée n'est jamais abandonnée complètement mais plutôt remaniée et corrigée à nouveaux frais par ses concepteurs en espérant qu'elle soit, in fine, confirmée, et, deuxièmement, qu'en général, ce n'est pas le défenseur même de la théorie qui s'évertue à la réfuter mais plutôt des tiers qui ont de (plus ou moins) bonnes raisons de l'attaquer (cf. le cas des adversaires de Galilée dans Feyerabend et l'Anarchisme Épistémologique). De toute façon, cela ne résout nullement l'objection logique qui est pourtant le terrain sur lequel Popper se place pour promouvoir la valeur inférentielle de la déduction et dénigrer celle de l'abduction ou de l'induction. Par ailleurs, l'exigence poppérienne du plus haut degré possible de réfutabilité le conduit à rejeter hors du champ scientifique, non seulement les sciences humaines et sociales (cf. le cas de la psychanalyse dans Freud, Métapsychologie et Psychanalyse) mais aussi la physique quantique dont il disait ironiquement que "si nos théories sont des filets que nous construisons pour attraper le monde, nous devons nous rendre compte que la mécanique quantique nous a amené un drôle de poisson"(Popper, le Réalisme et l'Objectif de la Science). Après tout, dans l'expérience de pensée dite du "chat de Schrödinger", ce dernier ne va-t-il pas jusqu'à affirmer que "la fonction Ψ [qui prédit la probabilité d'un état quantique donné] de l'ensemble [chat + appareil expérimental] s'exprimerait de la façon suivante : le chat vivant et le [même] chat mort sont mélangés ou brouillés en proportions égales"(Schrödinger, Physique Quantique et Représentation du Monde), violant ainsi, non seulement le principe de bivalence, mais, plus radicalement encore, le principe de contradiction ?

(à suivre ...)

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Après ces propos de cour de récré qui ont l'air de satisfaire pleinement les ados boutonneux qui y ont participé (j'imagine la tronche du lecteur Lambda qui tomberait là-dessus après avoir tapé une requête quelconque dans un moteur de recherche), reprenons notre réflexion philosophique sur hypothèse et modèle scientifiques.

