En hommage à mon maître Jacques Bouveresse récemment disparu, je poste ici un article (très légérement modifié) que j'avais rédigé il y a presque dix ans.

"W ? Il n'y a rien à W ! Non, je ne veux pas parler de ça. Pour moi, c'est une catastrophe philosophique, c'est le type même d'une école, c'est une réduction de toute la philosophie, une régression massive de la philosophie. C'est très triste [...]. Ils ont foutu un système de terreur, où sous prétexte de faire quelque chose de nouveau, c'est la pauvreté instaurée en grandeur. Il n'y a pas de mot pour décrire ce danger-là. C'est un danger qui revient, ce n'est pas la première fois [...]. C'est grave, surtout qu'ils sont méchants, les wittgensteiniens. Et puis ils cassent tout. S'ils l'emportent, alors là il y aura un assassinat de la philosophie. C'est des assassins de la philosophie. Il faut une grande vigilance" Tout le monde connaît les termes de cette condamnation définitive de Wittgenstein et des wittgensteiniens par Deleuze à l'occasion de l'examen de la lettre W de son Abécédaire. Moins connu, mais tout aussi féroce, le jugement porté sur Gilles Deleuze par Jacques Bouveresse qui écrit dans le numéro 352 du Magazine Littéraire consacré à Wittgenstein, : "il est triste de constater que le comble de l'absurdité a probablement été atteint par Deleuze". Certes, comme le dit Bourdieu, "on peut comparer le champ [par exemple, philosophique] à un jeu [...] : les joueurs sont pris au jeu, ils ne s’opposent, parfois férocement, que parce qu’ils ont en commun d’accorder au jeu et aux enjeux une croyance (doxa), une reconnaissance qui échappe à la mise en question"(Bourdieu, Réponses). Cependant, on est fondé à se demander sur quoi peut porter, dans le "champ philosophique", une opposition aussi féroce, sinon, comme nous essaierons de le montrer, une incompréhension aussi totale, notamment entre cet éminent spinozien et ce non moins éminent wittgensteinien.

Il est vrai que c'est Deleuze qui ouvre assez piteusement les hostilités en disant que "c'est une véritable haine de la philosophie qui anime la logique dans sa rivalité ou sa volonté de supplanter la philosophie"(Deleuze et Guattari, qu'est-ce que la Philosophie ?), voulant viser par là tout une nébuleuse philosophique (que Herbert Marcuse avait déjà qualifiée de "philosophie unidimensionnelle" en 1964 dans l'Homme Unidimensionnel, cf. Marcuse, Bourdieu et l'héritage de Marx, de Freud et de Wittgenstein) dont Wittgenstein serait prétendument le chef charismatique. Au point que Deleuze a le mauvais goût, sinon la bêtise, d'amalgamer la "philosophie analytique" avec la "nouvelle philosophie", parlant, dans un même éloge, de ces 

"soi-disant courants philosophiques à la mode – soit qu’ils se répandent sous forme journalistique dans le grand public, soit qu’ils s’enseignent sous une forme scientifique dans les universités – [qui] sont par rapport au développement calme et puissant de la philosophie à peu près ce que sont des professeurs de philosophie à l’égard des philosophes : ceux-là sont érudits, ceux-ci sont sages ; ceux-là écrivent sur la philosophie et luttent sur le champ de bataille des doctrines, ceux-ci philosophent"(Deleuze, à Propos des Nouveaux Philosophes et d’un Problème plus Général)


Le "développement calme et puissant de la philosophie" appréciera sans doute la finesse et le discernement de celui qui met sur le même plan les histrions des plateaux de télévision et les professeurs au Collège de France ! Toujours est-il que, comme le remarque Bouveresse, pour Deleuze et Guattari, comme d'ailleurs pour Marcuse, "l'analyse logique figure à l'avant-dernier stade de la décadence"(Bouveresse, la Demande Philosophique), autant dire l'avant-dernier cercle de l'enfer de Dante, celui où l'on retrouve les traîtres, juste avant de rencontrer Lucifer en personne ! Il est tout à fait clair que, comme le souligne Bouveresse à de nombreuses reprises, si Deleuze avait réellement et sérieusement lu Wittgenstein, il n'aurait sans doute pas commis ce grossier amalgame qui consiste à confondre "philosophes analytiques" et "disciples de Wittgenstein" : si ceux-ci sont un sous-ensemble de ceux-là, pour autant les deux expressions ne sont pas synonymes. Il est vrai que l'une des caractéristiques le plus largement partagée par les "philosophes analytiques" est, comme l'eût dit Monsieur de La Palisse, qu'ils ne considèrent pas, à rebours de Deleuze et de Guattari que la philosophie soit "synthétique", c'est-à-dire créatrice de concepts, mais, tout au contraire, ... analytique. Pour Deleuze et Guattari, en effet, "le véritable objet de la science est de créer des fonctions, le véritable objet de l’art, c’est de créer des agrégat sensibles et l’objet de la philosophie, créer des concepts"(Deleuze et Guattari, qu’est-ce que la Philosophie ?). En revanche, pour Frege, le père de la philosophie dite "analytique", la tripartition deleuzo-guattarienne, ne se justifie nullement, tout particulièrement l’opposition concept/fonction, puisque, d’après Frege, "un concept est une fonction dont la valeur est toujours une valeur de vérité"(Frege, Fonction et Concept). De ce point de vue, Deleuze est tout entier du côté de cette "philosophie synthétique" qui multiplie les entités (concept, fonction, agrégat, etc.) au-delà du nécessaire, faute de s’être interrogée sur la logique profonde du langage qui ne révélerait que des différences de degré (par exemple, ici, entre fonction et concept) là où il semble y avoir des différences de nature. Aux antipodes en tout cas d'un Wittgenstein pour qui "la méthode correcte en philosophie consisterait donc en ceci : ne rien dire que ce qui se laisse dire, à savoir les propositions des sciences de la nature"(Wittgenstein, Tractatus, 6.52). Toutefois, à supposer que l'on puisse réduire la philosophie de Frege ou de Russell ou de Carnap à une simple "analyse logique" du langage (cf. la Théorie Russellienne des Descriptions), je me suis, pour ma part, toujours évertué à montrer que Wittgenstein n'a jamais confondu philosophie et logique et n'a même jamais, pas même dans le Tractatus, fait la moindre promotion philosophique de la logique. Dire que Wittgenstein et ses disciples se sont justement démarqués des fondateurs historiques de la philosophie analytique par l'intérêt tout anthropologique que la philosophie doit accorder à nos "formes de vie" qu'il désigne même, dans sa première philosophie, par un terme dont la connotation spinozienne devrait être plus familière à Deleuze et à Guattari, celui d'"éthique" : 

