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Heidegger et l'antisémitisme.

5 participants

descriptionHeidegger et l'antisémitisme. - Page 3 EmptyRe: Heidegger et l'antisémitisme.

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C'est une polémique, en effet, voire une blessure infligée à la pensée, et chacun a donné des arguments (ou tenté d'en donner, puisque vous vous montrez méprisant en considérant avec dédain que ce que j'avance est "sans fondement" ; excusez-moi mais les chercheurs ne se battent pas à coup de ballet, ils produisent des documents que je ne peux pas reproduire ici et qui existent bel et bien, puisqu'il y a une polémique si virulente, tellement virulente que vous préférez envisager que je délire et qu'il faut me soigner, du moins me neutraliser, plutôt que de jouer le jeu de la discussion). Vous ne détenez pas a priori l'interprétation la plus juste de la pensée d'Heidegger, et vous-même prenez parti, d'une part pour ne pas envisager et soupeser une hypothèse de lecture et de travail (vous préférez balayer d'un revers de main et avec mépris ce qui vous gêne, sans vous inquiéter une seule seconde des conséquences possibles qu'entraînerait la remise en cause fondamentale d'une pensée qui a conquis tant d'hommes et de femmes ; par ailleurs, personne ne vous force à aduler ou exécrer un homme, à faire bonne figure dans un cas ou l'autre, et la condamnation d'Heidegger n'est nullement un postulat, mais la conséquence logique d'une enquête qui a dévoilé la dimension criminelle de sa pensée ; encore heureux, il vous est possible de contester les preuves et la démarche, ce qui n'est pas la même chose que de s'offusquer a priori de ce qu'Heidegger soit mis en cause jusque dans sa pensée), d'autre part pour rallier un camp (vous citez Peter Trawny). Dès lors, vous n'êtes pas tellement plus crédible que moi, et vous placer en censeur au-dessus de la mêlée indique que vous manquez également de probité. Informez-vous et rendez-vous compte qu'il est très probable que vous adoptiez une posture idéologique comme celle que vous me reprochez. Vous n'êtes pas plus neutre.

De plus, je trouve votre procédé argumentatif (sic) terriblement régressif, car vous ne faites en fin de compte que me supposer de la bassesse, rien que de la bassesse, il ne vous vient jamais à l'esprit que l'on peut se montrer critique non par médisance, je ne sais quel esprit de vengeance comme s'il y avait quelque chose de personnel dans cette affaire (a-t-on le droit de défendre une certaine ligne philosophique ? est-ce de l'idéologie, du dogmatisme ? par exemple, je suis sûr que Platon, s'il prenait part à la discussion, serait d'accord pour examiner vos propos, tout en défendant son platonisme, de la même manière que vous défendez une certaine lecture d'Heidegger - notez que je ne vous accuse de rien et ne vous enjoins pas au silence au titre que vous penseriez mal, ou pas, ou que vous défendriez des absurdités, voire le nazisme sans vous en rendre compte, etc., alors que je pourrais recourir à tout cela ; bien entendu, nous savons tous deux qu'être administrateur est un avantage non négligeable pour vous, et vous me menacez de sanctions parce que j'aurais tort, c'est fort), tandis que je lis tous les jours des articles à propos des Cahiers noirs et que j'ai beau procéder comme à mon habitude, en comparant les points de vue et en faisant jouer les arguments dans un sens et un autre, il ne m'apparaît pas que l'on puisse sauver Heidegger de certaines de ses déclarations. Je n'ai d'autre choix que d'en prendre acte, tant il y a des choses énormes et aberrantes sous sa plume (à propos du manque d'être des juifs, de leur auto-anéantissement, de l'appel à l'élimination et à la violence, à la radicalisation du nazisme, à sa spiritualisation aussi, etc.). Sachant qu'il avait délibérément prévu (avec instructions à la clef) la publication de ses œuvres complètes : il savait ce qu'il faisait, ce qu'il disait, il avait un projet très cohérent. Son engagement nazi n'a pas été pour lui une erreur de parcours, il ne s'en est d'ailleurs jamais excusé. S'il s'est tu sur le sujet, c'est que le nazisme ne l'a pas emporté. Mais il estimait pouvoir, en attendant, coder son œuvre (réécrivant au passage certaines choses en matière de politique) et s'adresser à des lecteurs du futur. Le plus atroce, trouvé-je, est la dénégation du nazisme d'Heidegger par ses proches et fidèles qui n'hésitent pas à donner à certains mots ou abréviations un sens contraire. Non seulement il y a falsification dans certains cas, mais il y a aussi cette idée que comprendre Heidegger c'est le lire à sa manière et que soit on devient heideggérien en le lisant (c'est-à-dire en le lisant comme il faut), soit c'est que l'on est un minable, inauthentique, etc. Or bien que ma condamnation d'Heidegger soit radicale, j'aimerais surtout qu'il soit possible de le critiquer même a minima

