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Humanité-inhumanité

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Euterpe
Vangelis
Intemporelle
Liber
JimmyB
broceliand
10 participants

descriptionHumanité-inhumanité - Page 4 EmptyRe: Humanité-inhumanité

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Intemporelle a écrit:
Je me perds un peu : parlez vous de projets personnels propres à chaque individu, ou d'un projet global qui comprend toute l'humanité (puisque vous parlez de consensus) ? Je réponds en partant du principe que vous parlez d'un projet global, ce qui me paraît plus cohérent, et m'excuse par avance si le propos a été mal compris.
Ou bien mal exprimé de ma part.
Je parle de projet individuel. Si je parle ensuite de consensus ce n'est que par rapport au terme d'inhumanité où les projets individuels peuvent se rejoindre et se fondre pour refuser ceci ou cela. Un projet global ne peut pas survenir s'il n'y a pas de projets individuels pour le soutenir, à moins d'être un sujet global. Et je ne crois pas à une conscience globale, il n'y a pour moi que des consciences qui s'agrègent mais qui en aucun cas ne peuvent en former une seule.

Intemporelle a écrit:
L'idée d'une humanité porteuse d'un projet, est assez séduisante, mais aussi à mon sens dangereuse. Cela revient à exclure un certain nombre d'individus réels, concrets de l'humanité, au nom d'une idée abstraite de celle-ci, dont la validité n'a d'autre fondement qu'un ensemble de valeurs partagées par le plus grand nombre.
Je ne considère pas que l'humanité en tant qu'espèce soit porteuse d'un même projet (j'omets volontaire le biologique), et ce n'est même pas séduisant à mon goût.
Sinon je suis tout à fait d'accord sur les conséquences et c'est bien là le problème. Soit nous avons une somme de projets individuels qui définissent un projet global, voire plusieurs (c'est mon point de vue), soit nous considérons un projet en-soi, mais dans les deux cas il y aura toujours exclusion de ceux qui n'adhèrent pas.

Intemporelle a écrit:
Les exemples historiques ne manquent pas de valeurs partagées par le plus grand nombre à un moment donné, qui sont aujourd'hui considérées comme "inhumaines".
Je suis d'accord. C'est pourquoi je parlais d'évolution au gré de l'histoire.

Intemporelle a écrit:
Vous cherchez à dissocier projet et valeurs, mais le contenu du projet tel que vous l'évoquez, il me semble bien qu'il s'agit toujours de valeurs.
Pour moi le projet n'a aucune valeur a priori. Il va être acté par la volonté et ensuite rencontrer d'autres projets ou individus, donc se confronter à d'autres volontés et d'autres libertés. Et puisque l'acte est factuel, on va pouvoir juger sur les faits. J'ai placé l'inhumanité et l'humanité sur des plans différents pour démontrer qu'il n'y avait pas nécessairement de contradiction à qualifier un acte inhumain fait par un humain. Pour moi l'inhumain est ce qui est hors du cadre défini par un projet, et l'humain seulement en tant qu'espèce d'hominidés.

Intemporelle a écrit:
Parler d'inhumanité ressemble fortement à une manière de ne pas assumer tout ce dont est capable l'humanité, surtout quand il s'agit du pire.
Je suis d'accord, mais seulement si vous définissez l'inhumanité en dehors de l'humanité. Mais telles que je les situe, elles ne s'excluent pas.

Intemporelle a écrit:
Précisément, d'un point de vue logique, vous ne pouvez pas juger sa volonté et son projet si vous considérez que l'acte est inhumain. Si vous écartez la métaphore, et considérez que tel acte est inhumain, de manière absolue et littérale, alors vous n'avez aucun moyen de juger cet acte, l'auteur ne peut répondre de cet acte. C'est une manière de le dé-responsabiliser, parce que seul un être humain répond de ses actes.
Nous sommes d'accord, à ceci près que je peux écarter légitimement la métaphore en ne faisant pas de l'inhumanité le contraire ou le dehors de l'humanité.

descriptionHumanité-inhumanité - Page 4 EmptyRe: Humanité-inhumanité

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Intemporelle a écrit:
Le but n'est pas tant je pense de faire ressentir à leurs victimes un sentiment d'humiliation, que de leur faire ressentir un sentiment d'animalisation

