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Démocratie et élitisme

5 participants

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Bonjour,

J'entends souvent dire que nous vivons dans une société très élitiste, et que cela constitue une preuve comme quoi nous ne sommes pas véritablement en démocratie. J'avoue ne pas du tout m'y connaître sur ce point, donc je vous le demande.

Car j'ai parfois l'impression qu'on fait dire beaucoup de choses à la démocratie et qu'on lui prête des caractéristiques qu'elle n'a pas. En l’occurrence, concernant ce sujet, j'ai l'impression que les gens confondent la démocratie avec le rêve américain. Comme si le fait que M. tout le monde ne puisse pas arriver au pouvoir soit une preuve de la non-démocratie. Qu'en est-il ?

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Aristippe de cyrène a écrit:
J'entends souvent dire que nous vivons dans une société très élitistes, et que cela constitue une preuve comme quoi nous ne sommes pas véritablement en démocratie.

Nous ne sommes plus en démocratie quand les élites deviennent des castes. C'est d'ailleurs le sentiment aussi bien des Européens que des Américains en ce moment, les puissants ont formé une barrière autour d'eux pour empêcher quiconque de leur disputer leurs privilèges.

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Aristippe de cyrène a écrit:
J'entends souvent dire que nous vivons dans une société très élitiste, et que cela constitue une preuve comme quoi nous ne sommes pas véritablement en démocratie.
Ceux qui vous le disent sont partisans, d'autant que ce parti pris leur est consubstantiel : ils sont absolument sincères en assénant ce credo, qui leur semble parfaitement naturel. Le problème, c'est que, comme beaucoup d'autres, ils oublient une chose. La démocratie, c'est à la fois l'égalité et la liberté. Selon les pays, les démocrates sont plus ou moins égalitaristes ou plus ou moins libéraux (on devrait parler de "libérisme" pour l'économie seulement). Historiquement, la France, en raison même de l'évolution de la Révolution entre 1789 et 1799, est devenue égalitariste et à tendance autoritaire, choisissant un pouvoir exécutif renforcé (je ne reviendrai pas sur cette thèse, rebattue depuis Tocqueville, à propos de l'incapacité française à être libre ; les historiens les plus connus en parlent suffisamment). Pour un égalitariste, la moindre différence peut sembler une inégalité inacceptable, le signe d'un élitisme incompatible avec la norme égalitaire. Le XIXe siècle avait bien réussi à mettre en place un compromis durable et crédible, avec les notabilités (qui étaient à la république ce que les aristocraties étaient à la monarchie, pour faire bref).

Toutefois, on avait oublié, ou pas prévu non seulement que toute démocratie penche aussi inéluctablement vers l'oligarchie que d'autres régimes politiques, mais aussi et surtout qu'elle les multiplie. Or contre l'oligarchie, on n'a jamais trouvé la parade. Et pour cause ! on ne peut pas vouloir la démocratie sans l'oligarchie. Non que l'oligarchie soit désirable, elle n'est pas un mal "en soi" ; les hommes ne sont pas seulement des êtres grégaires, ils s'agrègent "naturellement" les uns aux autres en fonction d'intérêts communs dont la caractéristique principale n'est pas qu'ils soient communs, mais dans la nature des motifs qui les font naître. Je peux avoir la même écharpe que mon voisin le plus immédiat dans le métro, ce point commun ne suscite pas d'intérêt "objectif". Le "mal" oligarchique est dans la tendance à la "corruption", et plus exactement au "conflit d'intérêt", avec des conséquences bien plus dommageables que celles que peut produire le conflit d'intérêt qui place parfois dans une situation embarrassante les couples Ockrent-Kouchner, Pulvar-Montebourg, Schönberg-Borloo, Drucker-Baroin (d'un côté des femmes journalistes, de l'autre des hommes politiques...).

Les partisans de la liberté, en France, et à partir de 1799 (coup d'État de Bonaparte), furent les perdants de la Révolution. Et, comme ils ne craignaient rien tant que l'anarchie démocratique des années 1792-1793, ils consentirent par intérêt, non par conviction, à l'autorité napoléonienne, comme au seul remède contre l'anarchie, et en attendant que les choses évoluent dans le bon sens (les révolutions de 1830 et 1848 achèveront de les convertir au pouvoir exécutif fort, voire autoritaire). Ce fut la double tentative avortée de la Restauration et de la Monarchie de Juillet d'instaurer la liberté (en considérant que l'égalité civile était un acquis - tandis que les égalitaristes se considéraient au commencement de la conquête égalitaire).

