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Des individus et des téléphones portables

3 participants

descriptionDes individus et des téléphones portables - Page 2 EmptyRe: Des individus et des téléphones portables

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Liber a écrit:
Ces appareils ne sont que des solutions nouvelles, modernes, pour pallier à l'ennui, qui a toujours existé
Le dire ainsi implique d'admettre une intention à l'œuvre, un projet, dans la conception et la confection des objets techniques, tant au plan de l'offre que de la demande. Or les objets techniques ne répondent à aucune intention claire, si ce n'est aux idées que suscite la recherche. La technique est d'abord aveugle (sauf peut-être dans le domaine militaire et la politique industrielle), et sa prodigalité est proportionnelle à son évolution, fortuite par définition. La question de l'ennui surgit à sa marge mais toujours avec urgence parce que l'usage permanent des objets techniques donne l'illusion qu'ils nous sont coextensifs et, en cas de panne, on constate aisément combien les usagers, qui s'y sont habitués au point de ne plus pouvoir s'en passer sans un effort qui semble à beaucoup insurmontable, se sentent démunis, seuls, amputés de quelque chose qui leur est devenu consubstantiel.

L'exemple des téléphones portables est l'un des plus significatifs. De sorte que l'ennui dans lequel ils se retrouvent plongés, qui les ramène à leur réalité d'êtres et les rive implacablement au réel, révèle un vide abyssal, celui de l'absence, absence au monde et à eux-mêmes. Observez comme de plus en plus de jeunes semblent à la fois surémotifs et d'un psychisme primaire, quand ils ne sont plus en possession du téléphone portable qui leur tient lieu de substance personnelle et de synthèse compacte, dématérialisée, d'un monde qui ne peut plus exister à l'extérieur de cette miniature dans lequel il se trouve annihilé.

Or l'ennui n'apparaît dans la littérature qu'au XIXe siècle, au moment où la bourgeoisie, qui a du temps pour elle parce qu'elle est industrieuse, invente la société des loisirs. Jusqu'au XVIIIe siècle, ce qu'on appelle l'ennui, c'est une forme de dépression ou de mélancolie (phase de dévitalisation), qui ne disqualifie ni l'être des personnes, ni l'être du monde, précisément parce qu'il atteste encore que les personnes sont occupées d'elles-mêmes et du monde : du réel ; tandis qu'aujourd'hui elles ne sont plus occupées que de virtualités, de fantasmes, de pures factualités qu'elles hypostasient sans cesse comme pour mieux se convaincre de leur propre existence (cf. la tyrannie des émotions et des sensations, qui ne servent qu'à se prouver à soi-même qu'on existe, autrement dit qu'on vaut quelque chose, pendant que le monde n'en est plus que le prétexte et le support, sans même qu'on s'en aperçoive, et pour cause : il n'existe plus, i. e. on l'a oublié).

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Euterpe a écrit:
Liber a écrit:
Ces appareils ne sont que des solutions nouvelles, modernes, pour pallier à l'ennui, qui a toujours existé
Le dire ainsi implique d'admettre une intention à l'œuvre, un projet, dans la conception et la confection des objets techniques, tant au plan de l'offre que de la demande. Or les objets techniques ne répondent à aucune intention claire, si ce n'est aux idées que suscite la recherche. La technique est d'abord aveugle (sauf peut-être dans le domaine militaire et la politique industrielle), et sa prodigalité est proportionnelle à son évolution, fortuite par définition. La question de l'ennui surgit à sa marge mais toujours avec urgence

Pouvez-vous affirmer qu'il n'y avait pas "d'intention claire" dans l'invention de la radio ou du téléphone ? Il me semble que ces objets ont été créés dans le but d'être fonctionnels et de permettre la fortune de leurs ingénieurs, le cas d'Edison étant très significatif. D'ailleurs, autant dans la recherche, les savants sont désintéressés du marché, autant dans l’ingénierie, le but habituel est de faire fortune. Quant au détournement des objets techniques à des fins de divertissement, il apparaît dès leur invention, quand il n'est pas purement et simplement le but, comme le phonographe. Je me souviens avoir lu les sarcasmes de Degas, que ses hôtes avaient voulu impressionner par le téléphone.


