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La controverse de Davos.

3 participants

descriptionLa controverse de Davos. - Page 2 EmptyRe: La controverse de Davos.

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Silentio a écrit:
C'est tout de même une philosophie où l'homme brille par son absence.

Vos préjugés sur Heidegger doivent être bien profonds pour croire cela. Ce jugement est une idée reçue, et il suffit de lire n'importe quelle œuvre de Heidegger pour voir avec une clarté absolue que l'homme est tout sauf absent de sa philosophie. A moins de considérer que l'homme est absent à partir du moment où il n'est plus le centre du monde... 

Silentio a écrit:
Desassocego a écrit:
il y a deux sortes de lecteurs de Heidegger : ceux qui, face à l'étrangeté du langage, préfèrent soupçonner que ce n'est rien qu'une manière de cacher des inepties ou une malhonnêteté inavouée, et que si le texte avait quelque chose à montrer, leur propre lampe de poche suffirait à le rendre clair ; et ceux qui, frappés par leur propre incompréhension face à ce langage à l'apparence compliquée, feront tout pour que l'éclairage vienne du texte lui-même, et ne passeront pas leur temps à reprocher à l'auteur d'écrire et de penser hors de portée de leur lampe. Bref, il y a ceux qui soupçonnent le texte (ce qui freine la compréhension) et ceux qui font confiance au texte pour dire ce qu'il a à dire (seuls ces derniers peuvent parvenir à le comprendre, et pourront donc ensuite le critiquer, le dépasser, l'éclairer, etc.)

Ou bien il y a ceux qui acceptent de lire, mais trouvent qu'après lecture et examen cela ne tient pas la route. 

Mais ceux que vous décrivez ici ne sont pas une autre catégorie de lecteurs. Ils peuvent appartenir aux deux. Mais ils n'ont de légitimité que dans la seconde. C'est Spinoza qui lit Descartes, Nietzsche qui lit Platon, Heidegger qui lit Nietzsche. Nul doute que chacun de ces philosophes ait eu une confiance absolue auprès de ceux qu'il lisait (et comme je l'ai dit dans mon message, faire confiance au texte pour se dévoiler avec sa propre lumière, cela ne signifie pas nécessairement adhérer au texte, mais seulement le lire vraiment, avec la ferme intention de s'expliquer avec lui). Et au fond nous pourrions tout à fait renverser la machine et opposer à Spinoza Descartes, à Nietzsche Platon, à Heidegger Nietzsche. Qu'est-ce que cela signifie, sinon que ces auteurs sont ensemble engagés dans un authentique dialogue, où chacun peut répondre à l'autre car le successeur du premier a cherché à le lire sincèrement. Cela me rappelle cet aphorisme magnifique de Nietzsche (c'est d'ailleurs vous qui me l'avez fait lire pour la première fois il y a plusieurs années ; laissez-moi vous renvoyer la pareille aujourd'hui)  

Nietzsche, Humain trop humain, Opinions et sentences mêlées, §408 a écrit:
La descente à l'Hadès : 
Moi aussi, j'ai été aux enfers, comme Ulysse, et j'y retournerai souvent ; et je n'ai pas seulement sacrifié des moutons pour pouvoir m'entretenir avec quelques morts, c'est aussi mon propre sang que je n'ai pas ménagé. Il y eut quatre couples à ne pas refuser leur réponse à mon immolation : Épicure et Montaigne, Gœthe et Spinoza, Platon et Rousseau, Pascal et Schopenhauer. C'est avec eux qu'il me faut m'expliquer quand j'ai longtemps marché seul, par eux que j'entends me faire donner tort ou raison, eux que je veux écouter quand ils se donnent alors eux-mêmes tort et raison entre eux. Quoi que je puisse dire, résoudre, imaginer pour moi et les autres, je fixe les yeux sur ces huit-là et vois les leurs fixés sur moi. - Puissent les vivants me pardonner s'ils me font parfois l'effet, eux, d'être des ombres, si pâles et irritées, si inquiètes et, hélas ! si avides de vivre, tandis que ceux-là me paraissent alors aussi pleins de vie que s'ils ne pouvaient plus maintenant, après leur mort, être jamais las de vivre. Or, ce qui compte, c'est bien cette vivace pérennité : qu'importe la "vie éternelle" et en somme la vie !

descriptionLa controverse de Davos. - Page 2 EmptyRe: La controverse de Davos.