Reste à savoir ce que l'on fait des propos antisémites. Sont-ils ou non centraux dans sa pensée ? Voilà tout l'enjeu, et certains travaux que vous devriez considérer tendent à montrer qu'ils mettent en jeu un système de pensée, qu'ils en sont un motif déterminant et très prégnant, de même qu'une conséquence. Libre à vous de ne pas vous y appesantir, malheureusement pour vous c'est une écharde tellement grosse dans le pied qu'un sectateur consciencieux d'Heidegger devrait tout de même se sentir des démangeaisons et s'en inquiéter. Que l'on continue de penser avec Heidegger ou non, la plongée dans les Cahiers noirs présente le fâcheux inconvénient de nous confronter à de plus en plus de données délicates et force est de constater qu'il est impossible de conserver la très belle image d'une pensée lumineuse telle que la donne George Steiner.

Cependant, là où je vous donnerais raison, en tout cas où je ne m'inscrirais pas dans la ligne Faye-Rastier, c'est qu'il y a tout de même des usages différents d'Heidegger. La plupart du temps, les gens ne connaissent ni toute son œuvre (c'est mon cas, naturellement) ni toutes ses implications (ce qui est plus grave), l'intention qui préside à l'œuvre. On peut dire toutefois qu'une œuvre existe en tant que telle et qu'elle prend forme également par ce que l'on en fait. Je n'ai jamais dit, par exemple, que lire Heidegger (comme certains politiques voudraient nous le faire croire à propos de Mein Kampf - que Heidegger cite et paraphrase régulièrement, soit dit en passant) ferait du lecteur un nazi avéré ou en puissance. Le lecteur de Heidegger est noyé sous la masse des œuvres, se contente de quelques grands textes majeurs, de fragments éparses. Surtout, il n'a pas de lecture politique ni contextualisée. De sorte qu'il y a une philosophie acceptable à partir d'Heidegger, bien que plus light en réalité. (Bien entendu, cela ne signifie pas qu'il ne faille pas interroger ces conceptions communes que l'on a d'Heidegger, car indépendamment de la question du nazisme, Être et temps ou encore ce qui relève de la technique ont leur faille comme en toute philosophie. Il y a toujours des problèmes et à interroger l'œuvre.) Du coup, je pense qu'il est possible de penser à partir d'Heidegger, c'est ce que font la plupart des gens qui ne sont pas spécialistes de sa pensée et qu'au-delà du style si lourd, de cette pensée si peu nietzschéenne et très allemande, il y a bien des bases de pensée qui enthousiasment. Mais, peut-être, faut-il aussi considérer que cette réception-là d'Heidegger n'est pas, pour le dire vite, du Heidegger. Et donc, tant que l'on n\'a pas fait l'effort de faire la part des choses et de s'intéresser aux Cahiers noirs, il me semble difficile et peu légitime, voire pas du tout, de dire qu'il n'y a absolument aucun problème avec Heidegger en rabattant sur lui l'usage édulcoré que nous en avons. (Cela dit, je suis d'accord avec vous, peut-être faut-il aussi se garder de condamner Heidegger tant que tout n'est pas publié. Cependant, la tentation est grande car il y a déjà suffisamment de matériaux pour cela et ils sont malheureusement très explicites et cohérents.) Et puis, je ne comprends pas que l'on ne cherche pas à savoir ce qu'il en est du nazisme d'un prétendu génie : je veux dire, tout de même, ce n'est pas n'importe qui, et l'on parle tout de même du nazisme ! Peut-on vraiment exonérer quelqu'un de cette stature ? Peut-on vraiment faire comme s'il avait été n'importe qui ? Un philosophe choisit de soutenir le nazisme, cet énoncé ne vous semble-t-il pas incroyable ?