À partir des difficultés logiques générées par le vérificationnisme, que ce soit dans sa version positive (Kant, Russell, Wittgenstein, Bachelard) ou dans sa version négative (Popper), nous avons commencé à entrevoir quelques difficultés pragmatiques. À cet égard, nous avons vu que, si Popper fustige l'absolutisme de la théorie russellienne de la vérité-correspondance, c'est au motif qu'une telle conception "oublie" opportunément qu'elle est fondée sur une supposition ou une croyance invérifiable : le futur ressemblera, grosso modo, au passé et au présent. Malgré cela, il affirme néanmoins que "l’attitude scientifique [est] l’attitude critique. Elle ne recherch[e] pas des vérifications, mais des expériences cruciales. Ces expériences p[euv]ent bien réfuter la théorie soumise à l’examen ; mais jamais elles ne pourraient l’établir"(Popper, la Quête Inachevée, xxix). Or, dire que l'attitude scientifique consiste à rechercher une expérience cruciale capable d'infirmer la théorie hypothétique, c'est dire que de l'hypothèse "si p est vrai alors q est vrai" et du constat expérimental "or q est faux", on doit conclure "donc p est faux". Et ce point de vue (le modus tollens), avons-nous dit, se distingue de celui (le modus ponens) qui consiste à poser que, de l'hypothèse "si p est vrai alors q est vrai" et du constat expérimental "or p est vrai", on pourrait conclure "donc q est vrai". Pourtant, dans les deux cas, la vérité ou la fausseté de la proposition (ou la conjonction de propositions) p dépend de et ne dépend que de la vérité ou la fausseté de la proposition (ou la conjonction de propositions) q. En ce sens, le vérificationnisme kantien et post-kantien, comme le falsificationnisme poppérien souffrent de la même limitation : ce sont deux points de vue atomistiques qui font abstraction des croyances et suppositions implicites sur lesquelles reposent tout autant p que q. Bref, on reprochera au falsificationnisme de Popper de ne pas tenir compte desdites croyances ou suppositions tout aussi invérifiables et déterminantes que ne l'est l'hypothèse inductive dans le cas du vérificationnisme. Ou, si l'on préfère, de postuler que ces croyances ou suppositions sont, en l'occurrence, négligeables. Un autre postulat manifestement attaché à l'épistémologie poppérienne est constitué par la croyance (ou la supposition ou l'hypothèse invérifiable) du caractère analytique de la science dans le sens où celle-ci consisterait à analyser le réel pour en découvrir la structure intime et cachée. Pour Kant, au contraire, "la science n’est pas simplement un pouvoir de comparer des phénomènes mais une législation pour la nature"(Kant, Critique de la Raison Pure, IV, 93). C'est en ce sens que l'on qualifie sa philosophie de la connaissance de synthétique (au sens où, pour l'idéalisme transcendantal, l'objet de la science est synthétisé par l'esprit plutôt que découvert). Mutatis mutandis, le vérificationnisme empirique et sémantique de Wittgenstein et le vérificationnisme rationnel et technique de Bachelard vont dans le même sens. À savoir que, contrairement à la conception classiquement platonicienne de l'activité scientifique comme découverte d'une vérité (en grec alèthéïa, "dévoilement") indépendante de l'esprit connaissant et de l'activité de connaissance, il y a, chez eux aussi, l'idée sous-jacente que cette vérité est humainement construite. Au contraire, malgré qu'il en ait par ailleurs contre Platon (qualifié, par ailleurs, d'"ennemi de la société ouverte" !), Popper renoue pourtant avec l'orthodoxie platonicienne en défendant une conception explicitement analytique de la vérité comme dévoilement : "notre objectif en tant que savant est de découvrir la vérité"(Popper, Conjectures et Réfutations), autrement dit, de déchiffrer le réel, de l'analyser comme on déchiffrerait ou analyserait un texte pour le mieux comprendre. En se déclarant, on l'a vu, partisan d'un vérificationnisme négatif, il rejette en conséquence le constructivisme synthétique qu'il associe à la subjectivité caractéristique des pseudo-sciences telles qu'exemplifiées, de son point de vue, par les sciences humaines et sociales ainsi que par la physique quantique.

