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L'influence des langues dans la formation des concepts philosophiques.

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Silentio a écrit:
je ne comprends pas le passage que vous effectuez entre le monde et le langage. Si le monde est affaire d'interprétation, il est toujours morcelé et réunion des contraires, ce pourquoi le langage ne peut en traduire qu'une partie sans pour autant tout dire. Il ne peut que s'arrêter à l'idée que tout est interprétation et cela même se confirme par le fait que cette affirmation est elle-même une interprétation. Voulez-vous dire que parce que le monde est phénoménal et la langue est un phénomène alors parler c'est agir dans le monde, le constituer ?

Je ne pensais pas à la parole dans le sens du discours, mais comme signe, indication pour le philologue. Le langage renvoie à des forces, il sert comme matière d'analyse, le "gris" dont parle le philosophe dans la Généalogie. A mon avis, Nietzsche ne croyait pas aux concepts, il ne pensait pas qu'on pouvait "changer le monde" avec des idées, par la discussion philosophique ou politique, ce qui justifie son usage de l'aphorisme et son peu de souci des démonstrations. Il souhaitait y parvenir par la lutte, que ce soit chez l'individu lui-même ou entre les hommes. Son œuvre est celle d'un guerrier ! Dans les Dithyrambes à Dionysos, le langage traduit des émotions. Le poète-philosophe vit ces émotions à l'œuvre dans l'Être (la Volonté), sauf qu'à la différence de Schopenhauer, il n'imagine pas cet être comme un, mais multiple ("immense constellation de l'Être"). La musique, langage suprême, permet d'accéder à la Volonté, ou chez le Nietzsche tardif, à des foyers d'énergie. Le style de Nietzsche était avant tout musical. Il passait volontiers de ce style à la musique pure, et à sa conséquence immédiate sur le corps, la danse.

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Liber a écrit:
A mon avis, Nietzsche ne croyait pas aux concepts, il ne pensait pas qu'on pouvait "changer le monde" avec des idées, par la discussion philosophique ou politique, ce qui justifie son usage de l'aphorisme et son peu de souci des démonstrations.

Changer le monde, non, mais changer un homme, certainement. Et par là, changer le rapport de cet homme au monde (ou l'inverse, changer ce rapport au monde pour changer cet homme). La poésie ou la philosophie ont cette force, que cela soit comme ouverture à de nouvelles expériences ou comme forme d'éducation et de formation d'une personnalité. Cela dit, changer d'interprétation et de regard sur le monde, en se changeant soi, c'est peut-être déjà contribuer à transformer le monde commun entre les hommes, eux qui luttent aussi bien en usant de la force pure qu'au travers de productions idéologiques. Un écrivain peut communiquer à son lectorat de nouvelles expériences, ce qui peut avoir un impact sur les subjectivités. Nietzsche, me semble-t-il, croyait pouvoir trouver des lecteurs sensibles à ses exigences ou susceptibles d'être révélés à eux-mêmes par la lecture de ses œuvres. Si l'aphorisme a pour fonction principale de sélectionner les lecteurs il peut aussi provoquer le lecteur par ses effets de style, et son ton poétique associé à ces élans pleins de vie entre facilement en contact avec les préoccupations existentielles du lecteur (qui d'ailleurs est souvent confronté à lui-même, raillé, pris à parti, considéré comme un confident, etc.). Nietzsche est plus "esthétique" (plus facile d'accès, spontané et susceptible de susciter notre sensibilité-réceptivité) qu'un Kant. Il a notamment essayé d'imiter, sinon de détourner, le prophétisme de la Bible pour amadouer les lecteurs et les convaincre. Jouer au prophète, créer une nouvelle religion, cela aussi peut avoir un impact sur les fidèles. Sinon, comment un homme peut-il espérer rompre le cours de l'histoire ? Enfin, il est certain que l'auteur s'est transformé lui-même au travers de son écriture. Elle est le reflet, le plus souvent, de sa propre vie intérieure. On voit son caractère s'affermir et l'homme abandonner son identité sociale pour s'inventer lui-même parmi ses personnages.