Certes, mais l'animal n'aurait pas conscience d'être humilié. Le nazi, pour se sentir dominateur, a besoin de rabaisser sa victime, il ne se contente pas de la parquer comme un animal, il veut qu'elle sache qu'elle n'est rien en comparaison de lui, la race supérieure. Je pense ici à Barbey d'Aurevilly :
Elle voulut que sa rivale (une panthère) la vît qui l'humiliait

http://www.ibibliotheque.fr/les-diaboliques-jules-barbey-d-aurevilly-aur_diaboliques/promenade-sonore/page1

Malheureusement pour la pertinence de mon exemple, il s'agit d'un animal, mais anthropomorphisé pour les besoins du narrateur de l'anecdote.

Intemporelle a écrit:
La plupart des philosophes remettent moins en cause le fait que tuer soit mal, que le fait que dans certains cas, quand ça nous arrange, on déroge à ce principe.

Alors c'est le contraire chez Nietzsche, le philosophe amoureux des paradoxes, surtout quand ils touchent la morale ! Les hommes durs, qui ne se complaisent pas à la cruauté, ceux qui savent éliminer leurs adversaires, avaient sa faveur, comme ce Vieux de la montagne que j'évoquais, ou César Borgia, certains hommes politiques de la république romaine... Son goût de l'énergie l'amenait à admirer ces hommes peu recommandables, comme Stendhal avant lui.

Je trouverais intéressant que vous développiez pourquoi selon vous, tuer ne serait pas mal. En vertu de quelle conception du mal, plus précisément

En vertu du refus de la dualité Bien/Mal. Je ne pense pas que le mal aille sans le bien. Quand Nietzsche échange cette dualité contre celle de Bon/Mauvais, il tente d'en finir avec la culpabilité. Tuer serait alors vu comme mauvais, en tout cas, manquant de noblesse, la générosité étant la marque du fort, tout autant que la dureté. L'homme qui refuserait de tuer le ferait par une contrainte librement décidée, non par la peur du remords. On peut lui objecter que le poison de la culpabilité a fini par s'effacer depuis des millénaires qu'il a été mis en place, et qu'aujourd'hui, le refus, l'horreur même de tuer, paraissent normaux, ce qui ne devait pas être le cas pendant les périodes plus reculées de l'histoire.

descriptionHumanité-inhumanité - Page 4 EmptyRe: Humanité-inhumanité

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D'accord, je comprends mieux votre position Vangelis, mais si justement vous situez l'inhumain dans l'humain, de telle sorte qu'ils ne s'excluent pas, en dissociant acte inhumain et auteur de l'acte qui lui est humain, pourquoi garder ce terme d'inhumain dont la radicalité ici ne se justifie plus ? On pourrait parler, comme évoquait Euterpe il me semble, de limites de l'humain, de degré le plus bas de l'humain, mais rester dans le domaine de l'humain. Quel est l'intérêt du terme inhumain ici surtout s'il ne se définit plus par son exclusion radicale de l'ordre de l'humain ?

Liber a écrit:
Intemporelle a écrit:
Le but n'est pas tant je pense de faire ressentir à leurs victimes un sentiment d'humiliation, que de leur faire ressentir un sentiment d'animalisation

Certes, mais l'animal n'aurait pas conscience d'être humilié. Le nazi, pour se sentir dominateur, a besoin de rabaisser sa victime, il ne se contente pas de la parquer comme un animal, il veut qu'elle sache qu'elle n'est rien en comparaison de lui, la race supérieure. Je pense ici à Barbey d'Aurevilly :
Elle voulut que sa rivale (une panthère) la vît qui l'humiliait