Depuis Kant, on a pris l'habitude de distinguer les propositions analytiques qui sont éternellement et immuablement vraies ou fausses par l'effet de la seule signification de leurs termes, et les propositions synthétiques dont la valeur de vérité est, en partie, déterminée par le recours possible à la vérification empirique, auquel cas, la vérification (fût-elle négative comme chez Popper) se réduit à une expérience cruciale. C'est ce que Quine nomme "les deux dogmes de l'empirisme moderne" : "l'empirisme moderne dépend en grande partie de deux dogmes. Le premier consiste à croire en un clivage fondamental entre les vérités analytiques (ou fondées sur les significations indépendamment des faits). Le second, le réductionnisme, consiste à croire que chaque énoncé [est] doué de signification [en vertu] de termes qui renvoient à l'expérience immédiate"(Quine, les deux Dogmes de l'Empirisme). Ce qui fait de la distinction analytique/synthétique un dogme, c'est qu'il n'existe pas de critère de démarcation entre les deux pôles. Ainsi, un énoncé comme "aucun célibataire n'est marié" n'est pas analytique au sens kantien puisque sa signification dépend, entre autres choses, de l'apprentissage empirique de la langue par le locuteur. Inversement, le principe "l'hypothèse h est confirmée (ou infirmée) par l'expérience" dépend, entre autres choses, de la signification linguistique de la notion de confirmation (ou d'infirmation). Du coup, bien malin qui pourrait déterminer précisément ce qui, dans un processus de vérification expérimentale, relève de l'expérience sensible ou bien de la signification des termes dans lesquels l'hypothèse et le protocole expérimental sont formulés, car "chaque homme reçoit un héritage scientifique, plus un bombardement continuel de stimulations sensorielles, et les considérations qui le déterminent à ajuster son héritage scientifique à ses stimulations sensorielles continuelles sont pragmatiques autant que théoriques"(Quine, d’un Point de vue Logique, ii, 6). Plus précisément, "la totalité de notre savoir ou de nos croyances, des faits les plus anecdotiques aux lois les plus profondes de la physique ou même des mathématiques et de la logique, est une étoffe tissée par l’homme et dont le contact avec l’expérience sensible ne se fait qu’à la marge"(Quine, d’un Point de Vue Logique, ii, 2). C'est ainsi, par exemple, que même "la logique bivalente [dont il a été question plus haut] est un développement théorique que nous apprenons, comme une autre théorie, par des moyens indirects sur lesquels nous pouvons seulement spéculer. Des théoriciens, notamment les intuitionnistes, préfèrent une autre logique, et il n’y a rien dans les circonstances observables de nos énonciations pour les persuader de donner signification à notre schème bivalent"(Quine, Méthodes de Logique). En conséquence, "on n'a toujours pas réussi à tracer une frontière entre les énoncés analytiques et synthétiques. Croire qu'une telle distinction peut être tracée est un dogme non empirique des empiristes, une profession de foi métaphysique"(Quine, les deux Dogmes de l'Empirisme) et dire que la science consiste à "découvrir" ou, au contraire, à "construire" son objet est, dans la terminologie du Cercle de Vienne que partage ici Quine, dépourvu de signification dans la mesure même où la valeur de ce parti-pris est non-testable. C'est d'ailleurs exactement en ce sens que Popper écrit que "le darwinisme n’est pas une théorie scientifique testable mais un programme métaphysique de recherche"(Popper, la Quête Inachevée, xxxvii), contrairement au néo-darwinisme post-mendélien qui assortit ledit "programme métaphysique" d'un certain nombre de constats empiriques, sans qu'il y soit néanmoins possible de dire lequel des deux est analytique et lequel synthétique. Bref, le choix de l'atomisme plutôt que du holisme méthodologiques, l'option analytique en lieu et place de l'option synthétique, sont des postulats métaphysiques et non pas des hypothèses testables et, partant, réfutables.

(à suivre ...)

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(Merci, Zingaro, pour votre gros travail de clarification)

Suite de mon exposé :