Je ne vois, pour ma part, que deux alternatives qui peut-être se rejoignent : qu'il y a une pensée délibérément nazie, une "intelligence du mal" si j'ose dire, car l'on peut dire que la philosophe a agi selon un projet consenti, ou une bêtise abyssale, que tout philosophe est capable de bêtise, et que le plus grand d'entre eux est potentiellement le plus bête, pour manquer à ce point de jugement (et, en ce sens, là aussi la pratique informe sur la théorie). Dans tous les cas, Heidegger nous interroge, parce que nous prétendons nous adonner, en amateurs ou en professionnels, à la philosophie et que, à défaut d'être des génies, du moins sommes-nous des hommes faillibles, à l'instar de tout philosophe et d'Heidegger. Je repense à la question d'Adorno : comment est-il encore possible de penser après Auschwitz ? Ma réponse, c'est qu'il s'agit de prêter attention au mal que nous portons, au défaut de jugement par exemple qui peut se tenir sous des énoncés intelligents en apparence.

Pour continuer, ce qui m'intéresse là-dedans, ce n'est pas tant Heidegger - sinon qu'il a eu énormément d'influence et qu'il faut le sauver à tout prix, car cela met en jeu des œuvres et des carrières (je ne dis pas qu'elles sont mauvaises ou fausses, simplement qu'il est étrange de ne pas se poser la question de la responsabilité d'Heidegger et de la contamination de la pensée, ou d'y répondre facilement, à tel point qu'elle n'aurait pas lieu de se poser) -, que de me demander ce que c'est que d'être un philosophe et de savoir si cette figure est capable de se détourner de la sagesse en la visant et pourquoi. Claude Romano concluait son article dans la revue Critique consacré à Heidegger sur cette question : ne peut-on pas être un philosophe génial et un salaud ? Je serais d'accord avec cette approche, si ce n'était que l'on peut se montrer plus critique encore : d'où vient que nous avons besoin d'idoles intouchables et qu'elles le soient ? Pourquoi, après tout, ne pourrait-on pas tomber des nues en se rendant compte que celui que nous avions estimé un philosophe génial n'est en fait qu'un philosophe, c'est-à-dire un homme capable de se montrer médiocre même jusque dans la pensée ? Personnellement, c'est cette part d'obscurité dans la philosophie qui m'intéresse, sachant que la philosophie d'un homme n'est pas compréhensible sans son vécu (ce que Nietzsche nous a appris ; on postule une cohérence, une réciprocité).

En conclusion, j'espère pouvoir exprimer mes interrogations et confronter mes opinions (pour cela, encore faut-il en défendre), sans avoir à dire la même chose que vous pour me rendre audible.

P. S. : pourquoi avoir changé mon avatar ?

descriptionHeidegger et l'antisémitisme. - Page 3 EmptyRe: Heidegger et l'antisémitisme.

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Silentio a écrit:
Vous ne détenez pas a priori l'interprétation la plus juste de la pensée d'Heidegger, et vous-même prenez parti, d'une part pour ne pas envisager et soupeser une hypothèse de travail (vous préférez balayer d'un revers de main et avec mépris ce qui vous gêne, sans vous inquiéter une seule seconde des conséquences possibles qu'entraînerait la remise en cause fondamentale d'une pensée qui a conquis tant d'hommes et de femmes), d'autre part pour rallier un camp (vous citez Peter Trawny). Dès lors, vous n'êtes pas tellement plus crédible que moi, et vous placer en censeur au-dessus de la mêlée indique que vous manquez également de probité. 