"[le Tractatus] consiste en deux parties : l'une est celle qui est présentée ici, l'autre comprend tout ce que je n'ai pas écrit. Et c'est précisément cette seconde partie qui représente l'essentiel. En effet, mon livre trace les limites de l'éthique de l'intérieur [...] et je suis convaincu qu'elles ne peuvent être tracées rigoureusement que de cette façon"(Wittgenstein, Lettre à Ludwig von Ficker, 10 novembre 1919).


S'agissant du but que doit s'assigner la philosophie, il est indéniable que l'un des mérites du courant dit "analytique" et de ses héritiers (parmi lesquels on peut, effectivement ranger Ludwig Wittgenstein et Jacques Bouveresse), c'est le retour aux fondamentaux platoniciens de la philosophie, notamment lorsque, s'en prenant aux discoureurs, aux phraseurs, aux emberlificoteurs de tout poil, Socrate explique à Gorgias (qui est un rhéteur) que "ces vérités [de la philosophie] me paraissent, si je peux dire, tenir l’une à l’autre et former toute une chaîne. Et, si je peux dire, ces vérités sont enchaînées les unes aux autres au moyen d’arguments de fer et de diamant [...] des arguments que tu ne vas pas pouvoir rompre, ni toi, ni quelqu’un d’autre, encore plus impétueux que toi" (Platon, Gorgias, 509a). Voilà, me semble-t-il un critère fondamental de distinction de ce qu'est la philosophie et de ce que n'est pas la rhétorique : l'exigence de précision et de rigueur dans le discours. Et lorsque Wittgenstein écrit que "le but de la philosophie est la clarification logique des pensées"(Tractatus, 4.112), il ne veut pas dire "remplaçons la philosophie par la logique", mais "la philosophie doit évaluer la rigueur et la cohérence du discours en général et viser la rigueur et la cohérence de son propre discours".  Et c'est précisément cet objectif, à première vue assez banal, qui revêt, pour Wittgenstein comme pour Platon, un enjeu éthique.

Donc le péril de "logicisation" de la philosophie par Wittgenstein est très largement fantasmé. Toutefois, la controverse est cependant entretenue et alimentée par Bouveresse lui-même lorsque, dans un passage d'un ouvrage de 1984 (année orwellienne s'il en fut !) intitulé Rationalité et Cynisme, il écrit :
"La philosophie, dirait Deleuze, doit être considérée comme "un discours créateur, ni plus ni moins que les autres disciplines" [...]. Concrètement, cela signifie que le modèle proposé à la philosophie, et, finalement, à la science elle-même, est celui des avant-gardes littéraires et artistiques où la légitimité consiste souvent, pour l'essentiel, avec le désaccord avec ce qui précède, le simple fait de proposer "autre chose" qui diffère aussi radicalement que possible de ce que l'on faisait avant" (Bouveresse, Rationalité et Cynisme, III, 2).


Comment peut-on expliquer la véhémence à l'égard de Gilles Deleuze en particulier, et la French Theory en général, de la part d'un Jacques Bouveresse qui se situe, par sa pratique philosophique même, aux antipodes de l'arrogance et de la suffisance paroxystiques qui caractérisent un certain discours contemporain, notamment de langue française, auto-proclamé "philosophique" ? Comme il le dit lui-même dans sa Leçon Inaugurale au Collège de France : "il est tout à fait regrettable que les discours apologétiques qui relèvent de ce qu'on pourrait appeler la défense de la philosophie "pure" ou "authentique" n'expriment, dans un bon nombre de cas, rien de plus que l'égocentrisme et le narcissisme philosophiques." Or, s'il est quelqu'un qui a toujours fait montre de mesure dans ses propos, c'est bien précisément Jacques Bouveresse. Personne n'en disconviendra. Pour comprendre ce que Bouveresse reproche exactement à Deleuze, il faut aller voir, je crois, dans un essai paru en 2004 chez Agone et dans lequel on lit :

"Ma perplexité ne porte pas, je m’empresse de le préciser, sur la question de savoir si des auteurs comme Foucault, Derrida, Deleuze, etc. doivent ou non être comptés au nombre des esprits les plus créatifs et les plus originaux de notre époque. Personne, du moins je l’espère, ne peut avoir de doutes sérieux sur ce point. La question que je me pose est uniquement de savoir si une originalité aussi grande que l’on voudra peut justifier le genre de refus pur et simple du dialogue philosophique qu’ils ont régulièrement opposé à leurs contradicteurs potentiels" (Bouveresse, pourquoi pas des Philosophes, ch.VII).