Il en va de même pour le deuxième dogme dénoncé par Quine et consistant à réduire le versant synthétique à une expérience cruciale au sens où celle-ci serait, en quelque sorte, le juge en dernier ressort de la valeur (positive ou négative) de l'expérimentation de l'hypothèse. C'est que, nous dit Quine, "nos énoncés sur la réalité extérieure affrontent le tribunal de l’expérience non pas individuellement mais comme un corps organisé"(Quine, Méthodes de Logique). C'est là l'exposé de la thèse du holisme sémantique (la signification d'un énoncé ne se réduit pas à la signification de ses seuls termes) dont Quine reconnaît qu'elle s'inspire de la thèse du holisme épistémologique (la connaissance d'un fait ne se réduit pas à l'observation de ce seul fait) qui est celle de Pierre Duhem : "une expérience de physique est l'observation précise d'un groupe de phénomènes, accompagnée de l'interprétation de ces phénomènes ; cette interprétation substitue aux données concrètes réellement recueillies par l'observation des représentations abstraites et symboliques qui leur correspondent en vertu des théories physiques admises par l'observateur"(Duhem, la Théorie Physique : son Objet, sa Structure). En mettant l'accent sur l'importance de l'héritage culturel du scientifique, et, tout particulièrement, du langage dans la formulation de l'hypothèse, la description et l'interprétation de l'expérience, Duhem rejette donc l'idée d'une expérience cruciale qui serait suffisante pour tester une hypothèse et, donc, à quoi se réduirait l'expérimentation. Quine reformulera le holisme méthodologique de Duhem en le généralisant (ce que fait Wittgenstein par rapport à Kant) au problème de ce que signifie l'ontologie en général. S'il admet que "le caractère de la réalité, c’est l’affaire de l’homme de science"(Quine, le Mot et la Chose, §6), pour autant, le réel, ce qui existe, n'est pas donné (analytiquement), mais construit (synthétiquement), et ce, pas du tout à la manière  (atomiste et réductionniste) de Bachelard : "nous recherchons, non ce qui existe, mais ce qu’une théorie dit qu’il existe, et c’est là un problème qui concerne proprement le langage […]. Être admis comme une entité, c’est purement et simplement être reconnu comme la valeur d’une variable"(Quine, d’un Point de Vue Logique, i). Par cette dernière formule, aussi célèbre qu'absconse, Quine veut dire qu'un objet n'existe, pour nous autres humains, qu'en tant qu'il est réputé pouvoir se substituer à une variable dans un énoncé scientifique. En d'autres termes "la notion de référence à doit être reclassée en notion de vérité de, et l’expression singulière f(A) doit être reclassé en expression générale d’extension singulière il existe un x, {f(x) et (x=A)}"(Quine, le Domaine et le Langage de la Science, iii) : pour qu'on puisse dire "le boson de Higgs existe", ou "Dieu existe" ou "la croissance économique existe", il ne s'agit pas tant de chercher si "le boson de Higgs" ou "Dieu" ou "la croissance économique" sont des expressions qui ont un réfèrent auquel elles correspondraient dans une réalité, en droit, indépendante des énoncés qui en font état. Il faut et il suffit qu'on puisse produire des énoncés bien formés {f(x)} qui prennent la valeur "vrai" dès lors qu'on substitue de telles expres​sion(A) à la variable (x) et ce, quelle que soit la manière dont cette vérité est établie. De sorte que les raisons de la confirmation d'une hypothèse et, par suite, de l'adoption d'une théorie sont, fondamentalement, pragmatiques dans le sens où "les objets physiques sont des entités postulées qui simplifient notre façon de rendre compte de nos expériences sensibles, tout comme les nombres irrationnels simplifient les lois mathématiques […]. L’acceptation d’une ontologie scientifique est rationnelle en ce qu’elle nous permet d’adopter le schème conceptuel le plus simple possible"(Quine, d’un Point de Vue Logique, i). À la limite même, "les entités postulées par la science sont comparables, du point de vue épistémologique, aux dieux d’Homère […]. Les objets physiques comme les dieux ne trouvent place dans notre conception que pour autant qu’ils sont culturellement postulés […]. Si le mythe des objets physiques est supérieur à celui des dieux de l’Olympe, c’est qu’il s’est révélé être un instrument plus efficace"(Quine, les deux Dogmes de l’Empirisme, vi). A contrario, l'infirmation d'une hypothèse et le rejet d'une théorie est extrêmement problématique en ce que "la prévision du phénomène dont la production doit trancher le débat ne découle pas de la proposition litigieuse prise isolément, mais de la proposition litigieuse jointe à tout cet ensemble de théories ; si le phénomène prévu ne se produit pas, ce n’est pas la proposition litigieuse seule qui est mise en défaut, c’est tout l’échafaudage théorique dont le physicien a fait usage ; la seule chose que nous apprenne l’expérience, c’est que, parmi toutes les propositions qui ont servi à prévoir ce phénomène et à constater qu’il ne se produisait pas, il y a au moins une erreur ; mais où gît cette erreur, c’est ce qu’elle ne nous dit pas"(Duhem, la Théorie Physique : son Objet, sa Structure). À tel point qu'une expérimentation à première vue défavorable à l'hypothèse à tester ne sera forcément jugée telle : "on peut, en cas d’expérience récalcitrante, soit modifier certains énoncés théoriques, soit préserver la vérité de la théorie en alléguant une hallucination […]. On peut toujours préserver la vérité de n’importe quel énoncé à condition d’effectuer les réajustements qui s’imposent"(Quine, les deux Dogmes de l’Empirisme). On peut toujours objecter à la thèse holistique connue sous le nom de "thèse de Duhem-Quine" son caractère obscurantiste, relativiste, nihiliste comme le font Fodor et LePore dans Holism : a Shoppers' Guide ou la qualifier, à l'instar de Popper, de subjectiviste et historiciste. Toujours est-il que les scientifiques sont des êtres humains qui agissent et réagissent pragmatiquement, c'est-à-dire humainement aux problèmes qui leur sont posés et que ce que Bachelard appelle la "Cité scientifique" n'est pas une Civitas Dei au sens d'Augustin.