Précisément, dans le processus de réification à l'œuvre dans la logique nazie, les victimes finissent par ne même plus avoir conscience d'être humiliées. C'est ce que décrit très bien Giorgio Agamben sous la figure du "mort-vivant", ou ce qu'on appelait dans l'argot d'Auschwitz : "le musulman", ce qui lui apparaît comme l'aboutissement ultime du stade de réification. Ces morts-vivants se caractérisaient par l'absence totale de désir, un état d'inertie ou sinon ils étaient pris de mouvements répétitifs pendulaires (ce serait l'origine supposée de ce surnom de "musulman", parce que ces mouvements évoquaient la prière du musulman).
Il y a quelque chose de très original dans le rapport des nazis à leurs victimes qui n'a aucune commune mesure avec les rapports traditionnels entre le bourreau et sa victime, où effectivement le bourreau cherche à affirmer sa supériorité. Le bourreau traditionnel effectivement ne cherche pas la réification jusqu'au bout de sa victime, il veut qu'elle ait encore conscience de son humiliation, c'est tout le paradoxe de la torture que décrit Levinas. En mettant l'autre à sa disposition, le tortionnaire réifie sa victime (si l'on s'entend sur l'idée que la disponibilité est précisément le mode d'être de la chose, de l'outil) ; et pourtant, toute la jouissance du tortionnaire (son sentiment de domination, de supériorité), réside dans le témoignage de l'autre quant à sa toute-puissance. Il torture pour que le cri de l'autre témoigne de sa toute-puissance, et puis par ailleurs, de son entière disponibilité. Cela est paradoxal en ceci qu'une chose ne peut pas témoigner de ce qui lui arrive, seul un sujet peut témoigner de ce qui lui advient : ainsi il torture l'autre de telle sorte que l'autre témoigne de son devenir-chose, là réside sa jouissance.
Or les régimes totalitaires, et plus particulièrement le régime nazi présente une originalité par rapport à ce modèle parce que la logique nazie est d'entrée de jeu une logique qui rend possible le révisionnisme, en ce que dès le début on a cherché l'effacement des traces par l'accomplissement de la réification des victimes de telle sorte qu'elles ne puissent plus témoigner, d'où l'émergence de ce qu'Agamben appelle le "témoin intégral", celui qui précisément ne peut plus témoigner, parce qu'il a été abîmé dans son être même de sujet.

Liber a écrit:
En vertu du refus de la dualité Bien/Mal. Je ne pense pas que le mal aille sans le bien. Quand Nietzsche échange cette dualité contre celle de Bon/Mauvais, il tente d'en finir avec la culpabilité. Tuer serait alors vu comme mauvais, en tout cas, manquant de noblesse, la générosité étant la marque du fort, tout autant que la dureté. L'homme qui refuserait de tuer le ferait par une contrainte librement décidée, non par la peur du remords. On peut lui objecter que le poison de la culpabilité a fini par s'effacer depuis des millénaires qu'il a été mis en place, et qu'aujourd'hui, le refus, l'horreur même de tuer, paraissent normaux, ce qui ne devait pas être le cas pendant les périodes plus reculées de l'histoire.

J'ai du mal avec cette assimilation entre culpabilité et dualité Bien/Mal, en ce que la culpabilité est une notion liée à la philosophie chrétienne avant tout, or la dualité Bien/Mal a précédé le christianisme. Par ailleurs, la conception chrétienne de la culpabilité me semble moins liée à la dualité Bien/Mal qu'à l'émergence d'un sujet-créature qui répond au singulier de ses actes devant son Créateur. Nietzsche me paraissait beaucoup plus opérant en s'attaquant au sujet métaphysique, et du même coup à la grammaire, pour lutter contre la culpabilité, qu'en s'attaquant au Bien et au Mal qui ne sont pas réductibles à ce paradigme de la culpabilité.

Dernière édition par Intemporelle le Mer 8 Aoû 2012 - 22:13, édité 2 fois

descriptionHumanité-inhumanité - Page 4 EmptyRe: Humanité-inhumanité

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Liber a écrit:
En ce qui me concerne, je ne le ferai pas. Faire tuer un nazi, un homme, parce qu'il a ordonné la mort, mettons, d'un million de personnes, ne répondra pas aux interrogations que me posent ses actes. Si tant est qu'il y ait finalement une interrogation, pour ce qui me semble être hors de sens surtout par l'énormité du crime. Je ne crois pas à cette idée de "crime contre l'humanité", parce que tuer un seul homme ou un million, signifie renier l'humanité dans les deux cas, et cela même s'il s'agit d'un crime d'État (peine de mort). Je ne trouve pas l'homme plus essentiel (au sens philosophique, essence d'un être) quand on le considère par milliers que seul.