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Silentio a écrit:
A Davos, Heidegger fascine et s'impose, c'est le début d'un mythe. D'ailleurs, ce colloque est présenté en des termes mythiques qui ont bien établi la légende de Heidegger, lequel a connu le succès que l'on sait au détriment de cette autre génération dépassée. Heidegger était redouté par les néo-kantiens, et ils avaient raison puisqu'à la fin de la passe d'arme tout le monde est abasourdi par ce qui vient de se produire en philosophie (on parle d'événement, comme s'il y avait un avant et un après). Plus globalement, cette controverse est très importante puisqu'elle met face à face deux courants antinomiques : l'humanisme et l'anti-humanisme.

La vision que vous relayez est peu conforme à la réalité de l'événement ; elle a été amplifiée par quelques étudiants (certains devinrent très célèbres) qui assistèrent aux conférences et aux débats. Le programme des quatre rencontres de Davos (1928-1931) impliquait de nombreux conférenciers de renom, comme Lucien Lévy-Bruhl ou encore Léon Brunschvicg. Il reste vrai, néanmoins, que si l'attention s'est essentiellement portée sur Cassirer et Heidegger, c'est d'abord qu'elle a pris une tournure à laquelle on ne s'attentait pas, en raison de la dispute ; ensuite parce que certains considèrent qu'elle constitue un tournant important dans la pensée de Heidegger.

D'abord, qu'est-ce que le néo-kantisme ? Le début du colloque y répond en grande partie. L'ambition de poursuivre l'œuvre de Kant, à partir des années 1870 (on parle de néocriticisme). Qu'a-t-on retenu du néokantisme ? Essentiellement l'école de Marbourg (Hermann Cohen, Paul Natorp et Ernst Cassirer), et dans une bien moindre mesure l'école de Baden (Windelband, et surtout Rickert). Vous parliez de « parricide », ce que l'on ne peut comprendre sans rappeler que la formation intellectuelle de Heidegger repose sur deux piliers : Husserl, certes (notamment le Husserl des Recherches logiques), mais aussi l'école de Marbourg [1]. Cassirer achève sa première intervention en disant : « Je dois avouer que j'ai trouvé ici en Heidegger un néo-kantien que je ne supposais certes pas en lui. ». Pierre Aubenque rappelait, à l'occasion de la publication du compte rendu intégral de la discussion entre les deux philosophes [2]:

Il est courant en France de ranger Heidegger dans la descendance de la phénoménologie husserlienne. De la dédicace de Sein und Zeit jusqu'à ses dernières publications, Heidegger n'a jamais nié cette filiation, au demeurant tumultueuse, tout en la restreignant de plus en plus à l'influence du premier Husserl, celui de la première édition des Recherches logiques. Ce serait néanmoins fausser les perspectives historiques que de situer Heidegger dans la dépendance exclusive d'un débat initial avec la phénoménologie. Dans l'Allemagne du premier quart de ce siècle, la philosophie dominante n'était pas la phénoménologie, mais le néo-kantisme. C'est avec des maîtres imprégnés de néo-kantisme, notamment E. Lask, que Heidegger avait fait à Fribourg ses premières armes philosophiques. C'est à Marbourg, où soufflait encore l'esprit de Cohen et de Natorp, qu'il avait rédigé Sein und Zeit. Et c'est en réaction expresse contre l'interprétation néo-kantienne du kantisme que Heidegger allait publier en 1929 Kant et le problème de la métaphysique.

in Ernst Cassirer & Martin Heidegger, Débat sur le Kantisme et la philosophie (Davos, mars 1929) et autres textes de 1929-1931, Beauchesne, 1972, p.7