Donc, si "égocentrisme et narcissisme" il doit y avoir chez Deleuze, ce n'est certainement pas sous la forme vulgaire et tapageuse qu'illustrent certains "intellectuels" médiatiques en renom. Et s'il est un intellectuel français contemporain qui s'est signalé par sa modestie et sa discrétion médiatico-journalistiques , c'est bien, précisément Gilles Deleuze. Non. Deleuze ne fait certainement pas partie, dans l'esprit de Bouveresse, de ce que Bourdieu appelait "les ingénieurs so­ciaux qui ont pour fonction de fournir aux membres de la classe dominante la connais­sance pratique ou demi-savante dont ils ont besoin pour rationaliser leur domina­tion"(Questions de Sociologie, prologue). Pour autant, Deleuze se voit clairement reprocher par Bouveresse de "refus pur et simple du dialogue philosophique". Que vaut cette accusation ?

Par "refus du dialogue", Bouveresse n'entend pas, cela va de soi, "refus de la critique". Deleuze ne l'a jamais refusée et on ne voit d'ailleurs pas très bien comment quelqu'un qui prétend faire de la philosophie pourrait y échapper sans passer ipso facto pour un gourou de secte hermétique donc pour tout à fait autre chose qu'un philosophe. Le "refus de dialogue" dont Deleuze se rendrait coupable, c'est, pour Bouveresse, le refus de considérer qu'il puisse exister, dans l'activité philosophique, comme cela existe depuis toujours dans d'autres activités intellectuelles (les mathématiques, la science, le droit, etc.) des critères formels de correction, voire, peut-être même, de vérité, de l'énoncé philosophique : "Je citerai, sur ce point, une fois de plus l'explication à la fois très pertinente et très inquiétante que propose Musil: "Il existe dans les milieux, j'aimerais dire, et je dis : intellectuels (mais je pense aux milieux littéraires) un préjugé favorable à l'égard de tout ce qui est une entorse aux mathématiques, à la logique et à la précision" (Bouveresse, qu'appellent-ils "penser" ?). Et Bouveresse de forger la notion de "littérarisme" (une sorte d'analogon du "scientisme") pour qualifier cette tendance qu'il croit déceler chez nombre de philosophes contemporains, notamment de langue française, et qui consiste, comme le reconnaît Deleuze, à "inventer des concepts" : "la philosophie est l’art de former, d’inventer, de fabriquer des concepts" (Deleuze et Guattari, qu'est-ce que la Philosophie ?). "Inventer des concepts" et donc, effectivement, se comporter comme des écrivains ou des poètes, à savoir, pas nécessairement forger des néologismes, mais prendre des termes connus et les détourner de leur signification commune pour leur donner une signification originale échappant par là à toute catégorisation et, partant, à toute évaluation. Il est clair que, si c'est en ce sens que la philosophie entend "créer des concepts", il y a du souci à se faire. Mais, on pourrait faire deux objections à Bouveresse. D'une part, pour Deleuze, la "création de concept" est autant le fait de la philosophie que celui de la littérature à travers la notion de "personnage conceptuel" qui évoque la dimension philosophique de certains personnages de romans dont la fonction est, effectivement, de conceptualiser sans trop insister ni développer. Après tout, Proust, tout autant que Musil (pour ne citer que deux auteurs que Bouveresse connaissait et appréciait), ne se sont pas privés de créer ce genre de personnage. Tout cela pour dire que la "création de concept" est peut-être moins "littérariste" et sans doute plus simplement littéraire que Bouveresse ne le soupçonne. Deuxième objection : après tout, pourquoi la philosophie ne créerait-elle pas des concepts à la manière des mathématiciens ? D'ailleurs, cette vision de la philosophie n'a-t-elle pas été dominante au moins jusqu'à l'émergence de la distinction kantienne entre la mathématique comme activité procédant par concepts et la philosophie comme activité procédant à partir de concepts. Est-ce en raison de leur méfiance absurde à l'égard de la logique que Deleuze et Guattari se voient refuser par Bouveresse de participer à une entreprise philosophique illustrée, notamment par Spinoza : la création de concepts philosophiques more geometrico (cf. Philosophie, Science, Mathématiques et Vérité) ?

