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Peut-on parler d'une pensée non discursive ?

3 participants

descriptionPeut-on parler d'une pensée non discursive ? EmptyPeut-on parler d'une pensée non discursive ?

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Je suppose la question ancienne, mais j'avoue mon ignorance.

Je me bornerai à faire état d'un fait qui pourrait (?) avoir trait au sujet.
Il m'arrive de bricoler. Des petits riens. Bien sûr, j'ai une idée en tête. Mais je commence toujours par fouiller dans un carton. A l'intérieur, mon trésor : une foule d'objets hétéroclites, souvent même des morceaux seulement, rarement neufs, et dont j'ignore tout ou presque pour la plupart, jusqu'à leur nom. Ils reposent là parmi nombre de clous rouillés, bouts de ficelles, écrous dépareillés, chevilles défoncées, déchets divers que je me refuse à jeter. Je déverse le tout par terre, et laisse mes mains traîner dans ce bric-à-brac digne d'un clochard. J'erre. Je fouine. Le temps passe.
Mon idée originale est-elle toujours présente à mon esprit ? Toujours est-il que, finalement, je ressors de cette pêche avec la solution que je mettrai en œuvre, et qui ne correspond souvent plus avec l'idée de départ.
Pendant cette immersion que je qualifierais de créatrice, et dont j'ignore le fruit, je n'ai pas l'impression d'avoir tenu un discours. Du moins tant que dure l'errance.
Mais dès que ma main et mon esprit remarquent un objet intéressant, se déclenche le processus discursif de mise en œuvre.

descriptionPeut-on parler d'une pensée non discursive ? EmptyRe: Peut-on parler d'une pensée non discursive ?

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L'hémisphère droit est parfaitement capable de travailler "tout seul". Il traite l'information de manière globale, synthétique ; il est "visuel", et s'occupe plutôt des objets dans l'espace. A partir de l'exemple que vous donnez, vous semblez compartimenter nettement vos activités cognitives en fonction de vos activités. Le discursif (hémisphère gauche) est analytique, intellectuel. L'hémisphère droit est souvent associé à la créativité, il est le vivier, la nourriture de l'activité créatrice de l'hémisphère gauche, celui du langage. Ce n'est pas étonnant, on dit que le cerveau droit se rapporte au réel, tandis que le gauche construit une représentation du réel, il en est l'interprète. On dit également que l'activité du cerveau droit est si intense (comment ne le serait-elle pas ? puisqu'il traite la réalité en permanence, autrement dit le multiple, le complexe), que le gauche ne peut pas tout traiter, qu'il est contraint de contrôler, de simplifier.

Il existe beaucoup d'exemples passionnants d'artistes (pour les écrivains, c'est différent) d'une créativité prodigieuse incapables d'aligner trois phrases - j'exagère à dessein), qui ne sont pas faits pour le langage. Vous avez aussi beaucoup de contre-exemples.

Dernière édition par Euterpe le Sam 30 Juil 2016 - 23:24, édité 1 fois

descriptionPeut-on parler d'une pensée non discursive ? EmptyRe: Pensé-je en français ou existe-t-il une pensée non discursive?

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Merci pour les éclairages.

descriptionPeut-on parler d'une pensée non discursive ? EmptyRe: Peut-on parler d'une pensée non discursive ?

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Cf. http://phiphilo.blogspot.com/2009/09/dans-quelle-mesure-le-langage-est-il.html.

Euterpe a écrit:
L'hémisphère droit est parfaitement capable de travailler "tout seul". Il traite l'information de manière globale, synthétique ; il est "visuel", et s'occupe plutôt des objets dans l'espace. A partir de l'exemple que vous donnez, vous semblez compartimenter nettement vos activités cognitives en fonction de vos activités. Le discursif (hémisphère gauche) est analytique, intellectuel. L'hémisphère droit est souvent associé à la créativité, il est le vivier, la nourriture de l'activité créatrice de l'hémisphère gauche, celui du langage. Ce n'est pas étonnant, on dit que le cerveau droit se rapporte au réel, tandis que le gauche construit une représentation du réel, il en est l'interprète. On dit également que l'activité du cerveau droit est si intense (comment ne le serait-elle pas ? puisqu'il traite la réalité en permanence, autrement dit le multiple, le complexe), que le gauche ne peut pas tout traiter, qu'il est contraint de contrôler, de simplifier.
Je ne suis pas certain que ce soit là un argument contre le caractère exclusivement discursif de la pensée. En effet,
A première vue, il pourrait sembler que nous avons deux types de mondes, construits avec des matériaux différents : un monde mental et un monde physique. Il y a de fortes chances en fait pour qu’on imagine que le monde mental est aérien, ou plutôt éthéré. […] Selon certaines conceptions, ces phénomènes des hautes sphères apparaissent lorsque les phénomènes matériels atteignent un certain degré de complexité. Par exemple, que les phénomènes mentaux, l’expérience sensible, la volition, etc., émergent lorsque l’évolution a conduit à un type de corps animal d’une certaine complexité. Il y a là semble-t-il quelque chose d’évidemment vrai, car à coup sûr une amibe ne parle pas, n’écrit pas, ne discute pas, alors que nous le faisons. [Alors] nous imaginons que certains processus physiologiques correspondent à nos pensées, de telle manière que, en connaissant cette correspondance, nous pourrions découvrir les pensées en observant ces processus. Mais […] peut-on dire que nous accédons à nos pensées par l’observation de notre cerveau ? (Wittgenstein, le Cahier Bleu)
Autrement dit, ne confondons pas les conditions physiologiques nécessaires à l'exercice de la pensée (les processus objectivables, neurologiques, notamment, corrélés à l'exercice de la pensée) et les conditions suffisantes de l'exercice de la pensée (l'assimilation de ces mêmes processus à la pensée).