(à suivre ...)

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Nous nous rendons bien compte qu'au sein même de la docte communauté scientifico-épistémologique, les controverses méthodologiques ont souvent été, sont encore et seront probablement toujours virulentes. L'une des raisons de cette cacophonie nous semble être la différence des modèles explicatifs qu'adoptent les uns et les autres. Aussi allons-nous, pour terminer cet exposé, tenter de modéliser les différents types d'explication scientifiques que nous avons rencontrés dans le cadre du traitement de la notion d'hypothèse scientifique. Disons d'abord deux mots au sujet de ce qu'il convient d'appeler "modèle". Dans un article intitulé Paradigme, Théorie, Modèle, Schéma (consultable en ligne sur le site d'Open Edition), Gilles Willett établit une distinction entre quatre termes qu'il serait malvenu de confondre. Pour résumer son propos, un paradigme (le terme a été popularisé par l'ouvrage de Thomas Kuhn, the Structure of Scientific Revolutions) est un ensemble de croyances et de normes implicites qui constitue l'arrière-plan conceptuel de toute recherche et, partant, de toute théorie scientifique (c'est ce que Quine appellerait "schème conceptuel" et Foucault "épistèmè") ; une théorie est un ensemble de lois, c'est-à-dire de propositions reliées entre elles par des relations inférentielles (déduction, mais aussi, moyennant les difficultés que nous avons pointées, l'abduction ou l'induction) qui donne à l'ensemble à la fois cohérence syntaxique et crédibilité sémantique ; un modèle est le prolongement ou la projection d'une théorie qu'elle simplifie explicitement (tandis que le paradigme est implicite) dans le but de rendre compte des aspects supposés les plus pertinents (à fins de vulgarisation ou bien d'abstraction philosophique, comme c'est le cas ici) d'un phénomène ou d'un ensemble de phénomènes, à la limite, ce peut être une théorie particulière qui représentera, toujours dans l'optique d'une simplification, un ensemble de théories qu'on entend regrouper sous ledit "modèle" (la physique newtonienne a, par exemple, longtemps joué ce rôle) ; enfin un schéma est un modèle abrégé destiné à faciliter la mémorisation ou la communication pédagogique d'un corpus théorique et qui, pour cela, est généralement présenté sous la forme d'une représentation symbolique non-propositionnelle. Voilà pourquoi, dans un ouvrage collectif intitulé l'Explication dans les Sciences, et, plus particulièrement, dans un chapitre consacré à l'explication dans les sciences sociales, Gilles-Gaston Granger écrit que "nous concevons l'explication comme essentiellement fondée sur la construction de modèles. Ce sont, d'une part, les relations internes entre les éléments abstraits d'un modèle, avec leurs conséquences logico-mathématiques, d'autre part les relations globales externes de raccordement du modèle à d'autres modèles qui constituent l'explication scientifique"(Granger, l'Explication dans les Sciences, viii). Après avoir traité la première partie du programme, faisons donc, à présent, une typologie des modèles explicatifs possibles. L'auteur de ces propos en dégage trois principaux que nous reprendrons à notre compte en en développant les conséquences et en en modifiant le nom pour des raisons que nous expliciterons.

(à suivre ...).