Toujours est-il que, pour Wittgenstein et contrairement à Deleuze, la philosophie n'a, évidemment pas pour fonction de "créer des concepts" : "la philosophie ne peut en aucune manière porter atteinte à l’usage réel du langage, elle ne peut faire autre chose que le décrire : elle laisse toute chose en leur état" (Wittgenstein, Recherches Philosophique, 124). Bien plutôt, les principaux critères formels de correction du langage philosophique, après clarification logique, sont : l'énoncé nous donne-t-il à analyser le fonctionnement de nos "jeux de langage", nous permet-il de décrire nos "formes de vie", nous induit-il à comprendre la "règle du jeu" à laquelle nous nous référons implicitement lorsque nous vivons, nous autorise-t-il à saisir une "analogie" implicite qui nous induit en erreur ? Par exemple, dans la manière dont nous appréhendons le concept de "temps" :

""Où va le présent quand il devient passé, et où est le passé ?". Dans quelles circonstances cette question a-t-elle quelque chose de séduisant ? [...] Il est clair que cette question survient le plus facilement quand nous nous préoccupons de cas où des choses s'écoulent devant nous, comme des rondins qui descendent le cours d'une rivière. Dans un tel cas, nous pouvons dire que les rondins qui sont passés devant nous sont tous en aval vers la gauche, et que les rondins qui passeront devant nous sont tous en amont vers la droite. Nous utilisons alors cette situation comme comparaison pour tout ce qui se produit dans le temps, et incorporons cette comparaison dans notre langage lorsque nous disons "l'événement présent passe" (un rondin passe), ou "l'événement futur va arriver"(un rondin va arriver). Nous parlons du flux des événements et aussi du flux du temps, la rivière sur laquelle les rondins descendent. [...] Ainsi en arrivons-nous à être obsédés par notre symbolisme : nous sommes plongés dans la perplexité par une analogie qui nous entraîne irrésistiblement." (Wittgenstein, le Ca­hier Brun, 107-108).


Il est évident qu'à l'aune de cette série de critères, il convient de conclure que Deleuze "refuse le dialogue philosophique" dans le sens où il refuse de conformer sa production philosophique à des critères d'évaluation externe au nom même de sa créativité, de son inventivité philosophique. Ce que reproche finalement Jacques Bouveresse à Gilles Deleuze, c'est son relativisme, voire son indifférentisme, consistant à considérer que tout système philosophique est incommensurable à tout autre : "si l’on pense que la tâche de la philosophie consiste principalement à innover dans le domaine du vocabulaire (ou, dans le langage moins nominaliste de Deleuze, à « créer des concepts »), il est normal de considérer que l’argumentation n’est pas ce qui compte en premier" (Bouveresse, pourquoi pas des Philosophes ?, ch.VII). De sorte que la réaction outrée d'un Pierre Macherey par exemple (au demeurant, très bon spécialiste de Spinoza, tout comme Deleuze) à la publication par Bouveresse de l'ouvrage Prodiges et Vertiges de l'Analogie consacré à "l'affaire" Sokal-Bricmont, illustre la thèse de Bouveresse plutôt qu'elle ne l'invalide. A savoir que, sous couvert d'irréductible originalité, tout et n'importe quoi, à commencer par le journalisme à sensation le plus vulgaire (en parlant des protagonistes du canular de Sokal et de Bricmont) a droit de cité philosophique. N'importe quel galimatias s'auto-proclame réflexion philosophique. Or "si le niveau du journalisme philosophique ne dépasse guère celui du journalisme à sensation, il est normal que les « événements » philosophiques soient de plus en plus d’un type comparable à celui du fait divers ou du scandale" (Bouveresse, pourquoi pas des Philosophes ?, ch.II). Car, malheureusement, la réaction de Macherey  s'inscrit dans l'assourdissant tapage médiatique qui a accompagné, dans un premier temps la parution des Impostures Intellectuelles d'Alan Sokal et Jean Bricmont en 1997, et, dans un second temps, les (très rares) prises de position favorables aux auteurs aussitôt vouées au gémonies par tous les grands noms de ce que Bouveresse appelle "le journalisme philosophique" unis dans cette sorte de touchante solidarité qu'ont toujours eue instinctivement les dominants de tout poil dès qu'ils sentent leurs privilèges menacés. Mais tout cela resterait, après tout, assez anecdotique si la "réaction" de Macherey n'était pas, du point de vue de Bouveresse, tout à fait significative du malaise qui agite la philosophie contemporaine, notamment (mais pas uniquement, cela va de soi) de langue française et que, malheureusement, Deleuze a un peu trop tendance à entretenir :


 "La question cruciale que l’on est obligé de se poser ici est évidemment de savoir comment l’exigence de précision a pu devenir à ce point, dans l’esprit de la plupart de nos intellectuels, l’ennemie numéro un de la pensée authentique. C’est une banalité de dire qu’un souci exagéré de la précision peut constituer un obstacle à la découverte et à la création intellectuelle. Mais cela n’autorise aucunement à transformer une condition nécessaire en une condition suffisante et à croire qu’il suffit de penser de façon vague, approximative et rhétorique, pour être certain de le faire de façon créatrice et profonde"(Bouveresse, quand les Sots calent, in le Monde de l'Education, n°255, janvier 1998).