Je n'ai jamais prétendu détenir la juste interprétation sur cette question. Au contraire, j'ai souvent précisé mon insuffisance à ce sujet (je ne me suis jamais beaucoup intéressé à la polémique de Heidegger et du nazisme, puisque selon moi elle empêche de lire vraiment Heidegger, ce qui ne veut pas dire qu'il ne faille pas en discuter. Cette question demeure importante). Ainsi, je ne fais jamais de discours affirmatif sur la question, mais essaie à chaque fois de poser le contour nécessaire pour l'approcher, et ainsi éviter d'en parler sans prendre conscience qu'elle se trouve au milieu d'une œuvre complexe et profuse, dont les visées dépassent incommensurablement la politique du 20e siècle (cf. le caractère immémorial de la pensée de Heidegger dont parle Arendt). A partir de là, je ne choisis aucun camp, puisque je reste en périphérie de la question, fuyant comme la peste ceux qui se permettent de parler sans connaître Heidegger, préférant lire ceux qui ont un réel contact avec l'œuvre et l'homme, et qui sont assez probes pour se confronter sérieusement à la question, sans parti pris (par exemple Trawni, Fédier, Payer, France-Lanord, Solot, et d'autres). Je vous conseille par exemple la lettre ouverte de Karl Payer à Peter Trawni, qui est selon moi un des exemples les plus édifiant de la manière dont il faut se placer sur cette question : questionner les textes de Heidegger en échangeant les interprétations, en confrontant différents textes/contextes, afin d'y voir clair, et cela sans virulence. 
Quoi qu'il en soit évidemment on ne peut partir sans a priori sur ce genre de question, puisqu'on la pense toujours à partir de notre rapport avec Heidegger. Mais ce n'est pas très grave, tant qu'on dit ce qu'on dit avec prudence et honnêteté, en cherchant à comprendre, plutôt qu'à défendre à tout prix ou condamner à tout prix. Autrement dit, le fait que vous n'aimiez pas vraiment Heidegger et que pour ma part il soit sans doute celui que j'aime le plus (enfin il y a quand même Spinoza, Montaigne et Nietzsche :D) ne fait pas de notre discussion un dialogue de sourd, à partir du moment où chacun exige de l'autre le discernement et l'humilité nécessaire à une telle question. 


Silentio a écrit:
Vous n'êtes pas plus neutre. Enfin, je trouve votre procédé argumentatif terriblement régressif, car vous ne faites en fin de compte que me supposer de la bassesse, rien que de la bassesse, il ne vous vient jamais à l'esprit que l'on peut se montrer critique non par médisance, je ne sais quel esprit de vengeance comme s'il y avait quelque chose de personnel dans cette affaire, 


Et pourtant, c'est bien l'inverse qui est vrai. Si je ne présupposais pas chez vous une volonté de lire et de savoir ce qu'il en est réellement, je ne vous aurais pas invité à redresser vos propos. Je ne doute pas que vous ayez lu des choses à ce sujet et que vous ne vous contentiez pas, à titre personnel, de jugements hâtifs. Il n'en reste pas moins que pour lors, vous ne pensez jamais la question, mais affirmez à tout va ce qui pourtant demande une étude approfondie. Aussi je ne suis pas en train de vous dire que vous n'êtes pas autorisé à parler de cette question, je vous dis simplement que pour le faire, il faut le faire philosophiquement, en situant au lieu d'insinuer, en questionnant au lieu d'affirmer sans fondements, en citant au lieu de rester vague. 


Silentio a écrit:
 il savait ce qu'il faisait, ce qu'il disait, il avait un projet très cohérent. Son engagement nazi n'a pas été pour lui une erreur de parcours, il ne s'en est d'ailleurs jamais excusé.


Heidegger ne s'est jamais excusé car ce n'était pas cela qu'il avait à faire. La plupart de ceux qui se sont excusés après 45 l'ont fait sans s'expliquer et surtout sans essayer de comprendre les choses plus largement. Bref, beaucoup ont choisi la facilité. Heidegger, en philosophe, au lieu de sortir les trompettes du mea culpa, a décidé de penser. Comme il le dit :  "Quoi qu’en tout cas, il puisse advenir: il n’est pas permis de se plaindre, ce qu’il faut, c’est questionner ". 
Ceux qui ont attendu de Heidegger une repentance publique et une auto-flagellation le cherchait où il n'était pas. Heidegger a bel et bien reconnu son erreur en s'inscrivant au parti nazi, il a reconnu s'être emballé pour quelque chose qu'il a mal jugé. Il n'avait pas à en dire plus, et devait continuer le travail qui était proprement le sien. 