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Silentio a écrit:
Si l'aphorisme a pour fonction principale de sélectionner les lecteurs il peut aussi provoquer le lecteur par ses effets de style, et son ton poétique associé à ces élans pleins de vie entrent facilement en contact avec les préoccupations existentielles du lecteur (qui d'ailleurs est souvent confronté à lui-même, raillé, pris à parti, considéré comme un confident, etc.).

Je vois dans l'aphorisme le plaisir de la liberté, qu'il nous communique grâce à cette autre liberté, celle de son style, d'un iconoclasme, d'une absence de règles tout romantiques.

Il a notamment essayé d'imiter, sinon de détourner, le prophétisme de la Bible pour amadouer les lecteurs et les convaincre.

Il l'a imité, oui, mais par raillerie, comme vous le dites plus haut vis-à-vis du lecteur. Contradicteur, il utilise les armes de son adversaire pour les retourner contre lui. Il met dans les pattes des prophètes un faux prophète, Zarathoustra, un personnage auquel on ne peut pas se fier, qu'on ne peut pas suivre, un moraliste pour contrer la morale. Étranges homélies que la Généalogie de la morale et l'Antéchrist ! La mère de Nietzsche ne reconnut pas son fils, l'écrivain le plus violemment anti-chrétien qui ait existé, selon son secrétaire Peter Gast, dans cet homme si pieux, quand, devenu fou, il lui récitait des passages entiers de la Bible ! Provoquer ses lecteurs, n'essayer nullement de les convaincre mais les faire tourner en rond, les tenter par mille pensées immorales, leur faire aimer le pire d'eux-mêmes, voilà comment je vois Nietzsche. Malheureusement, il réussit souvent très bien, et nous voyons surgir tous ces lecteurs de Nietzsche, dont la vulgarité le dispute à la fatuité et surtout, hélas ! à la certitude, là où le philosophe reste sceptique même dans ses affirmations les plus tranchées en apparence.

Enfin, il est certain que l'auteur s'est transformé lui-même au travers de son écriture. Elle est le reflet, le plus souvent, de sa propre vie intérieure. On voit son caractère s'affermir et l'homme abandonner son identité sociale pour s'inventer lui-même parmi ses personnages.

Je suis d'accord ; je soulignerai que dès ses premiers écrits, Nietzsche a cherché à se dérober à son entourage (sa société d'alors). Cela dit, vous décrivez ici le comportement d'un artiste, non d'un philosophe. Un philosophe ne dirait pas : "Je cherche à être moi-même", mais "Je me cherche moi-même", ou plus banalement, "Je cherche la vérité". A moins que Nietzsche ait cherché à s'échapper de lui-même ? Dans les Dithyrambes à Dionysos, il dira : "Pourquoi t'être ligoté à la corde de ta propre sagesse ?" Il voyait en lui son "propre bourreau" ! Ses personnages ? Ils sont avant tout le reflet de son imagination grandiose, presque mythique. Je comprends qu'il ait aimé Wagner. Par probité, Nietzsche n'inventera toutefois pas de personnage réaliste et complexe, il se bornera à des masques.

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Liber a écrit:
Je vois dans l'aphorisme le plaisir de la liberté, qu'il nous communique grâce à cette autre liberté, celle de son style, d'un iconoclasme, d'une absence de règles tout romantiques.