Malgré tout cela, je trouve un peu sévère la condamnation de Gilles Deleuze par Jacques Bouveresse. Pour donner un exemple : Deleuze, dans ses Cours de Vincennes est d'une rigueur conceptuelle exemplaire dans l'analyse qu'il mène (oralement, qui plus est) devant ses étudiants à propos de l'Éthique de Spinoza. Par ailleurs, voici ce que Deleuze écrit à propos des "nouveaux philosophes" en 1977 :

"Je crois que leur pensée est nulle. Je vois deux raisons possibles à cette nullité. D’abord ils procèdent par gros concepts, aussi gros que des dents creuses, LA loi, LE pouvoir, LE maître, LE monde, LA rébellion, LA foi, etc. Ils peuvent faire ainsi des mélanges grotesques, des dualismes sommaires, la loi et le rebelle, le pouvoir et l’ange. En même temps, plus le contenu de pensée est faible, plus le penseur prend d’importance, plus le sujet d’énonciation se donne de l’importance par rapport aux énoncés vides (« moi, en tant que lucide et courageux, je vous dis..., moi, en tant que soldat du Christ..., moi, de la génération perdue..., nous, en tant que nous avons fait mai 68..., en tant que nous ne nous laissons plus prendre aux semblants... »)"(Deleuze, à propos des Nouveaux Philosophes et d'un Problème plus Général).


Il me semble que Bouveresse ne dit pas autre chose de ceux qu'il qualifie de "journalistes-philosophes" et qui ne sont jamais que les rhéteurs et les sophistes modernes. Car, lorsque Deleuze pourfend ceux qui prétendent parler "par gros concepts" de LA loi, DU pouvoir, etc., il ne fait rien moins que de poser le problème cher à Wittgenstein et à Bouveresse, celui du vertige dans lequel nous entraîne l'usage immodéré et, bien entendu, inconscient, de l'analogie. Laquelle pose manifestement un grave problème au discours philosophique, à celui des sciences sociales et, d'une manière générale, à tout discours se prétendant vrai sans avoir la rigueur conceptuelle qui autoriserait une évaluation formelle. Si l'on fait abstraction du discours scientifique mathématisé qui, pour sa part, possède, en principe (je dis "en principe" pour passer sous silence les exceptions à cette règle, exceptions que Bachelard nomme "obstacles épistémologiques") cette rigueur conceptuelle et du discours poético-littéraire qui, lui, toujours en principe, ne se prétend pas "vrai", il est clair que les discours, qui se veulent vrais sans avoir les moyens de prouver leur vérité, ne fonctionnent (et ne convainquent) que par la puissance de l'analogie : le discours religieux, le discours politique ou le discours publicitaires en sont des exemples. Ce qui n'a, manifestement, pas échappé à Deleuze. Sauf que, pour Wittgenstein, la tâche de la philosophie est, explicitement, de dépister et de déjouer les pièges de l'analogie. Il faut résoudre le problème, et pas seulement être conscient de son existence :

"Quand des mots de notre lan­gage ordinaire ont à première vue des grammaires analogues, nous avons tendance à essayer de les interpréter de manière analogue ; c’est-à-dire que nous essayons de faire en sorte que l’analogie tienne jusqu’au bout. [...] la philosophie est un combat contre la fascination que des formes d’expression exercent sur nous [mais] l’extrême difficulté tient à la fascination que l’analogie de deux structures semblables est capable d’exercer sur nous." (Wittgenstein, le Cahier Bleu, 6-21)


Faute de ce "combat contre la fascination que des formes d'expressions exercent sur nous", le naturel analogique (que Bouveresse appelle "le littérarisme") reprend inlassablement le dessus au nom d'un soi-disant droit imprescriptible à la métaphore. Or "au lieu d'un "droit à la métaphore", on devrait parler plutôt d'un droit d'exploiter sans précaution ni restriction les analogies les plus douteuses, qui semble être une des maladies de la culture littéraire et philosophique contemporaine"(Bouveresse, Prodiges et Vertiges de l'Analogie). "Droit à la métaphore" dont Deleuze userait et abuserait. Création de concepts, littérarisme, droit à la métaphore, autant de circonstances qui permettent d'étayer le principal chef d'accusation que Bouveresse impute à Deleuze : le refus du dialogue philosophique qui caractérise une certaine conception contemporaine de la philosophie.

"Dans un article sur le structuralisme, Deleuze a écrit qu’"aucun livre contre quoi que ce soit n’a jamais d’importance ; seuls comptent les livres “pour” quelque chose de nouveau et qui savent le produire." Ceux qui ont connu cette période savent que, puisque le structuralisme y incarnait la nouveauté, il ne devait effectivement pas être critiqué, même avec les meilleures raisons, ne serait-ce que pour éviter de fournir des armes à ses adversaires, et parce que la productivité n’est, de toute façon, jamais du côté de la critique. J’ai toujours, je l’avoue, considéré avec une certaine stupéfaction l’idée très répandue que la critique et la réfutation n’ont pas de place réelle en philosophie et plus encore celle qui fait de la légitimation par la créativité et la nouveauté la forme par excellence de la justification. Les grands philosophes du passé considéraient comme évident qu’il peut être nécessaire de critiquer l’erreur pour faire une place à la vérité et ils auraient été sans doute très étonnés si on leur avait dit qu’il faut s’abstenir, en philosophie, d’écrire « contre » ses prédécesseurs et ses contemporains. Mais, pour croire à l’importance de la critique, il faut évidemment avoir conservé un certain rapport à la question de la vérité et être prêt à admettre que la philosophie est capable de produire également des erreurs et des illusions, et pas seulement de la nouveauté conceptuelle, réelle ou supposée, devant laquelle on doit s’incliner sans discussion. Si Wittgenstein conçoit la philosophie de façon essentiellement critique, ce n’est sûrement pas pour le simple plaisir de détruire, mais parce qu’il pense qu’elle est remplie de pseudo-explications, de pseudo-théories et de mythes purs et simples, qu’il est important de faire reconnaître pour ce qu’ils sont. Mais, comme le montre de façon éclatante son exemple et quoi qu’en pense Deleuze, être « contre » quelque chose, y compris, en un certain sens, contre la philosophie elle-même, n’empêche en aucune façon d’être en même temps « pour » quelque chose et même pour quelque chose de réellement nouveau." (Bouveresse, Wittgenstein et les Sortilèges du Langage, ch.II)