Heidegger a écrit:

En 1933, je croyais que Hitler allait, maintenant qu’il avait la responsabilité du peuple tout entier, être capable de s’élever au-dessus du parti et de sa doctrine et que, sur la base d’un renouvellement et d’un rassemblement, tout se retrouverait pour répondre de l’Occident. Cette croyance était une erreur.



Silentio a écrit:
tant que l'on n\'a pas fait l'effort de faire la part des choses et de s'intéresser aux Cahiers noirs, il me semble difficile et peu légitime, voire pas du tout, de dire qu'il n'y a absolument aucun problème avec Heidegger en rabattant sur lui l'usage édulcoré que nous en avons. (Cela dit, je suis d'accord avec vous, peut-être faut-il aussi se garder de condamner Heidegger tant que tout n'est pas publié. Cependant, la tentation est grande car il y a déjà suffisamment de matériaux pour cela et ils sont malheureusement très explicites et cohérents.) 


Je suis d'accord avec vous pour dire que les Cahiers noirs doivent être interrogés, ceci dit on leur prête je crois trop d'importance (à cause précisément de la polémique. Il suffit de constater que les phrases "problématiques" sont en terme de quantité très minces, et ces cahiers ne sont souvent que des bribes de réflexion à chaud sur des événements d'actualité, notamment sur la guerre, le système de l'Angleterre, l'esprit russe opposé à l'esprit américain, etc. et finalement ces réflexions sont très pauvres comparé aux cours ou aux conférences. Pour preuve le bruit que font depuis plus d'un an les Cahiers noirs pourtant non traduits et incomplets alors que le cours incroyable sur Schelling et la métaphysique allemande, paru chez Gallimard en septembre 2015 est passé comme une feuille dans le vent...). 
Je comprends évidemment la tentation d'affirmer, à partir de certains propos, un antisémitisme de Heidegger. Mais l'expérience devrait nous apprendre la patience : combien de fois avons-nous cru déceler une parole faisant office de preuve à conviction, quand le temps et l'étude ont par la suite éclairé ladite parole. C'est le gros problème entre ceux qui s'acharnent vraiment à comprendre ce qu'il en est, et ceux qui se permettent d'affirmer sans se préoccuper plus que ça de sérieux. Il en est toujours ainsi. Voyez le nombre de Forums où la théorie d'Einstein est accusée de fausseté, et les physiciens sont toujours à la traîne pour y répondre, précisément car contrairement aux premiers, il leur faut du temps pour juger, puisqu'ils le font sérieusement. 


Silentio a écrit:
Et puis, je ne comprends pas que l'on ne cherche pas à savoir ce qu'il en est du nazisme d'un prétendu génie : je veux dire, tout de même, ce n'est pas n'importe qui, et l'on parle tout de même du nazisme ! Peut-on vraiment exonérer quelqu'un de cette stature ? Peut-on vraiment faire comme s'il avait été n'importe qui ? Un philosophe choisit de soutenir le nazisme, cet énoncé ne vous semble-t-il pas incroyable ?


Tout à fait. Et c'est d'autant plus complexe avec un philosophe : il est bien plus aisé de faire la classique différence entre l'œuvre et l'homme pour un romancier (je pense par exemple à Drieu ou Céline) que pour un philosophe. Car si l'on peut lire Gilles ou Mort à crédit sans se préoccuper de ce que pensaient ces auteurs en dehors de leur roman, cela me semble impossible pour un philosophe. Si Heidegger est annoncé Nazi de manière fondamentale, c'est tout son travail qui est mis en jeu, et on ne saurait éviter la question en affirmant qu'il ne s'agit que d'un avis personnel qui n'a aucun rapport avec son œuvre. 
Par chance, cela ne sera jamais démontrable. Jamais vous ne trouverez quoi que ce soit de nazi dans Être et temps, dans les études sur Hölderlin, dans ses séminaires, etc. pour la simple et très bonne raison que Heidegger n'a jamais été nazi (supporter le régime nazi, et encore Heidegger ne l'a fait que très passivement cf. les témoignages d'élèves de Fribourg, ne fait pas de quelqu'un un nazi : il est évidemment aberrant de croire que tous les allemands ayant voté pour Hitler en 33 étaient nazis). Seuls le jugent ainsi ce qui ne font pas de différence entre l'antisémitisme et le nazisme. Qu'il y ait chez Heidegger un antisémitisme (et encore à l'intérieur de cette catégorie existe divers degrés qui n'ont pas tous le même sens), c'est ça qui est en question. Et cela le sera encore pendant longtemps je pense (Heidegger disait à Beaufret que la polémique n'aurait jamais de fin).  