J'y vois, en plus de cela et du caractère stratégique de l'écriture, le mouvement de la pensée et la touche impressionniste, avant l'heure, d'un artiste usant du fragment pour rendre compte de points de vue, d'instants de vie, de problèmes, etc. C'est aussi une forme, peut-être, de décomposition du monde pour le recomposer, le dépouiller de ses artifices, ce qui n'est possible qu'en scrutant l'âme humaine, ses tourments et ses stratagèmes, ce pourquoi Nietzsche se prend lui-même comme cobaye, pourrait-on dire, afin d'illustrer par sa vie et ses expériences ce qu'est la décadence, tout en trouvant dans la maladie une force et un remède, une voie vers l'accomplissement de soi dans la réconciliation avec le monde tel qu'il est et non tel qu'on l'invente, ou plutôt tel que le christianisme l'a perverti (il l'a fait chuter et l'homme avec lui). C'est aussi un reflet du scepticisme propre à Nietzsche, de sa façon de penser et d'examiner les choses suivant leurs différentes interprétations (vous avez raison de parler, peu avant, du gris, de la nuance), sans se figer sur un dogme. Il y a quelque chose de l'aventurier chez Nietzsche. Enfin, l'aphorisme me semble aussi plus prompt à traduire les sentiments et à s'accorder à un objet précis, comme si la prétention du philosophe à parler de l'universel était réduite à la probité de parler de l'expérience connue, c'est-à-dire de se limiter à une forme d'empirisme (qui met en relation le monde et la conscience du penseur). Mais en dernière instance, le style traduit une forme de vie, l'agencement de ses instincts, la lutte des forces en elle.

Liber a écrit:
Malheureusement, il réussit souvent très bien, et nous voyons surgir tous ces lecteurs de Nietzsche, dont la vulgarité le dispute à la fatuité et surtout, hélas ! à la certitude, là où le philosophe reste sceptique même dans ses affirmations les plus tranchées en apparence.

En tout cas, l'aphorisme fonctionne très bien aussi lorsqu'on l'analyse en termes de savoir exotérique et de savoir ésotérique. Nietzsche ne souhaitait pas se faire comprendre du plus grand nombre. Il nous dit sans cesse d'apprendre à bien lire, d'apprendre à le lire, à l'écouter, etc. Il me semble que son succès est souvent dû à une mésinterprétation de ses propos et à l'aveuglement face à ce qu'il affirme comme principes méthodologiques. Il faut être exigeant avec soi-même lorsqu'on le lit. Sinon on se retrouve embrigadé dans cette foule de croyants qui l'érigent comme leur nouvelle idole. Cela dit, Nietzsche éduque aussi son lecteur et compte parfois sur la croyance générée par son style (qui provoque l'adhésion ou l'engouement, parfois une sorte de fanatisme) pour que les lecteurs eux-mêmes, s'identifiant aux nobles s'anoblissent peu à peu (incorporation de vérités, génération de certitudes). Mais cela me semble souvent produire du dogmatisme, alors qu'à mon sens un lecteur faisant preuve de probité saura certainement reconnaître l'importance des exigences posées par Nietzsche tout en se reconnaissant lui-même comme atteint des maux de son époque, et ce même si cela constitue pour lui une limite dans les premiers temps. Cependant, Nietzsche ne souhaite pas forcément avoir des disciples fidèles, il est d'abord l'éducateur qui souhaite nous émanciper et qui veut que nous ayons suffisamment mûri pour nous prendre en main, ce qui pourrait constituer la plus haute forme de fidélité à son enseignement, me semble-t-il, tout en osant s'éloigner de lui.

Liber a écrit:
Cela dit, vous décrivez ici le comportement d'un artiste, non d'un philosophe. Un philosophe ne dirait pas : "Je cherche à être moi-même", mais "Je me cherche moi-même", ou plus banalement, "Je cherche la vérité". A moins que Nietzsche ait cherché à s'échapper de lui-même ?

Il était les deux. Et il pouvait chercher à s'échapper de lui-même pour se gagner à soi-même, c'est-à-dire s'écarter de son moi social pour s'inventer lui-même en osant assumer de réaliser ce qui serait son propre destin, celui qu'il se serait fixé ou qu'il aurait entrepris de viser. Mais cela qu'il vise, cela peut être une invention, mais elle-même peut être l'écho, si elle est désirée, de l'être le plus profond de Nietzsche (de son Soi ou Daimon).

Liber a écrit:
Il voyait en lui son "propre bourreau" !