[1] Dans sa thèse de doctorat, Doctrine du jugement dans le psychologisme (Die Lehre vom Urteil im Psychologismus. Ein kritischpositiver Beitrag zur Logik, Leipzig, Barth, 1914), Heidegger écrit : « La question de l'interprétation de Kant peut aujourd'hui être considérée comme réglée en faveur de la conception logico-transcendantale qui est défendue depuis les années soixante-dix du siècle passé par Hermann Cohen et, dans un sens un peu différent, par Windelband et Rickert. Cette interprétation logique de Kant et cette élaboration (Weiterbildung) n'ont pas seulement mis en lumière l'élément authentique de la Critique de la raison pure, c'est-à-dire "l'acte copernicien" ; ils ont surtout retravaillé et préparé puissamment une connaissance du logique comme tel. » On doit donc garder à l'esprit que l'opposition postérieure aux néo-kantiens est aussi une évolution majeure de sa propre pensée. (On retrouve cette citation dans l'article de Declève ci-dessous.)
[2] Henri Declève en avait publié une partie, en 1969 : « Heidegger et Cassirer interprètes de Kant. Traduction et commentaire d'un document. », Revue Philosophie de Louvain, 1969, vol. 67, n°96, pp. 517-545.


Silentio a écrit:
Je souhaiterais cependant des éclaircissements sur l'enjeu de l'affrontement

Heidegger y répond lui-même dès le début du colloque, en répondant à la première question de Cassirer (lequel n'est pas un néo-kantien orthodoxe, d'après Aubenque toujours, et si l'on tient l'école de Marbourg comme l'essentiel du néo-kantisme) :
Ce qu'il y a de commun aux différentes formes de néo-kantisme ne peut être compris qu'à partir de son origine. La genèse est à chercher dans l'embarras de la philosophie devant la question de savoir ce qui lui reste encore comme domaine propre à l'intérieur du tout de la connaissance.

op. cit. p. 30.


Silentio a écrit:
Le néo-kantisme est resté confidentiel après cela sur la scène internationale.

Non.

Silentio a écrit:
En outre, il me semble que si le point de divergence concerne l'imagination, il n'est pas évident que les deux penseurs soient si éloignés : l'imagination que défend Heidegger peut aussi être acceptée par Cassirer, et on peut se demander si elle entraîne bien le rejet de la raison ou de sa primauté. De plus, Cassirer peut compléter Heidegger en indiquant son orientation culturelle et sociale, qui permet de sortir d'un éventuel écueil auquel se confronte le Dasein s'il apparaît, en occultant la société, "pauvre en monde" (pour reprendre, en un autre sens, une formule de Heidegger).

D'après Cassirer, le Dasein, pire qu'une "erreur", est un fourvoiement. Ajoutons qu'on peut tenir La philosophie des Lumières, qui date de 1932, comme l'affirmation de la raison, non seulement face au contexte politique de l'Allemagne contemporaine, mais face à l'orientation philosophique de Heidegger. Vous rappelez vous-même, au reste, que Heidegger n'est pas un héritier des Lumières.

Puisque c'est à un tournant de la pensée de Heidegger qu'on associe Davos, il faut s'intéresser à l'évolution de sa pensée antérieure. On peut lire, de Sophie-Jan Arrien et de Sylvain Camilleri, Le jeune Heidegger (1909-1926), Vrin, 2011 ; et, de Servanne Jollivet et Claude Romano, Heidegger en dialogue, 1912-1930, Vrin, 2009.
A propos du rapport entre Heidegger et les néo-kantiens, et du rapport de ceux-ci avec Kant, Claude Piché, « Heidegger et Cohen, lecteurs de Kant », in Heidegger, l'idéalisme allemand et le néo-kantisme sous la direction d'A. Denker, T. Kisiel et T. Rockmore (1996) ; Christian Krijnen, « Le sens de l’être. Heidegger et le néokantisme », Methodos [En ligne], 3 | 2003 ; enfin, pour Davos, Robert Nadeau, « Cassirer et Heidegger : histoire d'un affrontement » ; et  Holger Schmid, « Dilthey à Davos », revue Lo Sguardo, 2014 | 14.

Pour ceux qui n'auraient pas le livre, aujourd'hui introuvable, de Ernst Cassirer & Martin Heidegger, Débat sur le Kantisme et la philosophie (Davos, mars 1929) et autres textes de 1929-1931, Beauchesne, 1972, dont P. Aubenque était l'éditeur scientifique, Nicolas Rialland a créé un site, Heidegger : les introuvables, dans lequel on trouve le texte : ici. Nous l'avons également intégré à notre bibliothèque après avoir amélioré le document pdf, ci-dessous :

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