Le seul moment républicain "réussi" de la France, au regard de la Révolution (qui n'était pas achevée dans les esprits des uns et des autres, encore en 1870), ce sont les années 1875-1895 environ : on trouve un consensus réel et large, quel que soit le parti, car le régime est alors parlementaire (acquis de la Révolution) avec à sa tête un président (qui pouvait être le roi - le comte de Chambord - beaucoup y étaient favorables) au pouvoir exécutif modéré mais suffisant (ni trop faible, ni trop fort). Le boulangisme, les scandales liés à la corruption parlementaire, la surenchère colonialiste et la première guerre mondiale vont saper l'édifice (dans les années 20-30, on continue la IIIe république, mais la demande autoritaire est constante et trop forte : le régime se suicide pendant l'été 40 par auto-abolition et attribution de tous les pouvoirs à Pétain). Après la libération, au moment de savoir si on devait continuer la IIIe, entre autres raisons, on trouva qu'elle était impardonnable d'avoir rendu possible le régime de Vichy. On choisit la IVe. Il lui manqua un pouvoir exécutif fort, indépendant des vicissitudes parlementaires - la proportionnelle était de mise, donc pour gouverner le premier ministre devait sans cesse former des coalitions dont il ne pouvait pas ne pas être dépendant, coalitions qui soumettaient toutes les équipes ministérielles au vote de confiance, d'où l'instabilité ministérielle de la IVe ; d'où le choix de de Gaulle et Debré de doubler l'exécutif (président et premier ministre, avec une équipe ministérielle non plus responsable devant le parlement, mais devant le seul pouvoir exécutif). La Ve est un régime autoritaire, puisque présidentiel. Dès lors, les égalitaristes (les démocrates) manquent pour le moins de lucidité, puisqu'ils accusent le pouvoir en accusant les oligarchies (crypto-élites). Ils veulent un pouvoir fort, mais pas les oligarchies. Sauf qu'on ne peut pas vouloir de l'électricité si on n'a pas d'appareils électriques.

Liber a écrit:
Nous ne sommes plus en démocratie quand les élites deviennent des castes. C'est d'ailleurs le sentiment aussi bien des Européens que des Américains en ce moment, les puissants ont formé une barrière autour d'eux pour empêcher quiconque de leur disputer leurs privilèges.
On le voit bien avec le discours exclusivement économique des hommes politiques, qui ne sont là que pour diffuser des versions exotériques ou accessibles d'un corpus dont la technicité indigeste contribue de plus en plus à diluer la réalité. Le discours politique ne porte plus sur les objets "classiques" de la politique, d'autant moins que les gens ne demandent qu'à entendre le mot économie et son mot-greffon : social (i. e. justice sociale, égalité, générosité, humanisme, sainteté, bonté divine, procès en béatification, "moi-j'aime-les-autres-les-animaux-les-végétaux-les-minéraux-la-vie-quoi-et-tout-le-monde-il-est-beau-et-tout-le-monde-il-est-gentil", etc., synonymie passée dans les mœurs et qui ne contribue pas qu'un peu à faire croire que tous ces mots sont interchangeables).

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Ce que vous dites est très intéressant. Et j'aimerais revenir sur un point : "l'incapacité de la France à être libre".

J'ai souvent remarqué, et d'autant plus actuellement où l'on vit dans le culte de la démocratie, que lorsqu'on instaurait un régime démocratique dans un pays qui n'était pas prêt à le devenir, cela entraînait de plus ou moins graves conséquences (je ne sais pas si ce que je dis là est vrai et vérifiable, c'est plus une impression lorsque je me penche sur l'histoire, n'hésitez pas à me corriger). Pensez-vous que la France (pourtant considérée comme LE pays des droits de l'homme, de la liberté, etc.) n'était pas prête à être libre en 1789, et qu'en y accédant trop tôt, elle s'est condamnée à cette incapacité dont vous faites état dans votre premier paragraphe ?

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Aristippe de cyrène a écrit:
lorsqu'on instaurait un régime démocratique dans un pays qui n'était pas prêt à le devenir, cela entraînait de plus ou moins graves conséquences
En effet, on ne compte même que des échecs dans ce genre d'expériences.

Aristippe de cyrène a écrit:
Pensez-vous que la France (...) n'était pas prête à être libre en 1789, et qu'en y accédant trop tôt, elle s'est condamnée à cette incapacité dont vous faites état dans votre premier paragraphe ?
Les années 1788-1789 sont incontestablement parmi les plus hautes de toute l'histoire du genre humain. Peu de gens le savent vraiment, intimement, du dedans pour ainsi dire. La France a vraiment coïncidé avec elle-même. Elle n'a jamais été aussi démocratique que durant ces deux années. A plusieurs égards, et non des moindres, politiquement et sociologiquement, elle laisse la démocratie athénienne loin derrière elle pendant ce moment "miraculeux". On n'en vit jamais de tels ; on n'en a jamais revus depuis. C'est en août 1789 que les mauvais signes commencent à s'accumuler. D'une certaine manière, on peut dire que les journées des 5 et 6 octobre 1789 referment le mouvement révolutionnaire sur ce miracle, et personne ne saura ni ne pourra arrêter le mouvement. Il me semble qu'on a raté, pour longtemps, l'occasion la plus belle, et quelle occasion ! Il faudrait entrer dans le détail et, comme souvent, cela ennuie les gens, qui craignent toujours de dégrossir leurs visions "globales" et souvent toutes faites à propos de tout et de n'importe quoi.

Pour moi qui ne suis pas démocrate compte tenu de la "situation historique" (voilà qui fera plaisir à un de nos situationnistes...), l'affaire est simple : je ne suis démocrate qu'en 1789 ou bien dans le sillon de Castoriadis (qui implique nécessairement la pensée de la démocratie athénienne). Ailleurs, la démocratie n'a jamais été qu'inconséquente, ou un vain mot dont la fonction principale est de désigner par ce signe incantatoire, en les dissimulant, les "sentiments" de l'égalitariste (envieux qui ne s'avoue ni ne se tient pour tel, etc., on n'en finirait pas de décliner les facettes de l'abjection mais, que voulez-vous, on ne peut lutter contre une palanquée de cinglés qui se croient des missionnaires du bien).
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