Euterpe a écrit:
Il existe beaucoup d'exemples passionnants d'artistes (pour les écrivains, c'est différent) d'une créativité prodigieuse incapables d'aligner trois phrases j'exagère à dessein), qui ne sont pas faits pour le langage. Vous avez aussi beaucoup de contre-exemples.
benfifi a écrit:
Pendant cette immersion que je qualifierais de créatrice, et dont j'ignore le fruit, je n'ai pas l'impression d'avoir tenu un discours. Du moins tant que dure l'errance.
Là encore, l'argument n'est pas décisif. Ce n'est pas parce qu'il n'y a pas d'oralisation verbale de la pensée que la pensée n'est pas discursive. Autrement, il faudrait interdire l'accès à la pensée discursive à l'ouvrier, à l'artisan, à l'artiste, au praticien médical, que sais-je encore... du moins dans le cadre de leurs activités gestuelles respectives. Or, Wittgenstein, encore lui, fait remarquer que le langage (la fonction discursive) ne se limite pas à ce qui peut être dit, mais se manifeste aussi dans une très large mesure dans des règles qui peuvent être montrées sans que, pour autant, elles s'expriment en mots. Le caractère discursif de la règle réside alors en ce que l'expression par des mots y est potentielle et non, nécessairement, actuelle. Ainsi, pour montrer à un enfant la règle du maniement du fou au jeu d'échecs, j'ai le choix, soit de prendre un fou et de lui faire parcourir quelques diagonales, soit d'énoncer "le fou se déplace en diagonale". Il en va de même lorsque vous bricolez ou lorsque l'artiste crée : il y a recherche de la bonne règle d'utilisation du matériau. Et cette règle, c'est du langage parce que cela peut toujours se manifester sous forme verbale.

descriptionPeut-on parler d'une pensée non discursive ? EmptyRe: Peut-on parler d'une pensée non discursive ?

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Philippe Jovi a écrit:
Euterpe a écrit:
L'hémisphère droit est parfaitement capable de travailler "tout seul". Il traite l'information de manière globale, synthétique ; il est "visuel", et s'occupe plutôt des objets dans l'espace. A partir de l'exemple que vous donnez, vous semblez compartimenter nettement vos activités cognitives en fonction de vos activités. Le discursif (hémisphère gauche) est analytique, intellectuel. L'hémisphère droit est souvent associé à la créativité, il est le vivier, la nourriture de l'activité créatrice de l'hémisphère gauche, celui du langage. Ce n'est pas étonnant, on dit que le cerveau droit se rapporte au réel, tandis que le gauche construit une représentation du réel, il en est l'interprète. On dit également que l'activité du cerveau droit est si intense (comment ne le serait-elle pas ? puisqu'il traite la réalité en permanence, autrement dit le multiple, le complexe), que le gauche ne peut pas tout traiter, qu'il est contraint de contrôler, de simplifier.
Je ne suis pas certain que ce soit là un argument contre le caractère exclusivement discursif de la pensée.
Si nous devions admettre que la pensée est exclusivement discursive, nous devrions renoncer à comprendre plusieurs formes d'activité cognitive. Pour s'en rendre compte, on peut même dire que l'observation du cerveau ne constitue pas un renfort indispensable. (Du reste, je souscris pleinement à l'argument de Wittgenstein, surtout à une époque où d'aucuns ne jurent que par les neurosciences comme les fidèles d'une religion qui ne dit pas son nom.) La langue n'est pas le seul moyen d'exercer et d'exprimer sa pensée. D'abord, les langues occidentales et plus particulièrement les langues traditionnelles de la science et de la philosophie forment un cas à part. Elles sont éminemment analytiques et leur degré d'élaboration est proprement stupéfiant. Il serait intéressant de mener une enquête sur les corrélations possibles entre le perfectionnement de nos langues et les difficultés qu'ont de nombreuses personnes, à commencer dans l'institution scolaire, à y trouver leur compte. De plus, les orientations inédites de la création artistique à partir du dernier tiers du XIXe siècle sont si radicales et persistantes que ça vaudrait la peine d'y regarder de plus près. Enfin, pour en revenir aux langues elles-mêmes, il ne me paraît pas anodin que la dialectique et la rhétorique soient précisément inventées en Grèce. La "discursivité" de la pensée me paraît être un fait culturel de l'Occident. De ce point de vue, il n'y a rien d'étonnant à voir Schopenhauer, Nietzsche et Kierkegaard, Heidegger aussi, orienter leurs pensées du côté de l'intuition, de la création, de l'esthétique, de la poésie, autrement dit de l'irrationnel. Yves Bonnefoy a beaucoup étudié les langues dont la grammaire et la syntaxe sont à peine élaborées, voire "inexistantes" (implicites, intuitives), précisément pour y trouver des pensées non conceptuelles, non logiques, non discursives, plus directement rapportées à la réalité. Il a écrit des textes décisifs à ce sujet. Et si l'anglais le passionne tant, c'est aussi parce que cette langue n'a besoin que d'une grammaire élémentaire.