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 "Le premier type […] met en vedette un ou plusieurs facteurs du phénomène considéré, le modèle jouant le rôle d'un transformateur fournissant à la sortie comme "effets" les aspects à expliquer du phénomène. Le schéma simple d'une machine thermique fournit une image grossière de ces modèles"(Granger, l'Explication dans les Sciences, viii). Nous parlerons, à propos de ce modèle, de modèle mécaniste dans la mesure où il s'agit, comme le dit Granger, de fournir des effets à la "sortie" du modèle, c'est qu'on lui a fourni des causes en "entrée".  C'est, typiquement, ce modèle qu'adopte Hume lorsqu'il décrit, par exemple, le fonctionnement du psychisme humain en ces termes : "une impression frappe tout d’abord les sens [...], de cette impression l’esprit fait une copie qui subsiste après que l’impression a cessé [...], cette idée [...] en revenant à notre âme produit une impression nouvelle"(Hume, Traité de la Nature Humaine I, i, 2). On voit bien en quoi on a là un modèle mécaniste : le fonctionnement de l'esprit est conçu sur la base du paradigme de l'appareil photographique analogique qui transforme l'impression sensible en idée intelligible tout comme la caméra transforme un bombardement de photons en image virtuelle (la "copie") puis en image réelle (l'"impression nouvelle"). Mais c'est également le cas de Popper lorsqu'il "considère qu'un système n'est scientifique que s'il fait des assertions qui peuvent entrer en conflit avec des observations ; et on teste d'ailleurs un système en s'efforçant de créer des conflits de ce genre, c'est-à-dire en essayant de le réfuter"(Popper, la Démarcation entre la Science et la Métaphysique) : il conçoit son processus de réfutation comme un simple mécanisme pour lequel on présente une théorie en input, et qui fournit la même théorie réfutée ou non en output. Le mécanisme poppérien de réfutation est celui d'une expérience cruciale capable de trancher, par défaut, la question de savoir si un objet possède ou ne possède pas une propriété dispositionnelle (la réfutabilité), de la même manière qu'on teste, par défaut, la solubilité d'un corps en tentant de le dissoudre ou sa fragilité en essayant de le casser. Ce modèle mécaniste d'explication scientifique consiste donc à simplifier le réel en établissant, entre les aspects tenus pour pertinents de ce réel, des relations de causalité entre des éléments ou groupe d'éléments matériels. En ce sens, ce modèle est donc atomiste. Nous disons "par défaut" parce que la non-réfutabilité, comme la non-solubilité ou la non-fragilité n'est que putative, jusqu'à preuve du contraire. Le paradigme associé au mécanisme poppérien est, clairement, celui d'un filtre ou d'une pierre de touche qui permet d'attribuer la simple probabilité d'une propriété. Dans tous les cas, la cohérence des éléments du modèle est le résultat de l'assemblage mécanique des éléments dont le modèle est composé et des relations causales qui en assurent une dynamique univoque, linéaire et inobservable dans sa continuité. Celle-ci est univoque dans le sens où l'énergie nécessaire au fonctionnement de la mécanique est exogène par rapport au modèle (ce sera, par exemple, l'énergie lumineuse dans le cas de l'exemple de Hume, l'énergie de l'expérimentateur pour celui de Popper). Elle est linéaire en ce que la relation de causalité est à la fois transitive et non symétrique (la source d'énergie implémente en série, de proche en proche, chaque élément du système mais sans rétroaction possible). Et elle est inobservable en continu puisque le paradigme général de ce modèle est celui d'une black box qui transforme la cause en effet en gardant le silence sur le détail du processus même de transformation. On est donc là, avec le modèle mécaniste, en présence du modèle le plus simple, sinon le plus simpliste, d'explication commun à un certain état de la physique (on a longtemps parlé de mécanique newtonienne ou de mécanique céleste) et à la métaphysique (cf., par exemple, le traitement mécaniste que Descartes réserve aux passions de l'âme dans son ouvrage éponyme), voire aux pseudo-sciences (astrologie, psychologie naïve, neuro-sciences qui, toutes, se prévalent de l'inobservabilité en continu pour présupposer une mystérieuse causalité sans contact entre certains éléments du modèle).

(à suivre ...)
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