Or, quand bien même Deleuze aurait une conception à ce point "positiviste" de la philosophie (il est piquant de remarquer au passage que là où Marcuse reproche explicitement à Wittgenstein et à ses disciples d'être "positivistes" - ce qui, pour ceux qui se sont parfois auto-proclamés "positivistes logiques", est loin d'être absurde - Deleuze leur reproche exactement le contraire !) dans le sens littéraire que Bouveresse donne à ce terme, après tout,  en quoi serait-ce un défaut rédhibitoire (cf. Philosophie et Littérature) ? D'une part, nous avons connu, dans l'histoire de la philosophie un certain nombre de "philosophies de l'affirmation" dont la plus connue et la plus achevée est sans doute celle de Spinoza, philosophe dont l'influence sur Deleuze n'échappe à personne. Et puis, d'autre part, le "positivisme littéraire" dans le sens que lui donne Bouveresse (à ne pas confondre avec le "positivisme logique") est loin d'être condamné par Wittgenstein comme anti-philosophique. De fait, "on peut remarquer l’étrange ressemblance d’une recherche philosophique avec une recherche esthétique"(Wittgen­stein, Remarques Mêlées, 25). Venant de celui que Deleuze considère comme une sorte d'Attila qui n'aurait de cesse de désertifier la philosophie aidé en cela par ses hordes de logiciens, cela ne laisse pas d'étonner, non ? Mais que veut dire par là Wittgenstein ? Il veut dire très précisément ceci : lorsque Deleuze, par exemple, écrit dans un texte célèbre et, ô combien admirable "l'épuisé, c'est beaucoup plus que le fatigué [...]. Seul l'épuisé peut épuiser le possible parce qu'il a renoncé à tout besoin, préférence, but ou signification. Seul l'épuisé est assez désintéressé, assez scrupuleux. Il est bien forcé de rempla­cer les projets par des tables et des programmes dénués de sens [...]. Toute l'oeuvre de Beckett sera parcourue de séries exhaustives, c'est-à-dire épuisantes"(Deleuze, l’Épuisé ; préface à Quad de Beckett) il ne faut pas comprendre par là que l'épuisement apparent des personnages est la cause de l'effet, si particulier, que produit sur nous le théâtre de Beckett. Non. Ce qu'il faut comprendre, c'est que cet épuisement dont il parle est la raison qui nous satisfait lorsque l'on se pose la question : "mais pourquoi donc ai-je apprécié une oeuvre comme Oh ! les Beaux Jours ! ?" Pour expliquer la différence qu'il convient de faire entre une cause et une raison, Wittgenstein prend l'exemple, non pas de Deleuze qu'il ne pouvait pas connaître, mais de Freud qu'il connaissait bien :

"L'explication de Freud fait ce que fait l’esthétique : elle met deux facteurs l’un à côté de l’autre [...]. La question "quelle est la nature d'un mot d'esprit ?" est analogue à la question "quelle est la nature d'un poème lyrique ?" [...]. Dans ce que dit Freud, je vois une confusion entre entre une cause et une raison [...]. La différence entre cause et raison peut être expliquée de la façon suivante : la recherche d’une raison entraîne comme partie essentielle l’accord de l’intéressé avec elle, alors que la recherche d’une cause est menée expérimentalement [...]. C’est une confusion de dire qu’une raison est une cause vue de l’intérieur." (Wittgenstein, Cours de Cambridge 1932-1935).


Deleuze et Freud, même combat, pourrait-on dire. Certes, l'un et l'autre se sont profondément mépris sur la nature exacte de leur activité. Freud croyait (faussement) faire de la science. Et Deleuze croyait (faussement) faire de la création de concept. Du point de vue de Wittgenstein, ils ont tous deux été victimes d'une analogie subreptice mais tenace : celle d'une raison acceptée avec une cause avérée. Or, si une telle confusion, pour problématique qu'elle soit, ne retire rien, aux dires mêmes de Wittgenstein, au caractère profondément philosophique des oeuvres de Freud, on ne voit pas bien pourquoi il n'en irait pas de même avec celles de Deleuze. D'ailleurs Bouveresse lui-même reconnaît que