Il semblait en effet perpétuellement insatisfait de lui-même, en tout cas en lutte contre ses propres démons, ses faiblesses et le milieu ou les conditions qui ont permis ce "mal" chez lui. Il se considère comme un décadent. En même temps, il semble croire en son potentiel et entre en guerre contre lui-même, en tant qu'il est le terrain où s'affrontent les forces à l'œuvre dans l'histoire. C'est peut-être, au fond, ce qu'il y a de plus chrétien chez lui. Il aime certes l'excellence propre aux Anciens mais il semble souvent, sauf lorsqu'il triomphe de lui-même, prendre un malin plaisir à se faire souffrir. Il ne tolère pas la médiocrité. Cela dit, je me demande s'il ne veut pas être cette partie de lui-même qui domine et exerce sa cruauté, sachant ce qu'il dit du rôle de la souffrance (cf. les brahmanes) et lorsqu'on le voit se déchaîner sur bon nombre d'auteurs. Peut-être aimerait-il être innocemment le minotaure auquel il s'identifie sans pour autant être en même temps celui qui a conscience de sa misère et se perd sans cesse dans les dédales du labyrinthe de la pensée. Le problème de Nietzsche peut aussi être celui de l'incarnation, toujours hors du monde, divisé entre l'acteur maladroit et le penseur impitoyable qui juge tout tout le temps. Il dramatise sans cesse sa propre vie, en fait un "événement historique" (pour reprendre l'expression de Chestov concernant Kierkegaard). La vie de Nietzsche fait problème, il ne sait pas se supporter, vivre sa vie, il doit cohabiter difficilement avec lui-même. Il est un grand penseur de ce fait même, mais alors il est d'autant plus intransigeant et creuse un peu plus la distance avec l'homme qu'il est. Certes, sa vie et sa pensée sont toujours liées, il vit sa pensée et pense sa vie, etc., mais j'ai l'impression qu'il ne sait pas jouer la comédie de l'homme ordinaire. Il lui faut viser les hauteurs. Mais alors il est toujours "à la verticale de lui-même" (pour reprendre une expression de Foucault) et jamais lui-même, spontanément, en accord avec le monde. Même s'il a fréquenté certains milieux et était charmant en société, il semble avoir été le plus souvent un homme seul. Laissé avec lui-même, à lui-même, à la fois tourmenté et luttant contre ses tourments. Parfois accablé par sa propre existence et par le poids du monde, parce que les deux vont de pair chez lui. Il a ce côté sombre de Dionysos lacéré, déchiré ; c'est un Atlas qui se prendrait pour Zeus.

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Silentio a écrit:
Percevons-nous vraiment les choses elles-mêmes ou ne délimitons-nous pas notre monde par le langage, effectuant un "partage du sensible" (Rancière), procédant à une di-vision selon ce qui fait sens, est dicible et visible ? Pourquoi le Grec et le chrétien vivent-ils différemment leur monde s'il suffit de "retourner aux choses mêmes" (Husserl) ? Le social n'a-t-il pas justement un impact sur nos conduites, représentations, etc. ? Au fond, si le langage traduit le monde tel qu'il est, il est la traduction du monde tel qu'il est pour nous, un monde qui ne peut être sans faire sens. Le langage est le lieu de configuration du monde social et son reflet.

J'ai recentré ma seconde partie sur la nécessité pour le philosophe de "revenir aux choses mêmes" (pratiquer l'épochè, et appliquer la méthode phénoménologique dans le rapport au réel). J'ai essayé d'expliquer ce que vous évoquez aussi, l'idée que la chose que l'on perçoit n'est jamais présence totale, mais seulement partiellement présente; et par conséquent que nommer une une chose, c'est donc la déformer. J'ai lu un extrait de Husserl concernant la perception, je trouve qu'il est assez clairvoyant.
Mais, est-ce faisable de se libérer de tous préjugés, comme vous le dites, il y a toujours une influence de la société dans laquelle on vit. Percevoir le monde sans nul préjugé, est-ce vraiment possible ?
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