Je ne comprends pas pourquoi tuer un homme reviendrait à nier l'humanité. De deux choses l'une, soit on considère qu'il est fondamentalement ennemi parce que ses actes le prouvent, et alors c'est nier l'humanité que de ne pas abattre définitivement cet ennemi, soit on considère qu'il n'est plus ennemi parce que les responsabilités se perdent dans les dédales du totalitarisme et qu'une fois celui-ci abattu, l'homme qu'on juge n'est plus dangereux (reste alors à canaliser la vengeance des victimes par quelque sacrifice et à se prémunir du fléau).

Intemporelle a écrit:
Liber a écrit:
Intemporelle a écrit:
Ce qui effraie dans ces actes qui sont qualifiés "d'inhumains", c'est que précisément ils sont bien humains, et c'est cet effroi que le terme essaie de conjurer, non sans contradictions. En effet, le seul fait de qualifier un acte d'inhumain, c'est déjà l'intégrer dans la sphère du jugement, et donc nier son caractère inhumain.

Mais d'où peut bien venir cet effroi ? Est-ce que ce qui effraie est la cruauté, le sang versé, ou bien est-ce la perversité, la torture, le plaisir de faire souffrir, qui est identifié comme une particularité humaine ? Un animal n'est pas effrayé par le sang versé. Un homme souvent. Dans ce cas, il n'y aurait pas de mal dans la nature. Le mal viendrait de ce que la souffrance infligée a été pensée. Le mal serait donc la pensée. On n'est pas loin de Dostoïevski et de ses grandes tentations que sont les questions métaphysiques (d'après Gide dans son analyse des Possédés).
n. En résumé, je crains bien que plus la civilisation s'améliore, se cultive, va dans la voie de qu'on nomme le "progrès", plus la barbarie augmente.

Ce n'est pas tant le sang qui effraie que le fait que ça ait été pensé, effectivement, que ça ait été commis par un être humain, quelqu'un doué de raison. Celui que l'on qualifie d'inhumain est comme nous, et cette ressemblance est source d'interrogations dérangeantes sur  soi-même et sur le groupe social dans son ensemble, interrogations que l'on refuse d'assumer. Qualifier quelqu'un d'inhumain, c'est un peu comme déclarer : "il n'est pas comme nous", c'est une manière de se rassurer sur la communauté, de ne pas voir qu'un grand nombre d'individus de cette communauté sont potentiellement capables des mêmes horreurs. C'est tellement plus facile d'écarter de l'ordre de l'humain celui qui commet des actes particulièrement odieux, plutôt que de creuser ce qui fait précisément son humanité : la rationalisation, la perversité, et aussi le plaisir de faire souffrir qu'évoque Liber.

Pour vous, sous l'inhumain il y a une mollesse effrayée, naïve ? Je crois qu'au contraire, décréter l'inhumanité est un acte parfaitement positif d'exclusion, de rupture. C'est une agression, un couperet s'abat dans des vapeurs divines et sectionne. Savez-vous qu'on meurt de se délier des siens ? Dans l'usage courant qui en est fait, on trouve les traces confortables d'une routine à l'évocation de l'inhumain, mais l'expérience fondamentale qui alimente celle-ci est un acte d'une violence, d'une cruauté suprême, et certes proprement humain.  

Je demande laquelle, de la vie civile ou naturelle, est la plus sujette à devenir insupportable à ceux qui en jouissent ? [...] Qu'on juge donc avec moins d'orgueil de quel côté est la véritable misère. Rien au contraire n'eût été si misérable que l'homme sauvage, ébloui par des lumières, tourmenté par des passions, et raisonnant sur un état différent du sien

Aucun grand comique n'a su manier l'ironie comme lui.

descriptionHumanité-inhumanité - Page 4 EmptyRe: Humanité-inhumanité

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Zingaro a écrit:
De deux choses l'une, soit on considère qu'il est fondamentalement ennemi parce que ses actes le prouvent, et alors c'est nier l'humanité que de ne pas abattre définitivement cet ennemi, soit on considère qu'il n'est plus ennemi parce que les responsabilités se perdent dans les dédales du totalitarisme et qu'une fois celui-ci abattu, l'homme qu'on juge n'est plus dangereux (reste alors à canaliser la vengeance des victimes par quelque sacrifice et à se prémunir du fléau).

