Portail philosophiqueConnexion

Bibliothèque | Sitographie | Forum

Philpapers (comprehensive index and bibliography of philosophy)
Chercher un fichier : PDF Search Engine | Maxi PDF | FreeFullPDF
Offres d'emploi : PhilJobs (Jobs for Philosophers) | Jobs in Philosophy
Index des auteurs de la bibliothèque du Portail : A | B | C | D | E | F | G | H | I | J | K | L | M | N | O | P | Q | R | S | T | U | V | W | X | Y | Z

Vers une réhabilitation du sophiste ?

5 participants

descriptionVers une réhabilitation du sophiste ? EmptyVers une réhabilitation du sophiste ?

more_horiz
Le conventionnalisme vulgaire est issu de la corruption du conventionnalisme philosophique. Il est juste de rapporter cette corruption à "l'école des sophistes". Car on peut dire que ce sont eux qui ont "publié" et ont ainsi dévalorisé l'enseignement conventionnaliste des pré-socratiques.
Le mot "sophiste" est pris dans diverses acceptions. Entre autres, il peut désigner soit un philosophe, soit un philosophe qui soutiendrait des conceptions impopulaires, soit un homme qui manifeste son mauvais goût en monnayant l'enseignement qu'il donne sur les plus hauts problèmes. Depuis Platon en tout cas, "sophiste" est en général utilisé par opposition à "philosophe", par conséquent dans un sens péjoratif. Historiquement, les "sophistes" sont des Grecs du Ve siècle que Platon et d'autres représentent comme des sophistes au sens étroit, c'est-à-dire comme des non-philosophes d'un certain type. Le sophiste ainsi compris est un professeur qui enseigne une fausse sagesse. Celle-ci n'a rien à voir avec une doctrine erronée, sinon Platon eût été un sophiste aux yeux d'Aristote et réciproquement. Un philosophe qui se trompe n'a absolument rien de commun avec un sophiste. Rien n'empêche un sophiste d'enseigner de temps en temps, et peut-être habituellement, la vérité. Ce qui caractérise son enseignement, c'est que la vérité, la vérité totale, lui importe peu. Au contraire du philosophe le sophiste n'est pas mû, il n'est pas travaillé dans sa chair par la conscience de la différence fondamentale entre conviction ou croyance d'une part, et compréhension authentique de l'autre. Mais ceci est bien trop général, car l'indifférence à l'égard de la vérité totale n'est pas l'apanage du seul sophiste. Le sophiste est l'homme que la vérité laisse indifférent, qui n'aime pas la sagesse, bien qu'il sache mieux que la plupart des hommes que la sagesse ou la science est la suprême excellence de l'homme. Conscient du caractère unique de la sagesse, il sait que l'honneur qu'elle confère est le plus haut que l'on puisse briguer. Il s'intéresse à la sagesse non pour elle-même, non parce qu'il hait le mensonge dans l'âme plus que tout autre chose, mais pour l'honneur ou le prestige qui s'y attache. Il vit ou agit dans l'idée que le prestige, la supériorité sur autrui, ou le fait de posséder davantage est le plus grand bien. Il agit selon les principes du conventionnalisme vulgaire. Et puisqu'il accepte la doctrine du conventionnalisme philosophique et que de cette façon il est plus averti que tous ceux qui agissent selon les mêmes principes que lui, on peut le considérer comme le plus apte représentant du conventionnalisme vulgaire. Un problème se pose cependant. Le plus grand bien aux yeux du sophiste est le prestige qui s'attache à la sagesse. Pour le conquérir, il doit lui-même montrer sa sagesse, c'est-à-dire enseigner que la vie conforme à la nature, la vie du sage, consiste à combiner une injustice réelle avec le masque de la justice. Mais on ne peut à la fois admettre que l'on est véritablement injuste et conserver avec succès le masque de la justice. Le faire est incompatible avec la sagesse et interdit ainsi l'honneur qui s'y attache. Tôt ou tard, le sophiste est donc entraîné à cacher sa sagesse ou à s'incliner devant des conceptions qu'il regarde comme purement conventionnelles. Il doit se résigner à tirer son prestige de la diffusion de conceptions plus ou moins honorables. Et c'est pourquoi on ne peut parler de l'enseignement, c'est-à-dire de l'enseignement explicite, des sophistes.

Leo Strauss, Droit naturel et histoire (1954), Flammarion, p.110-112.

D'un certain point de vue, le sophiste, au sens "noble" du terme disons, n'est-il pas contraint de connaître sur le bout des doigts les doctrines philosophiques (sans y adhérer) de ses adversaires (en expérimenter plusieurs fort diverses, contrairement au philosophe qui peut se cantonner à une seule) s'il tient à rester crédible ? D'un certain point de vue n'est-il pas nécessaire pour lui de comprendre de manière approfondie les philosophes, contrairement à ces derniers qui renvoient les sophistes à l'extérieur de la sphère de la sagesse par économie de compréhension ? Certes, on a pu présenter le sophiste comme spécialiste des raisonnements fallacieux et non-logiques ; raisonnements dont les philosophes ne sont pas toujours à l'abri sans qu'on leur en tienne rigueur.

descriptionVers une réhabilitation du sophiste ? EmptyRe: Vers une réhabilitation du sophiste ?

