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Volonté de puissance ou volonté de pouvoir ?

5 participants

descriptionVolonté de puissance ou volonté de pouvoir ? EmptyVolonté de puissance ou volonté de pouvoir ?

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Le regretté Marc Sautet proposait de traduire Wille zur Macht par "Volonté de pouvoir". Rien selon lui ne s'y opposait. Citons Nietzsche lui-même dans Par-delà Bien et Mal, un ouvrage qui a été publié par son auteur et qu'on ne peut soupçonner de falsification fraternelle ou nazie :

§ 259 a écrit:
La vie est essentiellement appropriation, agression, assujettissement de ce qui est étranger et plus faible, oppression, dureté, imposition de ses propres formes, incorporation et exploitation.

Eloquent, n'est-ce pas ? On pourrait aussi reprendre par le menu les deux premières dissertations de la Généalogie de la morale, où Nietzsche relit l'histoire humaine comme une lutte entre forts et faibles pour la domination des uns par les autres ou inversement, les faibles ayant le nombre pour eux.

Et puis, comme le rappelle encore Marc Sautet, qu'est-ce que la puissance sans ce qu'elle peut ? Justement, c'est là une des thèses essentielles de Nietzsche, sinon sa thèse principale. La force qui ne se déploie pas se retourne contre celui qui la possède. Détenir la puissance, la faire grandir en soi sans jamais l'exploiter — de peur de faire du mal aux autres, non pardon, parce que ce ne serait pas noble — serait une aberration dans la philosophie nietzschéenne. Pourtant, c'est ce qu'un nietzschéisme dit "de gauche" a essayé de faire croire depuis le colloque de Royaumont où on tenta de réhabiliter le Nietzsche "inspirateur des Nazis".

Il est plus que temps, aujourd'hui que Nietzsche est lavé de tout soupçon d'influence à l'égard de la barbarie nazie, de rétablir le sens de sa fameuse formule, qui est en réalité d'une grande banalité. Quel être vivant ne tente pas d'en dominer d'autres ? Nous grandissons comme cela, quand nous mangeons et assimilons nos aliments. Même la séduction amoureuse est un rapport de dominé à dominant. Gardons-nous par ailleurs de penser que cette domination soit autre chose que temporaire. Pour Nietzsche, le monde est une mer de forces qui ne se calme jamais. Et à y regarder de plus près, nous trouverons chez Schopenhauer une Volonté bien plus terrible que la volonté nietzschéenne, car malgré son nom combatif, celle-ci se divise en d'innombrables corps qui sont autant d'espoirs pour les êtres qu'elle habite, bien qu'ils soient promis à un combat inévitable. Le pessimiste de Francfort, lui, en faisait une substance unique (d'où notre "v" majuscule), l'équivalent d'un dieu tout-puissant, dévorant sans pitié ses créatures pour son propre spectacle, que le philosophe appelait cyniquement... la vie.

Avez-vous des objections sur la nouvelle traduction française de Wille zur Macht par "Volonté de pouvoir" ou doit-on la considérer désormais comme définitive, ce que tout laisse à penser ?

descriptionVolonté de puissance ou volonté de pouvoir ? EmptyRe: Volonté de puissance ou volonté de pouvoir ?

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J'aurais tendance à employer ce terme de volonté de pouvoir pour désigner la volonté de puissance telle qu'employée négativement à des fins de domination sur autrui, notamment lorsqu'il s'agit d'une volonté de puissance exercée par une institution pour imposer son pouvoir. Vouloir dominer, vouloir être fort, est justement le signe de la décadence, de la faiblesse, c'est le propre de l'esclave. Il y a aussi une certaine économie énergétique à surveiller, alors que le faible qui met en pratique sa force pour dominer ne fait que s'épuiser (le rapport de force n'est pas un équilibre et n'est pas non plus éternel, et puisque la force se perd et peut se retourner contre soi il faut mettre en place des procédures pour maintenir l'autre dans un état de servitude, et c'est encore mieux si c'est une servitude volontaire). En revanche il me semble que Nietzsche propose une orientation différente de la volonté de puissance, qui est plus proche de la maîtrise de soi, d'un ré-agencement des forces en nous pour permettre le commandement d'une volonté sur une autre et accroître notre potentiel, la volonté de puissance étant en ce cas un "vouloir puissamment". Et j'estime que si le corps subjectif est important la visée de Nietzsche porte plutôt, selon moi, à l'émergence d'une sensibilité et d'une intellectualité plus hautes et retrouver des instincts guerriers ne consiste pas à devenir soi-même un tueur mais un homme dont la pensée devient plus flexible et audacieuse, épousant les mouvements de la vie et en tirant toujours de quoi se surmonter. Il s'agit aussi de savoir ne pas être moral et de pouvoir faire le mal pour un plus grand bien. Il faut avoir un esprit guerrier et héroïque, aventureux et expérimentateur pour s'affirmer et dans le même temps vaincre la tragédie, pour se vaincre soi-même, pour vaincre une seconde nature trop chrétienne. Bref, être à la fois un poète et un homme de virtù.

descriptionVolonté de puissance ou volonté de pouvoir ? EmptyRe: Volonté de puissance ou volonté de pouvoir ?