Votre propos montre bien tout le danger de la notion d'inhumanité, à partir du moment où une frange de l'humanité (quelle que soit son importance), se croit autorisée à pouvoir éliminer un homme, ou un groupe d'hommes, au nom de l'humanité.
Je cite un extrait de La notion de politique de Carl Schmitt, si sa pensée peut être sujette à discussion, il a parfaitement su entrevoir néanmoins toutes les conséquences de ces catégories assez récentes "d'humain" et "d'inhumain".
Il y a là un procédé de justification des guerres particulièrement fécond de nos jours. Dans ce cas, les guerres se déroulent, chacune à son tour, sous forme de toute dernière des guerres que se livre l’humanité. Des guerres de ce type se distinguent fatalement par leur violence et leur inhumanité, pour la raison que, transcendant le politique, il est nécessaire qu’elles discréditent l’ennemi dans les catégories morales, religieuses et autres pour en faire un monstre inhumain, qu’il ne suffit pas de repousser, mais qui doit être anéanti définitivement au lieu d’être simplement cet ennemi qu’il faut remettre à sa place, reconduire à l’intérieur de ses frontières. (...)
L’humanité en tant que telle ne peut pas faire la guerre, car elle n’a pas d’ennemi : le concept d’humanité exclut le concept d’ennemi parce que l’ennemi lui-même ne laisse pas d’être un homme, aucune distinction spécifique n’est possible. Le concept d’humanité est un instrument idéologique particulièrement utile aux expansions impérialistes, et sous sa forme éthique et humanitaire, il est un véhicule de l’impérialisme économique. On peut appliquer ce cas, avec la modification qui s’impose, un mot de Proudhon : « Qui dit humanité veut tromper.» Le fait de s’attribuer ce nom d’humanité, ne saurait que manifester une prétention effrayante à faire refuser à l’ennemi sa qualité d’être humain, à le faire déclarer hors la loi et hors l’humanité, et partant, à pousser la guerre jusqu’aux limites extrêmes de l’inhumain.
Penser que l'ennemi est inhumain, et qu'au nom d'une certaine idée de l'humanité, il faut l'anéantir, rapproche singulièrement les tenants de la morale et les totalitarismes (Hitler, Staline, Mao etc.) ; toute la différence tient au contenu que vous mettez derrière le mot "humanité", mais tout comme ces hommes, au nom de ce contenu vous pensez être en droit de déclarer que X homme est un ennemi radical au point que ne pas le tuer serait nier l'humanité.

Zingaro a écrit:
Intemporelle a écrit:
Liber a écrit:
Intemporelle a écrit:
Ce qui effraie dans ces actes qui sont qualifiés "d'inhumains", c'est que précisément ils sont bien humains, et c'est cet effroi que le terme essaie de conjurer, non sans contradictions. En effet, le seul fait de qualifier un acte d'inhumain, c'est déjà l'intégrer dans la sphère du jugement, et donc nier son caractère inhumain.

Mais d'où peut bien venir cet effroi ? Est-ce que ce qui effraie est la cruauté, le sang versé, ou bien est-ce la perversité, la torture, le plaisir de faire souffrir, qui est identifié comme une particularité humaine ? Un animal n'est pas effrayé par le sang versé. Un homme souvent. Dans ce cas, il n'y aurait pas de mal dans la nature. Le mal viendrait de ce que la souffrance infligée a été pensée. Le mal serait donc la pensée. On n'est pas loin de Dostoïevski et de ses grandes tentations que sont les questions métaphysiques (d'après Gide dans son analyse des Possédés). En résumé, je crains bien que plus la civilisation s'améliore, se cultive, va dans la voie de qu'on nomme le "progrès", plus la barbarie augmente.

Ce n'est pas tant le sang qui effraie que le fait que ça ait été pensé, effectivement, que ça ait été commis par un être humain, quelqu'un doué de raison. Celui que l'on qualifie d'inhumain est comme nous, et cette ressemblance est source d'interrogations dérangeantes sur soi-même et sur le groupe social dans son ensemble, interrogations que l'on refuse d'assumer. Qualifier quelqu'un d'inhumain, c'est un peu comme déclarer : "il n'est pas comme
nous", c'est une manière de se rassurer sur la communauté, de ne pas voir qu'un grand nombre d'individus de cette communauté sont potentiellement capables des mêmes horreurs. C'est tellement plus facile d'écarter de l'ordre de l'humain celui qui commet des actes particulièrement odieux, plutôt que de creuser ce qui fait précisément son humanité : la rationalisation, la perversité, et aussi le plaisir de faire souffrir qu'évoque Liber.