Silentio a écrit:
ce qui m'intéresse là-dedans, ce n'est pas tant Heidegger - sinon qu'il a eu énormément d'influence et qu'il faut le sauver à tout prix, car cela met en jeu des œuvres et des carrières (je ne dis pas qu'elles sont mauvaises ou fausses, simplement qu'il est étrange de ne pas se poser la question de la responsabilité d'Heidegger et de la contamination de la pensée, ou d'y répondre facilement, à tel point qu'elle n'aurait pas lieu de se poser) -, que de me demander ce que c'est que d'être un philosophe et de savoir si cette figure est capable de se détourner de la sagesse en la visant et pourquoi. Claude Romano concluait son article dans la revue Critique consacré à Heidegger sur cette question : ne peut-on pas être un philosophe génial et un salaud ? Je serais d'accord avec cette approche, si ce n'était que l'on peut se montrer plus critique encore : d'où vient que nous avons besoin d'idoles intouchables et qu'elles le soient ? Pourquoi, après tout, ne pourrait-on pas tomber des nues en se rendant compte que celui que nous avions estimé un philosophe génial n'est en fait qu'un philosophe, c'est-à-dire un homme capable de se montrer médiocre même jusque dans la pensée ? Personnellement, c'est cette part d'obscurité dans la philosophie qui m'intéresse, sachant que la philosophie d'un homme n'est pas compréhensible sans son vécu (ce que Nietzsche nous a appris ; on postule une cohérence, une réciprocité).


Du coup, si je comprends bien, ce qui vous intéresse dans cette polémique à propos de Heidegger, c'est plus ce qu'elle permet de montrer au niveau psychologique/sociologique, plus qu'au niveau philosophique ? 
Pour ma part, j'ai du mal à croire qu'un philosophe aussi génial et dont la pensée est si étendue et profonde, puisse simplement passer à côté de quelque chose comme le nazisme. Et même si je ne suis pas capable ici de donner une référence précise, je peux vous garantir qu'on trouve dans l'œuvre de Heidegger bien des passages où penser l'inhumanité, le nihilisme, la violence moderne/technique, etc. Au fond, le nazisme et tout ce qui l'entoure est au plus proche de ce à quoi Heidegger se confronte métaphysiquement et historialement. Je crois même que Heidegger permet de comprendre comment quelque chose comme le nazisme a pu naître, et en quoi sa naissance est lié à la situation existentiale de l'occident. 
Quant à savoir si l'on peut être un philosophe génial et un salaud, voici une question absurde et sans intérêt. Car un nazi peut être un salaud autant qu'un homme d'une amabilité stupéfiante (cf. ce que dit Arendt à propos d'Eichmann). Être nazi et être un salaud ne se recoupent pas le moins du monde, et c'est même grave de penser en ces termes, puisque c'est faire implicitement d'un trait de caractère le critère pour définir le nazisme, ce qui est d'une bêtise sans nom, et empêche en plus de penser sainement la question. Car à ce compte-là, autant chercher à prouver le nazisme de Heidegger en rappelant qu'il aimait embêter ses camarades de classe...

descriptionHeidegger et l'antisémitisme. - Page 3 EmptyReprise sur la question de Heidegger, l'antisémitisme et le nazisme

