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descriptionLe savant et l'intellectuel.  EmptyLe savant et l'intellectuel.

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Me voilà rendu ce matin à essayer de distinguer le ou la savant(e) de l'intellectuel(le). Je suis d'abord surpris que ces mots évoquent des êtres si différents à mon esprit qu'ils sont incompatibles entre eux, exclusifs l'un à l'autre. A l'intellectuel s'associe la prise de parole en public, la politique (je pense à Zola) mais aussi tout ce qui peut faire qu'un intellectuel n'est pas dans la pratique (il y a ce verbe "intellectualiser", que vous avez peut-être rencontré). L'intellectuel évoque une personne entière puis une classe de personnes (lui correspond un ensemble de métiers et d'activités intellectuelles). On est intellectuel(le) ou on ne l'est pas. Le savant, je trouve du côté de l'étude (plutôt que la prise de parole), plus circonspect et porté à la morale (plutôt qu'à la politique) et je retrouve, mais d'une différente manière, sa préférence pour les choses de l'esprit - si on ne peut pas dire qu'untel est intellectuel de la maçonnerie, on peut dire qu'untel est savant en maçonnerie ; là où l'intellectuel est dans les idées, le savant serait dans les souvenirs (donc en définitive, dans l'expérience). Résulte l'idée d'expérience, que je trouve aussi dans le dictionnaire du cnrtl, et qui, semble bien marquer la plus franche démarcation entre le savant et l'intellectuel. Dans son idée complète, le savant n'est pas d'abord spécialisé (il peut l'être), et il ne correspond pas à une classe sociale mais plutôt à un âge plus ou moins avancé, c'est-à-dire une expérience vécue et cumulée. Tel est, par rapport à soi, plus savant : plus vieux. Tel peut nous enseigner. Le savant se rapproche du sage par quelque côté. (Bien que je ne retrouve pas ce trait dans le cnrtl). Et si je pousse encore et veux trancher définitivement : l'intellectuel est dans l'affirmation, le savant dans le doute.

Qu'est-ce qui distingue le savant et l'intellectuel ? Sont-ils bien incompatibles entre eux ou ne sont-ce qu'opinions et préjugés avec lesquels je me débats ?

descriptionLe savant et l'intellectuel.  EmptyRe: Le savant et l'intellectuel.

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C'est une question à prendre sous le prisme de l'histoire.

Quelques pistes rapides : l'intellectuel est dans un rapport à l'espace public et au pouvoir, mais est-il incompatible avec le savant ? Si l'on remonte à la démocratie athénienne, le sophiste est littéralement un savant, le détenteur d'un savoir. Il instruit et intervient dans la cité. Avec l'épineuse question de la distinction du sophiste et du philosophe, du moins dans leur joute, s'opère une scission. Entre Socrate et Platon, le philosophe se retire de la cité. Mais il a aussi l'ambition de devenir un conseiller du tyran ou du prince. Par ailleurs, la spécialisation n'existe pas encore. Platon est un grand mathématicien par exemple. Au XVIIe siècle, le philosophe est encore un savant, au sens de scientifique (cf. Descartes, Pascal, Leibniz). La rupture semble plus tardive. L'intellectuel de salon, si l'on peut utiliser cette expression, semble apparaître avec les Lumières. Certains sont encore des scientifiques ou s'intéressent à la science, d'autres non. Voltaire et Rousseau sont avant tout des moralistes (le second est d'ailleurs un critique virulent du progrès technique), mais il y a Diderot, Condorcet, etc. Avec Hegel et Schopenhauer (l'un pouvant être vu comme un progressiste, l'autre comme un partisan de l'ordre établi et un critique de la modernité, branche que la philosophie va peut-être prendre davantage à l'encontre des prétentions de la science à changer la société), il y a une rupture. Le philosophe est plutôt un littéraire, et la science s'autonomise (sachant que cela ne signifie pas qu'elle ne pense pas ! Elle n'attend pas le philosophe pour émettre un discours réflexif sur elle-même et sur le monde). La philosophie prétend elle-même (mais ce n'est pas nouveau) constituer la science suprême. Ensuite, il y a différentes figures issues de l'engagement politique, notamment socialiste : Zola, vous l'avez dit, mais aussi Gramsci (l'intellectuel organique), Sartre (l'intellectuel engagé), Foucault (l'intellectuel spécifique), Bourdieu (l'intellectuel collectif). Cela dit, il y a des philosophes, des romanciers et des scientifiques qui n'ont jamais renoncé à l'engagement ni à la philosophie ni à la science (Russell, Einstein, Musil, etc.).