Pour vous, sous l'inhumain il y a une mollesse effrayée, naïve ? Je crois qu'au contraire, décréter l'inhumanité est un acte parfaitement positif d'exclusion, de rupture. C'est une agression, un couperet s'abat dans des vapeurs divines et sectionne. Savez-vous qu'on meurt de se délier des siens ? Dans l'usage courant qui en est faite, on trouve les traces confortables d'une routine à l'évocation de l'inhumain, mais l'expérience fondamentale qui alimente celle-ci est un acte d'une violence, d'une cruauté suprême, et certes proprement humain.

Vous surinterprétez mon propos, il ne s'agit pas de mollesse, il s'agit d'effroi, il faut distinguer les deux, et l'un n'entraîne pas l'autre. L'effroi ici entraîne une réaction de rejet, d'où le "il n'est pas comme nous", donc il s'agit bel et bien d'un acte d'exclusion et de rupture radicale puisqu'un groupe social donné non seulement exclut un individu du groupe social, mais se permet de parler au nom de l'humanité, en l'excluant du genre humain tout entier. Mais la radicalité de cet acte ne remet pas en cause le fait que ce soit la réponse la plus spontanée et la plus facile face à un acte qui semble déborder toutes nos catégories de pensée ordinaires, parce que creuser cet acte, s'interroger sur ses implications sur la réalité du groupe social, et sur l'idée que l'on se fait de l'homme, c'est remettre en question ce groupe social. C'est par là-même, une position éminemment philosophique : seul celui qui se situe déjà hors de la cité sinon physiquement, du moins par sa pensée, peut s'interroger sur elle-même, parce qu'il n'est pas enfermé dans les schèmes de pensée de celle-ci. D'où la position délicate d'Arendt, qui parce qu'elle a eu le courage conceptuel de creuser plus loin le personnage d'Eichmann, plutôt que de se contenter de ce terme d'inhumain que l'on jette comme une baguette magique et qui coupe toute interrogation gênante, se retrouve du coup en porte-à-faux vis-à-vis de la communauté juive dans son ensemble. Cette communauté juive, qui venait de vivre une expérience hautement traumatisante, n'était pas encore prête à s'interroger sur les motivations de ses bourreaux. Pour cette communauté, leurs actes ne pouvaient être qu'inhumains, et que signifie inhumain ici ? Cela signifie au-delà de toute interrogation sur les motivations, au-delà de toute herméneutique, ce qui déborde les catégories de l'humain. C'est donc pour cela que le terme d'inhumain plus qu'il ne révèle le caractère de celui que l'on qualifie ainsi, révèle le groupe social qui le qualifie, un groupe social pour qui l'interrogation est trop effrayante et éventuellement douloureuse (dans le cas de la communauté juive par exemple), et qui préfère ce terme d'inhumain parce qu'aucune explication à leurs yeux ne peut permettre de justifier ce qui s'est passé. C'est toute la confusion entre explication et justification, comprendre les motivations des bourreaux, ce n'est pas les justifier. Il n'est pas étonnant que l'un des seuls qui ait compris la démarche d'Arendt, au moment de la parution de son livre, Eichmann à Jérusalem, rapport sur la banalité du mal, soit un autre philosophe, son ancien maître philosophique Karl Jaspers, qui par courrier lui disait : "Tu as définitivement réfuté les gnostiques", un compliment d'une densité philosophique remarquable, si on l'analyse.

Déclarer qu'un individu est inhumain est un acte de violence oui, mais motivé avant tout par l'effroi, pas par la volonté d'être "cruel" vis-à-vis" du criminel, mais par une incompréhension fondamentale, voire un refus de comprendre tout aussi fondamental. J'exclus bien entendu de cette analyse le fait de déclarer quelqu'un inhumain sous motif d'idéologie (comme dans le cas de l'idéologie nazie), où ce n'est plus l'effroi qui motive le qualificatif, mais la haine et l'idéologie. Mais comme je le soulignais plus haut, ces deux tendances se rencontrent singulièrement dès lors que ceux qui le font par effroi, décident qu'il faut anéantir l'inhumain.
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