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Je n'ai pas le temps de répondre aussi longuement que tout à l'heure (ni de citer texte à l'appui, c'est vrai), mais d'une merci pour cette réponse cordiale. De deux, ce que montrent les Cahiers noirs, c'est l'antisémitisme d'Heidegger, mais surtout qu'il est justifié, pensé, élaboré au travers de ce que l'on pourrait appeler un archi-nazisme. Ce qui m'a frappé dans votre message, c'est que vous disiez que non, Heidegger n'était pas nazi, impossible : ce serait l'époque, l'influence de la société, la convention afin de rester en poste (comme s'il ne s'agissait que d'impuissance ou de lâcheté), etc. Mais en fait, si Heidegger est déçu par Hitler, c'est précisément parce qu'Hitler n'était pas selon lui au niveau de l'idée qu'il se faisait du nazisme. Et ce qu'expliquent les détracteurs d'Heidegger (vous parlez de machine, mais il y a de véritables enjeux de pouvoir au sein de l'édition et du clan Heidegger - si bien que les archives sont encore fermées aux chercheurs et distillées au compte-goutte via l'exécuteur testamentaire, savamment choisi pour, peut-on penser, ne pas menacer certains intérêts) c'est qu'il aurait tenté, tout au long de son œuvre, de donner ses fondements philosophiques à un nazisme supérieur. Plus pur. D'où sa volonté revendiquée, en se faisant le prophète de l'être, d'incarner le "Führer du Führer". On pourrait toujours, cela dit, n'y voir que le syndrome de Syracuse. Je crois que c'est Arendt qui compare Heidegger à Platon. Le philosophe commet naturellement l'erreur de vouloir, au nom du bien, conseiller le prince. Et c'est l'échec. Rien de nouveau sous le soleil. Sauf que c'est passer, me semble-t-il, à côté de ce que fut le nazisme, de ce que furent les camps, à la fois par la destruction extrême et rationalisée, mais aussi parce que cette destruction fut le fruit de la civilisation qui se considérait comme la plus aboutie. Mon hypothèse, c'est que ce qui arrive à Heidegger, s'il était le symptôme de son époque, c'est d'incarner cette sophistication de la pensée qui aboutit à son auto-anéantissement. (Enfin, sophistication de quelle pensée ? Car c'est Heidegger qui démonte la raison avec acharnement...) Mais peut-être est-ce parce que sous les apparences de pensée se cachaient des instincts dégénérés et redoutables. A mon avis, ce n'est pas Heidegger qui comprend Nietzsche, c'est l'inverse qui est vrai. Idéalisme et crime peuvent aller de pair. (Cf. le dernier Woody Allen, L'Homme irrationnel.)

Sinon, Heidegger me permet, contrairement à vous, d'envisager les raisons pour lesquelles certains se radicalisent politiquement. Lui-même semble, au regard des Cahiers... envisager sa métaphysique sous l'angle de la politique, et masquer celle-ci sous le langage de celle-là (donnant lui-même les clefs pour décrypter ce qu'il avait codé, par exemple le Sein étant un Deckname pour Vaterland). Pour répondre à une autre de vos remarques : l'affaire est tout autant politique que philosophique, d'où peut-être ma façon de considérer que l'on ne peut pas rester neutre, quand bien même on ne serait pas politisé, encarté, que sais-je, mais simplement sensible à la thématique du mal, et au mal qui menace la pensée de tout un chacun, vous comme moi, et surtout moi peut-être... parce que je tends à considérer que la Shoah, Heidegger, tout cela, cela ne m'est pas extérieur, que cela est encore un devenir possible, une virtualité en moi. C'est notre humanité qui est en jeu.

Ensuite, vous comparez Heidegger et des écrivains antisémites. J'aime énormément Hamsun. Mais celui-ci a soutenu ouvertement le régime nazi. J'ai toujours compris le parcours d'Heidegger en parallèle du sien, parce qu'il y a les mêmes présupposés dans leur vision du monde et de l'homme. Cependant, je ne pense pas qu'il soit inéluctable (peut-être ai-je évolué sur ce point) qu'adopter une position aristocratique (l'authenticité de l'individu supérieur face à la masse, par exemple) mène au fascisme. Mais c'est toujours là comme une ligne de crête menaçante, dont il faut savoir se garder de la franchir.

Voilà quelques éléments pour susciter le questionnement.

descriptionHeidegger et l'antisémitisme. - Page 3 EmptyRe: Heidegger et l'antisémitisme.

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Bonjour,

L'antisémitisme ne s'attrape pas comme une grippe. Tous ces débats me semblent hors de propos.

La haine des autres n'est pas une pensée, c'est un affect.

On peut reprocher à Heidegger beaucoup de choses, et peut-être que son oeuvre porte les traces de ses options politiques. Mais va-t-on faire un autodafé pour autant ?

Gustavo Woltmann
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