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Aktaíôn a écrit:
J'aurais tendance à employer ce terme de volonté de pouvoir pour désigner la volonté de puissance telle qu'employée négativement à des fins de domination sur autrui, notamment lorsqu'il s'agit d'une volonté de puissance exercée par une institution pour imposer son pouvoir. Vouloir dominer, vouloir être fort, est justement le signe de la décadence, de la faiblesse, c'est le propre de l'esclave. Il y a aussi une certaine économie énergétique à surveiller, alors que le faible qui met en pratique sa force pour dominer ne fait que s'épuiser (le rapport de force n'est pas un équilibre et n'est pas non plus éternel, et puisque la force se perd et peut se retourner contre soi il faut mettre en place des procédures pour maintenir l'autre dans un état de servitude, et c'est encore mieux si c'est une servitude volontaire).

J'ai pas mal de points de désaccord. D'abord, les deux traductions françaises me semblent s'exclure. Nietzsche emploie indifféremment Macht ou Herrschaft pour signifier la domination, donc il n'y a pas d'équivoque sur le fait qu'il veuille bien dire "domination, pouvoir" en employant Macht. Macht peut se traduire aussi par vigueur, mais alors le contexte doit permettre de différencier très facilement ce sens de la domination.
Ensuite, institutions ou individus veulent une seule et même domination. Il n'y a pas chez Nietzsche une bonne domination et une mauvaise, sinon ce serait remettre de la moralité là où il n'y a que de la nature. Le faible s'y prend autrement, parce qu'il ne peut pas exploiter sa volonté de puissance aussi librement que le fort, puisque celui-ci l'en empêche ! Quant à économiser son énergie, cela ne peut être le fait que de celui qui en possède le moins. Le fort dépense sans compter, comme la nature. C'est là sa qualité première, que Nietzsche appelle noblesse. Plus l'homme entre dans l'état de civilisation, plus il doit apprendre à économiser, car la civilisation est l'oeuvre des faibles. Seule une aristocratie qui vivrait à part de ce processus pourrait s'en émanciper et viser plus haut, vers une vie abondante (cf. la métaphore de l'arbre dans Généalogie, II, 1).


En revanche il me semble que Nietzsche propose une orientation différente de la volonté de puissance, qui est plus proche de la maîtrise de soi, d'un ré-agencement des forces en nous pour permettre le commandement d'une volonté sur une autre et accroître notre potentiel, la volonté de puissance étant en ce cas un "vouloir puissamment".

Je n'aime pas cette expression de maîtrise de soi. Il y a chez Nietzsche la croyance en une heureuse nature, en des hommes "bien nés", d'où l'importance cruciale chez lui de l'hérédité. Par ailleurs, cette maîtrise de soi, qui pourrait se traduire dans le vocabulaire nietzschéen par la "hiérarchie des instincts", n'a rien d'intellectuel. C'est toujours le corps qui domine et impose sa règle à l'esprit. Ainsi, il pourra dire que ce qui crée chez Gœthe, c'est l'abondance de forces, tandis que chez Flaubert, c'est le manque de forces. Ce n'est pas non plus une tartuferie morale comme chez les Stoïciens (cf. "vivre selon la nature"), mais bien un instinct qui prime sur les autres et les garde en respect.


Et j'estime que si le corps subjectif est important la visée de Nietzsche porte plutôt, selon moi, à l'émergence d'une sensibilité et d'une intellectualité plus hautes et retrouver des instincts guerriers ne consiste pas à devenir soi-même un tueur mais un homme dont la pensée devient plus flexible et audacieuse, épousant les mouvements de la vie et en tirant toujours de quoi se surmonter.

Pourtant, Nietzsche à ma connaissance ne condamne jamais les assassins de la Renaissance italienne, pas plus que Stendhal ou Machiavel. Nietzsche, conformément à son admiration pour cette époque, nous enjoint de "vivre dangereusement". Mais il ne s'agit pas d'aller risquer sa vie sur l'océan ou dans les montagnes. Le type homme ne pourra grandir que si les individus se confrontent à d'autres. Car, rien de tel pour aiguiser les instincts que la lutte contre la créature la mieux dotée pour résister aux attaques, c'est-à-dire l'homme. Il est évident que si César Borgia et Léonard de Vinci avaient eu à se battre contre des éléments naturels, ils eussent développé des aptitudes bien moindres, y compris dans l'art.