Philippe Jovi a écrit:
Euterpe a écrit:
Il existe beaucoup d'exemples passionnants d'artistes (pour les écrivains, c'est différent) d'une créativité prodigieuse incapables d'aligner trois phrases j'exagère à dessein), qui ne sont pas faits pour le langage. Vous avez aussi beaucoup de contre-exemples.
benfifi a écrit:
Pendant cette immersion que je qualifierais de créatrice, et dont j'ignore le fruit, je n'ai pas l'impression d'avoir tenu un discours. Du moins tant que dure l'errance.
Là encore, l'argument n'est pas décisif. Ce n'est pas parce qu'il n'y a pas d'oralisation verbale de la pensée que la pensée n'est pas discursive. Autrement, il faudrait interdire l'accès à la pensée discursive à l'ouvrier, à l'artisan, à l'artiste, au praticien médical, que sais-je encore... du moins dans le cadre de leurs activités gestuelles respectives. Or, Wittgenstein, encore lui, fait remarquer que le langage (la fonction discursive) ne se limite pas à ce qui peut être dit, mais se manifeste aussi dans une très large mesure dans des règles qui peuvent être montrées sans que, pour autant, elles s'expriment en mots. Le caractère discursif de la règle réside alors en ce que l'expression par des mots y est potentielle et non, nécessairement, actuelle. Ainsi, pour montrer à un enfant la règle du maniement du fou au jeu d'échecs, j'ai le choix, soit de prendre un fou et de lui faire parcourir quelques diagonales, soit d'énoncer "le fou se déplace en diagonale". Il en va de même lorsque vous bricolez ou lorsque l'artiste crée : il y a recherche de la bonne règle d'utilisation du matériau. Et cette règle, c'est du langage parce que cela peut toujours se manifester sous forme verbale.
L'oralisation n'est pas nécessairement le critère décisif, mais la pensée in petto est un dialogue intérieur. De plus, l'ouvrier, l'artisan, l'artiste, etc., n'ont pas besoin de maîtriser la langue comme les écrivains, il suffit qu'ils disposent de tous les avantages que leur donne leur langue vernaculaire pour être conscients de ce qu'ils font, le maîtriser et le transmettre. Du temps du compagnonnage, le discours d'un maître à son apprenti accompagnait nécessairement un peu la transmission de son savoir-faire. Mais sans la pratique, la langue serait inutile (de même que sans la langue pour agréger ses connaissances pratiques, difficile de dire quel est le degré de conscience et de maîtrise de son savoir-faire). Un architecte surdoué est souvent complètement nul pour enseigner, donc faire parler son métier.
Mais l'histoire de l'art offre tout de même un matériel conséquent pour montrer à quel point certaines formes de pensée/activité ne sont pas traduisibles dans la langue de l'artiste (ou d'autres), même potentiellement, parce que la monstration est déjà analytique, déjà une décomposition. C'est un proto ou un infra langage. Du silence articulé. Or la perception visuelle est synthétique. La décomposer, c'est la "trahir", la traduire, c'est restituer discursivement ce qui ne l'est pas.
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