"si la démarche philosophique ne ressemble pas du tout à celle des sciences, on peut se poser la question de savoir à quoi elle ressemble exactement. Wittgenstein a suggéré à différentes reprises que ce qui se passe en philosophie n’est finalement pas très différent de ce qui se passe en esthétique. Les explications que nous donnons en esthétique ne sont pas des explications scientifiques, elles ne sont pas du tout de type causal. Elles consistent essentiellement à disposer des choses les unes à côté des autres dans un arrangement significatif, à regrouper des cas semblables, à mettre en évidence des analogies, des différences et des contrastes. C’est d’ailleurs également pour l’essentiel, selon Wittgenstein, ce que nous faisons dans des domaines comme la psychanalyse et l’ethnologie, où l’« explication » que nous attendons n’est pas une explication scientifique au sens usuel du terme, mais plutôt une explication de type esthétique (au sens large). Or, les explications et les raisons du philosophe sont, pour Wittgenstein, du même type que celles de l’esthéticien : il est de leur nature de pouvoir vous convaincre et également de pouvoir échouer complètement à le faire, de vous parler immédiatement ou au contraire de ne « rien vous dire » (aux deux sens de l’expression)." (Bouveresse, Wittgenstein et les Sortilèges du Langage, ch. I)


"Une explication de type esthétique", voilà donc la tâche, éminemment positive, on en conviendra, que Bouveresse ou Wittgenstein assignent à la philosophie. En d'autres termes, ces "terroristes de wittgensteiniens", considèrent comme inestimables les contributions de Freud ou de Deleuze, entre autres, à ce que Frege appelait "le trésor de pensées de l'humanité". Sauf que leurs philosophies respectives sont de belles philosophies et non pas des philosophies vraies. De toute façon, pour Wittgenstein, il n'y a pas de philosophie vraie : "la philosophie n’est pas une théorie mais une activi­té. Une œuvre philosophique se compose essentiellement d’éclaircissements"(Wittgenstein, Tractatus, 4.112). C'est pourquoi il semble difficile pour Bouveresse de se prévaloir de l'héritage ou de la défense de Wittgenstein lorsqu'il s'en prend à Deleuze en écrivant que

"toute une catégorie de philosophes ont abandonné l'idée que la philosophie était une entreprise théorique qui avait pour fonction de chercher à formuler des vérités d'un certain type, des vérités philosophiques. Et ce qu'ils ont proposé pour remplacer cette conception, c'est l'idée du philosophe artiste, dont le modèle n'est pas la science et la formulation de vérités d'une espèce particulière, mais plutôt la création, par exemple ce que Deleuze appelle "la création de concepts""(Bouveresse, interview au magazine les Inrockuptibles, n°323, 29 janvier 2002).


En d'autres termes, on peut toujours, en wittgensteinien conséquent, reprocher à un philosophe d'avoir succombé à la séduction de telle ou telle analogie, d'être tombé dans tel ou tel piège tendu par nos habitudes de pensée, bref, de ne pas avoir été suffisamment exigeant quant à la rigueur et la cohérence de son argumentation, mais certainement pas de ne pas s'être préoccupé de la vérité de sa philosophie, encore moins d'avoir une philosophie fausse. En ce sens, le discours du "philosophe artiste" est peut-être plus contestable que celui du "philosophe scientifique", eh bien, justement, contestons-le. Et contestons-le sur le terrain du dialogue philosophique qui n'est ni celui de la création artistique, ni celui de la preuve scientifique.

Pour terminer, je me propose ici d’esquisser les linéaments d’un rapprochement possible entre Deleuze et Wittgenstein. A l'instar de Deleuze, Wittgenstein n’a jamais manqué d’établir une distinction de nature entre la philosophie, l’art et la science. Déjà dans le Tractatus : "la totalité des propositions vraies constitue la totalité des sciences de la nature [...] la philosophie n’est pas une science de la nature [...] le but de la philosophie est la clarification logique des pensées"(Wittgenstein, Tractatus, 4.1, 4.111, 4.112). Quant à l’art, voici ce qu’il en dit : "il est clair que l’éthique ne se laisse pas énoncer [par des propositions pourvues de sens]. Éthique et esthétique sont une seule et même chose"(Wittgenstein, Tractatus, 6.421). Pour dire vite, les langages scientifique, artistique et philosophique appartiennent respectivement aux catégories que Wittgenstein nomme das Sinvolle (les signes douées de sens par le fait d’être des images d’états de chose possibles), das Unsinnige (les signes dépourvus de sens faute d’être des images d’états de chose possibles) et das Sinnlose (les signes qui, après clarification logique, se révèlent être vides de sens, autrement dit tautologiques). Le "second" Wittgenstein (celui des Recherches Philosophiques) maintiendra cette tripartition, même s’il finira par rapprocher l’activité philosophique de l’activité artistique : "[le] désac­cord [du philosophe] avec le sens commun n’est pas [...] celui du scientifique en désaccord avec les vues rudimentaires de l’homme de la rue. Autrement dit, son désaccord n’est pas fondé sur une connaissance plus fine des faits"(Wittgenstein, le Cahier Bleu, 59). 