Je dirais très vite que le clivage aujourd'hui est plus entre le savant, expert et spécialiste d'une discipline (on n'a justement plus tellement de grands esprits englobant tous les domaines, sinon un Castoriadis par exemple), dont l'intervention est limitée (parce qu'il n'est légitime que dans son champ de recherche, bien qu'il puisse parfois donner de la voix sur la morale et la politique, s'il a du prestige et n'est pas cantonné à la modeste célébrité dont il peut jouir exclusivement parmi ses pairs), et l'intellectuel, oscillant entre polémiste, journaliste et essayiste (c'est une personnalité, dit-on, une figure médiatique qui peut s'exprimer sur tout, sans forcément être un chercheur émérite ou posséder une œuvre).

Enfin, il faudrait aussi lire et s'inspirer du Savant et le politique de Max Weber où il distingue l'éthique de conviction et l'éthique de responsabilité (je pense que de nos jours la première est l'apanage des intellectuels tels que je viens de les décrire, et la seconde celle de gens, disons, plus sérieux car moins portés par leurs sentiments), tout en incitant le savant à la neutralité axiologique : ce dernier peut évidemment s'engager, participer à la vie publique, mais pas dans son œuvre ou ses cours.

descriptionLe savant et l'intellectuel.  EmptyRe: Le savant et l'intellectuel.

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En complément, vous trouverez des entretiens avec différents intellectuels (de Sartre à Furet) :
http://www.franceculture.fr/2016-01-07-intellectuels-l-esprit-critique-contre-l-esprit-partisan-par-francois-furet-en-1992

descriptionLe savant et l'intellectuel.  EmptyRe: Le savant et l'intellectuel.

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Merci pour vos apports, ils m'ont fait réaliser qu'il vaut mieux prendre les choses en sens inverse finalement. Il y a une distinction active, "pratique", qui me fait percevoir en effet des types de personnes, que j'identifie spontanément à "l'intellectuel" et au "savant", comme des êtres exclusifs l'un à l'autre et, plutôt qu'essayer d'aboutir à dire ce qu'est l'un ou ce qu'est l'autre du savant et de l'intellectuel, je vais tenter, à partir de ces catégories un peu malheureuses, de vous faire percevoir la distinction en question car peut-être saurez-vous alors m'indiquer des pistes pour la préciser encore. Ce que vous appelez savant dans vos réponses, Silentio et Malcolm Cooper, j'appelle ça un scientifique : spécialiste d'une discipline définie, qui expérimente dans le sens où il fait des expériences - de laboratoire, etc. Or le scientifique est a priori un intellectuel, c'est-à-dire une personne dont l'activité est d'appliquer des techniques intellectuelles. Le savant n'est pas tel par sa participation à la production, par son type d'activité ; il est, il est d'une façon particulière et de là découle son activité. Et il l'est, savant, et le devient, parce qu'il doute. Un manque, une incertitude "tréfondamentale" dirait Malcolm, un insatiable désir de connaître ou quelque chose de cet ordre anime voire persécute le savant ; pourquoi il est en quête de savoir et devient savant. C'est cette dynamique qui m'interpelle, absente chez la plupart des personnes que, du coup, je qualifie plutôt d'intellectuelles, bien que ces personnes puissent être plus ou moins cultivées voire très cultivées. L'intellectuel ne doute pas dans la mesure où il fait quelque chose, il produit et reproduit, ne serait-ce que du prestige pour soi et sa classe, et ce sont ce faire spécifique et son savoir-faire, qui prennent nécessairement une forme affirmative, qui le définissent comme tel. Plutôt que savant, j'aurais peut-être dû dire érudit ("fort savant") ? En tout cas, l'être du savant est engagé à un degré autre. Il y a une angoisse sous-jacente, une béance et une radicalité qui affleurent en particulier dans le caractère problématique que prend l'action, dans la mesure où l'action exige la suspension du doute ; chez le savant c'est l'action qui est comme suspendue, cerclée d'incertitude, d'une incertitude redoublée en ce qu'elle est ce qui s'accomplit jusqu'au sein même de l'action. Le savant est jeté hors du monde, du monde en tant qu'ensemble de certitudes données. Pourquoi aussi il se plongera dans l'histoire. L'intellectuel n'a pas besoin de l'histoire, ou de façon ponctuelle et superficielle : l'ensemble des mécanismes qu'il emploie, à son insu ou non, sont donnés là, et l'amplitude et l'intensité du doute qu'il connaît sont circonscrites par l'action qu'il cherche à accomplir, consciemment ou non, laquelle est prédéfinie d'avance et extérieurement. L'intellectuel a un aspect mécanique, nécessaire, positif. Rien n'est prédéfini pour le savant, tout est problématique. Bon, enfin vous comprenez pourquoi cette réflexion se trouve dans putatis putandis...
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