more_horiz
C'est un texte stimulant. Il me semble que l'on peut en partie réhabiliter les sophistes, du moins ceux qui ont une certaine noblesse. Mais ils sont la plupart du temps vulgaires et emploient plus souvent la rhétorique que le discours rationnel. Castoriadis, par exemple, rend hommage aux sophistes. Ils ont anticipé les critiques modernes de la raison montrant que l'être ne lui correspond pas, que le réel est plus absurde et insaisissable que ce que nous y mettons pour le figer et l'utiliser à nos fins. Mais bien souvent les sophistes ne sont pas, en dernière instance, très cohérents puisqu'ils ne font pas ce qu'ils disent et ne disent pas ce qu'ils font. Si un sophiste suivait ses propres principes il ne pourrait que se taire. Mais ses principes ne l'engagent à rien, il se donne le droit de diminuer l'importance du sens de son discours et d'en changer autant qu'il veut. Et il ne daigne pas fonder en raison ses affirmations puisqu'il conteste la suprématie de la raison. Son discours ne vaut donc pas grand chose. Or il lui importe de triompher des autres, repérant chez le philosophe les défauts et faiblesses qu'il ne voudra pas avouer partager, tandis que le philosophe reconnaît ses difficultés, et c'est même parce que se présentent à lui des problèmes qu'il s'efforce de penser, bien qu'il fasse confiance à la raison - mais si l'on ne parie pas sur elle il n'y a que des opinions que seule la force ou la persuasion peuvent départager, ce qui peut avoir des conséquences désastreuses dont les orateurs se fichent éperdument puisqu'ils ignorent tout du Bien véritable et du mal qu'ils causent. Maintenant, je ne sais pas très bien ce que Strauss veut dire. Mais il me semble qu'il doit prolonger le propos de Platon à l'aune de la nécessité pour le philosophe de se cacher pour penser et enseigner sans être persécuté parce qu'il remet toute conduite en cause. Or Platon ne peut définir le philosophe qu'à partir du sophiste (de la même manière qu'il n'y a philosophie qu'à partir de la confrontation des opinions), et seul le philosophe sait reconnaître le sophiste. Ce sont deux frères ennemis, mais avant tout des frères et c'est pourquoi leurs relations sont compliquées. Le sophiste peut très bien se donner une apparence de sage, tandis que le philosophe peut aisément passer pour un sophiste. Tout dépend alors si l'on se place du côté du philosophe (discours ésotérique) ou du côté de la foule et des prétendants au pouvoir placés devant le philosophe qu'ils ne peuvent comprendre comme il se comprend et forçant le philosophe à apparaître sous des traits semblables au commun (discours exotérique). Le philosophe est-il un sophiste ? Oui, le plus grand même, mais il n'est pas que ça, il n'a pas les mêmes fins : il ne séduit pas pour être aimé, il aime et veut faire aimer la vérité. Le sophiste est-il un sage, un expert ? Oui, mais il monnaye son savoir et ce savoir a moins d'importance que la réputation qu'il confère à son possesseur. Peut-être faut-il, au fond, que le philosophe soit aussi un grand sophiste pour cerner le sophiste et convaincre. Mais le sophiste, lui, ne sera jamais philosophe, quand bien même il partagerait l'habileté rhétorique du philosophe ou le surpasserait en cela.

descriptionVers une réhabilitation du sophiste ? EmptyRe: Vers une réhabilitation du sophiste ?

more_horiz
Mais Platon ne nous donne pas le choix. Il ne nous demande pas notre avis. C'est précisément ce à quoi on aimerait avoir droit. D'abord, les sophistes sont relativement nombreux ; les mettre dans le même panier sans distinction aucune, voilà qui paraît troublant. Admettons que les sophistes, en bloc, soient l'épouvantail du philosophe (disons de Socrate version platonicienne). Le sophiste serait donc tout ce que le philosophe n'est pas. Très bien. Dans ce cas, il suffit de dresser la liste des déterminations du sophiste, sans autre forme de procès. Pas plus ni moins que la liste du quidam qui fait ses courses. D'où la facilité, et l'inquiétante redondance, des discours de ceux qui condamnent les sophistes. Mais pour quelqu'un qui les condamne, le Platon du Sophiste est quand même laborieusement occupé à construire tout un édifice qui ne plaide pas en faveur d'un sens aigu des proportions, pour espérer faire contrepoids à la pensée de Gorgias. Cet édifice n'est autre que la métaphysique, admirable, certes - qui en douterait ? -, mais qui a tout du pétard mouillé, si on en croit l'histoire de la philosophie. La métaphysique comme effet pervers des discours de Gorgias. Saisissez bien de quoi il s'agit : Platon invente ad hoc la "vérité" pour combattre les sophistes. Jusque là, on se contentait d'employer le verbe être. Qu'en déduire, sinon que les sophistes sont loin d'être réductibles à la prétendue prédication du faux ? Ni plus ni moins que la propagande de Tacite à l'encontre d'un Tibère, toujours pas réhabilité après deux millénaires de fictions en tout genre.

Relisez attentivement, dans La Cité et l'Homme de Strauss, le chapitre consacré à La République, sans prendre en considération la thèse de Strauss. Le portrait de Platon est vite fait : les métèques participent du déclin d'Athènes ; or les sophistes sont des métèques. Je vous laisse deviner la suite.

Encore, le cas Protagoras serait très instructif.

Dernière édition par Euterpe le Mar 25 Juil 2017 - 11:59, édité 3 fois

descriptionVers une réhabilitation du sophiste ? EmptyRe: Vers une réhabilitation du sophiste ?

more_horiz
Peut-on se contenter du discours sophistique ?

descriptionVers une réhabilitation du sophiste ? EmptyRe: Vers une réhabilitation du sophiste ?

more_horiz
Silentio a écrit:
Peut-on se contenter du discours sophistique ?

- Un discours de Gorgias est-il sophistique ?
- Qu'est-ce qu'un discours sophistique ?
privacy_tip Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum