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L'éternel retour

4 participants

descriptionL'éternel retour  EmptyL'éternel retour

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Bonjour  


Ce que je tente ici est tout à fait délicat. Les contraintes sont nombreuses et, surtout, l'exercice peut se révéler riche ; il s'agit de le faire prendre.


Je ne crois pas que je puisse comprendre pleinement ce que Nietzsche conçoit par l'éternel retour. En revanche je suis forcé de reconnaître que ce concept induit quelque chose, je lui trouve nombre d'échos. D'échos en moi et également d'échos entre ses apparitions dans les textes.


Ce que vous inspire l'éternel retour, les liens que vous avez perçus dans l'œuvre de Nietzsche (n'ayant moi-même aucun passage sous la souris), et également les positions que vous êtes prêts à défendre et à attaquer, voilà de quoi il s'agira ici.


J'ai fait le choix de cette section, ne tenant pas à ce que la discussion reste cantonnée aux citations (surtout celles des notes sur lesquelles j'ai une théorie tout à fait intéressante !!) mais bien plutôt à ce qu'on s'y permette une réflexion proprement personnelle sous l'œil bienveillant (mais strict) du forgeron allemand.

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Zingaro a écrit:
Ce que vous inspire l'éternel retour, les liens que vous avez perçus dans l'œuvre de Nietzsche

Les liens avec quoi ? Avec nous-mêmes ? L'Eternel Retour ne m'inspire pas grand chose. Je n'ai nulle envie de revivre éternellement la même chose. Je ne me sens pas la force de revivre deux fois la même passion. Quand c'est fini, c'est fini. A moins que le moustachu ait prévu que nous ayons tout oublié lors de notre renaissance, mais dans ce cas, je ne vois pas où est l'intérêt de l'éternel retour du même, puisque alors, tout nous apparaîtra frais et nouveau comme au premier jour. Voilà en revanche qui me ferait rêver, retrouver la beauté de la jeunesse, où tout nous semble merveilleux, disons vers 16 ou 17 ans. Si c'est ça l'Eternel Retour, alors je signe tout de suite !

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C'est une expérience de pensée intéressante mais qui ne nous aide pas vraiment puisque si on la pense jusqu'au bout on débouche sur le présent tel qu'il se fait dans l'instant, sur l'événementialité du monde et de l'existence individuelle. Le problème se pose alors de l'action et de la création en l'absence de tout repère. Peu m'importe alors que je sois éternel puisqu'inscrit dans le temps, étant donné que je ne vis que dans ce présent qui sans cesse défait ce qui a été et m'entraîne vers l'inconnu. C'est peut-être ce que Nietzsche souhaitait, mais pourquoi en passer par une méditation de l'Un pour nous ouvrir au devenir (qui pourtant, en ce sens, reste lié à l'Un) ? Il devrait y a avoir une conséquence psychologique et pratique lorsqu'on considère la chose sous un point de vue éthique : je devrais me responsabiliser aussi bien si tout se répète que si je suis face à l'inconnu de ce qui advient. Personnellement je suis sensible à l'articulation du temporel et de l'éternel mais il me semble que l'on reste prisonnier des conceptions platoniciennes, c'est toujours aborder le devenir par rapport à l'Un, et oublier le monde sensible qui seul nous concerne et nous apparaît dans son mystère et son étrangeté. Je trouve l'éternel retour de moins en moins pertinent. De plus, je ne sais pas en fonction de quoi juger de la valeur de ma vie : Nietzsche dit qu'un seul moment de plaisir peut justifier l'existence, mais ma vie, ouverte sur un avenir inconnu, me réserve beaucoup de choses et il me faudrait peut-être attendre la fin de l'histoire pour l'apprécier dans son ensemble, or la fin c'est la mort... Alors je veux bien en attendant me dire que je suis promis à quelque chose de bien, qu'il vaut le coup de continuer, de s'accrocher, malgré les épreuves, mais voudrai-je vraiment tout revivre à l'identique ? Pourquoi vouloir répéter une série d'erreurs et de hasards heureux ou malheureux ? Est-ce que ce n'est pas fuir la mort que de ne vouloir voir que la vie dans sa répétition, partout présente ? Nietzsche serait-il incapable de penser le temps comme création et destruction radicales ?

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Nietzsche connaissait-il L’Éternité par les astres (1872) de Louis Auguste Blanqui ?
Certains le pensent.

Ci-dessous la fin de cet ouvrage :

Louis Auguste Blanqui - [i]L’Éternité par les astres[/i] (1872). chap VIII, a écrit:

L’univers tout entier est composé de systèmes stellaires. Pour les créer, la nature n’a que cent corps simples à sa disposition. Malgré le parti prodigieux qu’elle sait tirer de ces ressources et le chiffre incalculable de combinaisons qu’elles permettent à sa fécondité, le résultat est nécessairement un nombre fini, comme celui des éléments eux-mêmes, et pour remplir l’étendue, la nature doit répéter à l’infini chacune de ses combinaisons originales ou types.

Tout astre, quel qu’il soit, existe donc en nombre infini dans le temps et dans l’espace, non pas seulement sous l’un de ses aspects, mais tel qu’il se trouve à chacune des secondes de sa durée, depuis la naissance jusqu’à la mort. Tous les êtres répartis à sa surface, grands ou petits, vivants ou inanimés, partagent le privilège de cette pérennité. La terre est l’un de ces astres. Tout être humain est donc éternel dans chacune des secondes de son existence.
Ce que j’écris en ce moment dans un cachot du fort du Taureau, je l’ai écrit et je l’écrirai pendant l’éternité, sur une table, avec une plume, sous des habits, dans des circonstances toutes semblables. Ainsi de chacun.

Toutes ces terres s’abîment, l’une après l’autre, dans les flammes rénovatrices, pour en renaître et y retomber encore, écoulement monotone d’un sablier qui se retourne et se vide éternellement lui-même. C’est du nouveau toujours vieux, et du vieux toujours nouveau.Les curieux de vie ultra-terrestre pourront cependant sourire à une conclusion mathématique qui leur octroie, non pas seulement l’immortalité, mais l’éternité ? Le nombre de nos sosies est infini dans le temps et dans l’espace. En conscience, on ne peut guère exiger davantage. Ces sosies sont en chair et en os, voire en pantalon et paletot, en crinoline et en chignon. Ce ne sont point là des fantômes, c’est de l’actualité éternisée.

Voici néanmoins un grand défaut : il n’y a pas progrès. Hélas ! non, ce sont des rééditions vulgaires, des redites. Tels les exemplaires des mondes passés, tels ceux des mondes futurs. Seul, le chapitre des bifurcations reste ouvert à l’espérance. N’oublions pas que tout ce qu’on aurait pu être ici-bas, on l’est quelque part ailleurs.

Le progrès n’est ici-bas que pour nos neveux. Ils ont plus de chance que nous. Toutes les belles choses que verra notre globe, nos futurs descendants les ont déjà vues, les voient en ce moment et les verront toujours, bien entendu, sous la forme de sosies qui les ont précédés et qui les suivront. Fils d’une humanité meilleure, ils nous ont déjà bien bafoués et bien conspués sur les terres mortes, en y passant après nous. Ils continuent à nous fustiger sur les terres vivantes d’où nous avons disparu, et nous poursuivront à jamais de leur mépris sur les terres à naître.

Eux et nous, et tous les hôtes de notre planète, nous renaissons prisonniers du moment et du lieu que les destins nous assignent dans la série de ses avatars. Notre pérennité est un appendice de la sienne. Nous ne sommes que des phénomènes partiels de ses résurrections. Hommes du XIXe siècle, l’heure de nos apparitions est fixée à jamais, et nous ramène toujours les mêmes, tout au plus avec la perspective de variantes heureuses. Rien là pour flatter beaucoup la soif du mieux. Qu’y faire ? Je n’ai point cherché mon plaisir, j’ai cherché la vérité. Il n’y a ici ni révélation, ni prophète, mais une simple déduction de l’analyse spectrale et de la cosmogonie de Laplace. Ces deux découvertes nous font éternels. Est-ce une aubaine ? Profitons-en. Est-ce une mystification ? Résignons-nous.

Mais n’est-ce point une consolation de se savoir constamment, sur des milliards de terres, en compagnie des personnes aimées qui ne sont plus aujourd’hui pour nous qu’un souvenir ? En est-ce une autre, en revanche, de penser qu’on a goûté et qu’on goûtera éternellement ce bonheur, sous la figure d’un sosie, de milliards de sosies ? C’est pourtant bien nous. Pour beaucoup de petits esprits, ces félicités par substitution manquent un peu d’ivresse. Ils préféreraient à tous les duplicata de l’infini trois ou quatre années de supplément dans l’édition courante. On est âpre au cramponnement, dans notre siècle de désillusions et de scepticisme.

Au fond, elle est mélancolique cette éternité de l’homme par les astres, et plus triste encore cette séquestration des mondes-frères par l’inexorable barrière de l’espace. Tant de populations identiques qui passent sans avoir soupçonné leur mutuelle existence ! Si, bien. On la découvre enfin au XIXe siècle. Mais qui voudra y croire ?

Et puis, jusqu’ici, le passé pour nous représentait la barbarie, et l’avenir signifiait progrès, science, bonheur, illusion ! Ce passé a vu sur tous nos globes-sosies les plus brillantes civilisations disparaître, sans laisser une trace, et elles disparaîtront encore sans en laisser davantage. L’avenir reverra sur des milliards de terres les ignorances, les sottises, les cruautés de nos vieux âges !

A l’heure présente, la vie entière de notre planète, depuis la naissance jusqu’à la mort, se détaille, jour par jour, sur des myriades d’astres-frères, avec tous ses crimes et ses malheurs. Ce que nous appelons le progrès est claquemuré sur chaque terre, et s’évanouit avec elle. Toujours et partout, dans le camp terrestre, le même drame, le même décor, sur la même scène étroite, une humanité bruyante, infatuée de sa grandeur, se croyant l’univers et vivant dans sa prison comme dans une immensité, pour sombrer bientôt avec le globe qui a porté dans le plus profond dédain, le fardeau de son orgueil. Même monotonie, même immobilisme dans les astres étrangers. L’univers se répète sans fin et piaffe sur place. L’éternité joue imperturbablement dans l’infini les mêmes représentations.

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Silentio a écrit:
C'est une expérience de pensée intéressante mais qui ne nous aide pas vraiment puisque si on la pense jusqu'au bout on débouche sur le présent tel qu'il se fait dans l'instant, sur l'événementialité du monde et de l'existence individuelle.


Cette expérience ne nous aide pas vraiment, précisément ! Pour Nietzsche, c'est une épreuve. Je crois qu'elle correspond à un style de vie différent bien qu'elle aborde un problème fondamental. Je crois que cette épreuve est faite pour des hommes dont la vie est relativement plate, ennuyeuse, parcourue de souffrances. Elle leur est grandement utile parce qu'elle oblige à faire face à cette étendue "monstrueusement" grande et grise, à déployer la longue chaîne des instants quelconques et à faire un bilan. Est-ce que ça vaut la peine ? Et surtout, comment est-ce que ça peut valoir la peine ? Cette expérience est d'après moi d'autant plus d'actualité que nous croulons sous les événements, si bien qu'il est difficile de se mettre à une telle distance que celle que requiert l'éternel retour. Nous arrive-t-il encore, si ce n'est peut-être avec la naissance d'un enfant ou à la fin des études, de se figurer la monstruosité de la vie, des années, du poids du temps, et de ressentir cette grande lassitude ? Je ne crois pas, nous nous éparpillons dans tous les sens et par là le temps s'éparpille lui aussi. Pourtant il me semble que cette expérience est nécessaire si on veut espérer dégager, engendrer un sens authentique. Il faut refuser cet éternel retour, cette grande lassitude, pour amorcer un changement significatif dans notre rapport à la vie, un changement de fond - sans quoi on continue à exercer un oubli à l'allure mécanique et on revient inlassablement au retour du même.
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