Or Deleuze n’écrit-il pas que "[la philosophie] n’est pas réflexion, parce que personne n’a besoin de philosophie pour réfléchir sur quoi [...] car les mathématiciens comme tels n’ont jamais attendu les philosophes pour réfléchir sur les mathématiques, ni les artistes, sur la peinture ou la musique dire qu’ils deviennent alors philosophes est une mauvaise plaisanterie, tant leur réflexion appartient à leur création respective"(Deleuze, Revue Chimères, n°8) ? Ce qu’il y a de remarquable, c’est ce parti pris commun avec Wittgenstein de destituer la philosophie des prétentions hégémoniques qu’elle manifeste dans toute la tradition métaphysicienne et idéaliste depuis Platon. Comparons par exemple "l’image du philosophe [...] semble avoir été fixée par le platonisme : un être des ascensions, qui sort de la caverne, s’élève et se purifie d’autant plus qu’il s’élève. Dans ce ``psychisme ascensionnel’’, la morale et la philosophie, l’idéal ascétique et l’idée de la pensée ont noué des liens très étroits"(Deleuze, Logique du Sens, xviii) et "permettez-moi de rappeler ici le rôle étrange que l’aérien et l’éthéré jouent en philosophie : quand nous nous aper­cevons qu’un substantif n’est pas utilisé comme ce que nous appellerions en général nom d’un objet, nous ne pouvons nous em­pêcher de nous dire que c’est le nom d’un objet éthéré [...] ; l’idée d’ "objets éthérés" est un subterfuge quand l’utilisation de certains mots nous laisse perplexes, et quand tout ce que nous savons, c’est qu’ils ne sont pas utilisés comme des noms d’objets matériels"(Wittgenstein, le Cahier Bleu, 47). Même volonté de faire, sinon la psychanalyse de la philosophie, du moins la philosophie de la philosophie. Bref, l'un et l'autre semblent être ce qu'Elizabeth Anscombe appelle "des philosophes pour philosophes". Mieux que ça : l'un et l'autre n'assignent-ils pas une fonction thérapeutique à leurs pratiques philosophiques respectives ? Ainsi l'idée wittgensteinienne que "en philosophie une question se traite comme une maladie"(Wittgenstein, Recherches Philosophiques, §255) n'est-elle pas la forme générale du constat deleuzien d'après lequel "on ne comparera pas les philosophies et les maladies, mais il y a des maladies proprement philosophiques. L’idéalisme est la maladie congénitale de la philosophie platonicienne [...], la forme maniaco-dépressive de la philosophie"(Deleuze, Logique du Sens, xviii).

Enfin la notion deleuzienne de "rhizome" n’est-elle étrangement apparentée à la notion wittgensteinienne de "ressemblance de famille" ? Comparons encore : "à la différence des arbres ou de leurs racines, le rhizome connecte un point quelconque avec un autre point quelconque, et chacun de ses traits ne renvoie pas nécessairement à des traits de même nature, il met en jeu des régimes de signes très différents et même des états de non-signes. Le rhizome ne se laisse ramener ni à l’Un ni au multiple"(Deleuze et Guattari, Capitalisme et Schizophrénie, ii) et "considère par exemple les processus que nous nommons "jeux". Je veux dire les jeux de pions, les jeux de cartes, les jeux de balle, les jeux de combat, etc. Qu’ont-ils tous de commun ? Ne dis pas : il doit y avoir quelque chose de commun à tous, sans quoi ils ne s’appelleraient pas des "jeux" [...]. Et nous pouvons, en parcourant ainsi de multiples autres groupes de jeux, voir apparaître et disparaître des ressemblances. Et le résultat de cet examen est que nous voyons un réseau complexe de ressemblances qui se chevauchent et s’entrecroisent [...]. Je ne saurais mieux caractériser ces ressemblances que par l’expression d’"air de famille""(Wittgenstein, Recherches Philosophiques, §§66, 67). Refus partagé, comme on le voit, de céder à l’injonction unificatrice, à la tyrannie du même, constitutive de la métaphysique idéaliste. Il est manifeste que Deleuze et Wittgenstein, s’accordent pour condamner comme une prétention exorbitante l’analogie cartésienne d’après laquelle "toute la philosophie est comme un arbre dont les racines sont la Métaphysique, le tronc est la Physique, et les branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences"(Descartes, Principes de la Philosophie, préf.). On pourrait continuer et trouver une volonté commune de critiquer les fondements freudiens de la psychanalyse, de critiquer les évidences de la subjectivité, etc.

Conclusion :  Bouveresse n'a sans doute pas tort d'écrire que 

"si Deleuze avait lu réellement Wittgenstein, et surtout l'avait fait en temps utile, il se serait sans doute rendu compte, d'une part, que, pour utiliser son propre critère d'évaluation, [Wittgenstein] a créé un nombre impressionnant de concepts qui sont utilisés un peu partout en philosophie et ailleurs et, d'autre part, que [Wittgenstein] fournit justement une des illustrations les plus typiques et les plus conséquentes que l'on puisse trouver dans la philosophie du vingtième siècle de ce que [Deleuze] appelle une philosophie de l'immanence, une philosophie construite tout entière sur un refus radical des transcendances de toute nature, celles de sujet, du sens, des règles, de la nécessité logique, des objets mathématiques, etc. Et, s'il avait été informé aussi peu que ce soit de la situation réelle, il n'aurait certainement pas été tenté non plus de croire que tous les philosophes anglo-saxons contemporains influents sont des disciples de Wittgenstein ou, en tout cas, acceptent sa conception de la nature de l'activité philosophique"(Bouveresse, interview au Magazine Littéraire n°352, mars 1997).


Dans tous les cas, comme le disait Spinoza, "non ridere, nec lugere, neque detestari, sed intelligere [ne pas rire, ne pas se lamenter, ne pas haïr, mais comprendre]"(Traité Politique, i, 4).