être à la fois un poète et un homme de virtù.

Quelle peut être justement la place de la poésie dans une telle philosophie ? Je pense qu'elle serait assez minime, pour tout dire. Sans être aussi dur que Platon envers les poètes, Nietzsche ne pourrait accepter que des poètes guerriers, chantant une vie rude, à l'instar d'Homère ou de Pindare célébrant les vainqueurs aux Jeux.

descriptionVolonté de puissance ou volonté de pouvoir ? EmptyRe: Volonté de puissance ou volonté de pouvoir ?

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C'est oublier l'incorporation des valeurs chrétiennes et la décadence, de sorte que même les meilleurs des hommes, les hommes supérieurs, sont eux aussi malades (cf. les différents personnages rencontrés par Zarathoustra) et cette maladie est bien le fait du pouvoir exercé sur eux par la société. Aussi les hommes doivent apprendre à s'écarter des normes pour se laver des forces qui les diminuent en eux et apprendre à exercer leur volonté, à s'approfondir et se singulariser, passer de l'état de dividus en conflit avec lui-même à l'affirmation d'un vouloir commandant une mise en ordre de ses propres capacités, devenir un individu, faisant ses propres expériences, hors morale, mais néanmoins non sans bon et mauvais comme critères de sa propre vertu. C'est le propre de l'artiste de créer ce qui lui permet d'aménager son monde pour y accroître sa confiance et sa capacité d'action ainsi que d'être purement plastique, de même que l'intellectuel a à parcourir le monde autrement qu'auparavant. Les guerres nouvelles qu'annonce Nietzsche sont de l'ordre du conflit intellectuel, des valeurs, des morales, mais aussi de la culture et de la civilisation, de l'individu contre la société. Il nous a aussi révélé le grand mensonge et le danger du nihilisme qui nous compose puisque nous sommes les héritiers de ce qui commence en Grèce et s'appelle philosophie. La guerre c'est le polemos héraclitéen, mais aussi l'agon et la dialectique comme art supérieur de la joute, l'art de la polémique, mais aussi la rivalité, la compétition, la bonne Eris, l'intensification de la vie, la relation à autrui et à soi, l'existence en devenir, la multiplicité, etc. Je n'y vois rien de militaire. Sur le plan politique je vois bien plus Nietzsche dans les pas de Machiavel, associé avec la grande politique ou la plus grave préoccupation pour le sort d'une humanité à soigner et rendre vigoureuse, inventive, où doivent émerger de nouveaux virtuoses assignant de nouveaux buts élevés aux hommes.

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Aktaíôn a écrit:
devenir un individu, faisant ses propres expériences, hors morale, mais néanmoins non sans bon et mauvais comme critères de sa propre vertu.

Cette antithèse "bon et mauvais" n'est pas l'invention d'un individu isolé. Bon et Mauvais s'opposent à Bien et Mal, comme deux humanités différentes, celle des Maîtres et des Esclaves, celle des Aristocrates et celle des Plébéiens. L'une ne va pas sans l'autre. Nietzsche pense l'homme en groupes, non en individus. Il y insiste : sa morale n'est en aucun cas une morale personnelle.


La guerre c'est le polemos héraclitéen, mais aussi l'agon, l'art de la polémique, mais aussi la rivalité, la compétition, la bonne Eris, l'intensification de la vie, la relation à autrui et à soi, l'existence en devenir, la multiplicité, etc. Je n'y vois rien de militaire.

Comme vous le savez, les Jeux étaient une préparation au combat, et la "bonne" Eris ne faisait qu'un avec la "mauvaise". D'ailleurs, vous ne verrez jamais chez les Grecs une telle séparation entre bonne guerre (les jeux, la dialectique, les concours artistiques) et mauvaise guerre (le combat). La vertu procédait même exclusivement du courage au combat. C'est nous qui l'établissons pour notre confort, pour nous persuader que les Grecs n'étaient pas si méchants. La seule chose qu'ils n'aimaient pas, avant de s'y jeter définitivement, était de se battre contre des Grecs, car cela mettait en péril la solidité de la nation hellène. Nietzsche, comme Burckhardt, déplorait que la guerre ne fût plus formatrice, comme par le passé. Parce que c'est à présent une guerre faite pour des intérêts bourgeois. Burckhardt, comme avec la Grèce, voyait dans la Renaissance italienne ces deux côtés indissociables de l'homme fort, le goût pour la guerre, le meurtre bien exécuté, et les plaisirs de l'art. De tels hommes étaient réellement par-delà le Bien et le Mal, sans aucun calcul autre que de garder le pouvoir, ainsi qu'en témoigne le Prince de Machiavel.
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