Or l'ennui n'apparaît dans la littérature qu'au XIXe siècle, au moment où la bourgeoisie, qui a du temps pour elle parce qu'elle est industrieuse, invente la société des loisirs. Jusqu'au XVIIIe siècle, ce qu'on appelle l'ennui, c'est une forme de dépression ou de mélancolie

L'ennui tel que vous le décrivez au XIXe siècle est déjà perceptible au XVIIIe dans les ouvrages du pré-romantisme, ceux de Bernardin de St Pierre par exemple. C'est une mélancolie sans objet, un vague à l'âme, mais notez qu'à ce moment-là, il n'y a pas encore de bourgeoisie industrieuse et de société de loisirs. On est même en plein remous révolutionnaires, les esprits sont accaparés par la politique, et pourtant, c'est précisément à ce moment-là que naît l'ennui tel que l'a défini le romantisme, qui ne cessera toutefois de se dématérialiser, pour donner l'ennui baudelairien, l'angoisse du néant, alors qu'à l'époque, on peut encore parler d'esprits qui n'arrivent pas à se fixer sur une tâche précise, à l'abus du dilettantisme, du cosmopolitisme. Stendhal, né au XVIIIe dont il était très imprégné, en est encore le témoin.

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Liber a écrit:
Pouvez-vous affirmer qu'il n'y avait pas "d'intention claire" dans l'invention de la radio ou du téléphone ?
En effet. On découvre d'abord les ondes électromagnétiques. Cette découverte, en soi, pousse en avant les recherches ; mais pour aboutir à quoi ? Nul ne le sait pendant plus d'un demi-siècle. Entre l'invention du télégraphe et l'utilisation navale de la télégraphie, je ne vois rien d'autre qu'une logique interne à la science appliquée. Industrie, ingénierie, technique intéressent d'abord les États en tant qu'ils sont les protagonistes de relations diplomatico-militaires. Sans la paranoïa des révolutionnaires français et l'urgence des questions de sécurité liées au conflit franco-européen, quid des travaux de Claude Chappe ? La recherche pousse la recherche et, sur le tard comme toujours, on trouve des domaines d'application. Si Guillaume Amontons n'avait pas été sourd, il n'eût probablement pas montré une telle insistance pour la communication. Ses recherches relèvent bel et bien d'une logique individuelle au départ. Mais, d'une manière générale, et on peut le dire aussi bien du moyen âge, sans la navigation et les affaires maritimes comme source et destination de la recherche, la recherche reste gratuite et fortuite, liée à des individus. Ce qui est vrai de la radio l'est tout autant de l'énergie à vapeur : quel rapport entre Blasco de Garay (XVIe siècle !), James Watt et le train à vapeur ? Sans la paranoïa enfin de l'espionnage et du contre-espionnage militaires de la seconde guerre mondiale, pas de transistor dans le civil, et pourtant : aucun rapport entre les deux.

Liber a écrit:
dans l’ingénierie, le but habituel est de faire fortune.
C'est pourquoi la logique expérimentale comme telle est étrangère à ses applications, car les intentions des uns et des autres divergent. Les ingénieurs allemands des années 1900-1920 sont les premiers à comprendre que le design est vital pour le commerce. Walter Gropius était très actif de ce point de vue, et le Bauhaus s'explique surtout par ce côté.

Liber a écrit:
c'est précisément à ce moment-là que naît l'ennui tel que l'a défini le romantisme, qui ne cessera toutefois de se dématérialiser, pour donner l'ennui baudelairien, l'angoisse du néant, alors qu'à l'époque, on peut encore parler d'esprits qui n'arrivent pas à se fixer sur une tâche précise, à l'abus du dilettantisme, du cosmopolitisme. Stendhal, né au XVIIIe dont il était très imprégné, en est encore le témoin.
D'où la contre-offensive du spiritualisme à partir de la fin du régime napoléonien : Condillac était la cible à abattre, car il a plongé les hommes et les femmes du XVIIIe dans une sorte de nervosisme épuisant, l'agitation interdisant, en effet, de se fixer sur un objet.

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Pour le cas où cet article vous intéresserait, Kthun :

  • Francis Jauréguiberry, « La communication non-verbale des utilisateurs du téléphone mobile dans les lieux publics », Communication et organisation [En ligne], 18 | 2000.
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